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29/03/2019

Madame Martin


 La pensée contemporaine -au moins en occident- s’est laissée infiltrer par la sociologie. Plus précisément par ce qu’on nomme maintenant le « sociologisme ». Quand on dit « tout s’explique », on sous-entend que tout s’explique par des causes sociales. Il n’est pas de problème qui ne puisse être élucidé par ce moyen. Il y a quelques jours des gens du voyage ont été agressés et même chassés violemment par d’autres habitants suite à une rumeur propagée dans les réseaux sociaux selon laquelle ils kidnapperaient des enfants (ce qui n’est pas sans rappeler la sombre histoire de l’antisémitisme, mais c’est un autre sujet). Lors du débat qui s’ensuit, après avoir déploré les faits, le député concerné aborde la question de la misère sociale et du manque de crédits alloués à l’administration pour remédier à ce fléau. L’équation est connue et développée par tous les partis de la gauche à la droite : misère > désespoir > violence. La gauche approfondit et pose une équation de « second degré » : violence < désespoir < misère sociale < capitalisme. Ainsi tout s’explique.

 L’ingénu qui demanderait, regardant ces scènes terribles qui tournent en boucle sur toutes les chaînes, s’il vous plaît arrêtez l’image…là : qui est cet individu, pourquoi frappe-t-il, quel est son métier, qu’est-ce qui fait qu’il est maintenant ici, comment l’histoire de sa vie passe-t-elle par ce moment tragique ? L’ingénu qui poserait ces questions pourtant essentielles n’aura pas de réponse, même si sur le plateau tous les experts possibles sont réunis.

 Cette pensée sociale, sociologique, globalisante ne conjugue jamais l’être humain au singulier. Pour elle, madame Martin qui habite au 34 rue de la paix à St Gilles n’existe pas. Pour qu’elle existe, il aurait fallu que son nom fût associé à une activité publique, une cause, une association, un parti, un combat, une affaire, ou même un crime. On aurait rangé alors madame Martin dans la catégorie « directrice de quelque chose », épouse d’une personne célèbre, femme de conviction, militante, combattante, délinquante, ou pire : criminelle. Mais l’identité, la singularité, l’être même de cette femme, sa sensibilité, ses convictions profondes ou ses doutes, ses désirs ou ses souffrances, sont pour le sociologisme autant d’épiphénomènes, spécificités certes dont personne ne peut nier l’existence mais qui souffrent de ce défaut : elles ne sont pas constituantes d’une conception du monde, d’un plan général susceptible de situer la place et de définir le rôle de l’être humain dans le monde, et son devenir. La personne « madame Martin », autant que la personne qui l'autre matin est allé molester des gens du voyage échappent à tous les systèmes possibles qu’ils soient philosophiques, politiques ou religieux.

 Ce qu’on sait de madame Martin n’a rien à voir avec ce qu’elle est en réalité, ce qui pour elle est le plus important, l’essentiel : son intimité. Ce que les systèmes de pensée connaissent de cette dame est encore plus superficiel que ce qu’un interrogatoire policier pourrait révéler. Car ce dernier, même s’il ne remonte jamais aux sources, s’il n’explique jamais complètement les raisons d’un acte, s’il faut des mois d’entretien pour qu’une analyse aboutisse à quelque connaissance de la psychologie humaine, les informations recueillies ne sont pas « de surface » et ne s’interdisent pas de violer quelque jardin secret. Preuve qu’il y en a un. Mais dans ce jardin, la pensée qui ne pense l’humain que comme membre d’une catégorie, d’une classe, d’une ethnie ou d’une nation, qui pense l’homme exclusivement comme un-être-dans-le-monde, dans ce jardin cette pensée ne pénètre pas. Le portillon lui est fermé. Private. No entry.

 Par goût du paradoxe, on pourrait dire qu’une pensée qui explique tout (totalitaire) n’envisage pas cette femme comme une totalité singulière.

 En quoi cette manière de penser est-elle totalitaire ? Regardez l’artisan qu’on appelle pour réparer ou pour installer quelque chose. Avant de partir, il fait le tour de son atelier, choisit les outils dont il pense avoir besoin selon l’idée qu’il se fait du travail à accomplir. Il opère une sélection, et le meilleur ouvrier est celui qui dispose des bons outils certes, mais surtout des outils appropriés. Pour revenir à cette façon de penser « qui explique tout », elle prend de l’être humain ce dont elle a besoin pour construire et maintenir la cohérence de son système. Autant elle ignore la singularité (l’intériorité) des individus, autant elle est d’une perspicacité étonnante quand à discerner ce qui dans le comportement de l’individu peut alimenter son hypothèse. Autrement dit, ce qu’on nomme communément le « prêt à penser » ne découvre dans le monde réel que ce qu’il veut y découvrir. Cette construction idéologique dont la première qualité est la cohérence totale, non fractionnable, non questionnable et non discutable met évidemment hors de cause l’imprévisibilité du comportement humain, bref sa liberté.

 Les systèmes de pensée qui affirment que « tout est économique », « tout est social », « tout est politique » rencontrent dans notre société un certain succès dans la mesure où il est plus facile d’expliquer un acte par une cause connue (surtout si elle confirme une thèse à défendre) que par un long cheminement dans les circonvolutions compliquées de tous les comportements possibles propres à la nature humaine. Si l’on refuse de voir en chaque être humain un être unique, on se dispense de toute réflexion sur la responsabilité, la conscience de soi, le libre arbitre. Tout s’explique alors facilement, sans discussion possible, par des causes sociétales qui conduisent – car l’idée de responsabilité est prégnante et ne peut être écartée- à nous perdre en conjectures avant de livrer à la Justice la dernière découverte du sociologue à la mode qui a défriché une zone de laquelle la personne humaine est exclue.


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21/03/2019

Hommage à Xavier Jugelé

 

 


 Mépris pour les symboles et les valeurs de la république, haine de la police et des institutions, goût prononcé pour la violence, aptitude particulière à se cacher et se fondre dans la foule, ajoutez à cela une bonne dose d’antisémitisme, voilà les révolutionnaires des temps nouveaux.

 Leur dernière lâcheté: la profanation d'une plaque à la mémoire de Xavier Jugelé, gardien de la paix, assassiné par un islamiste le 20 avril 2017. Sur la plaque est projeté en noir le sigle anarchiste, un macaron de "Action antifasciste" est collé, orné de deux drapeaux, un rouge et un noir. Sur le bas de la plaque est apposée une étiquette sur laquelle figurent les mots "Etat d'urgence citoyenne".

 Singulière époque où derrière la confusion de leurs verbiages récités, les ennemis du genre humain se retrouvent dans un même hommage à l'obscurantisme.

 A ces fous de dieu et ces fous de tout, il faudra qu’un artiste érige une statue. Fière, puissante, la République se dresse. Elle est magnifique. Elle prend quelque repos, s'appuie sur la tête d'un homme qui chancelle. Les deux trous de sa cagoule ne sont plus en face des yeux. Une boule de pétanque tombe de sa main. Sur le marbre de son dos, un espace laissé libre par le sculpteur permettra au passant amusé de faire des petits dessins, croix gammées, faucilles, marteaux et sur le socle on lira, gravé dans la pierre : « Ære perennius exegi monumentum ».

 


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« J'ai érigé un monument plus durable que l'airain. » 

12/03/2019

Etre bourgeois...

 

 

...c’était posséder des biens, ne rien faire de ses mains et tirer profit du travail de l’ouvrier. En gros, le bourgeois était celui qui accumulait un capital en exploitant le travail, d’où le terme plus précis de « capitaliste ».

 Ce dernier existe encore et s’est même enrichi. Il ne fait toujours rien de ses mains, mais survole en classe affaire les cinq continents, manageant de son fauteuil d’immenses entreprises qui produisent tout ce que le cerveau humain est capable de concevoir, pour le meilleur et pour le pire. Le capitaliste d’aujourd’hui accumule un capital sans jamais devoir un jour manipuler une machine ni même mettre le pied dans une usine. Il est hors de portée, parfois même anonyme. Et gare à celui qui –plus téméraire que les autres- oserait passer en revue ses outils de production, revêtant le temps d’une visite le bleu des ouvriers et leur parlant en camarade. Ça ne prend plus. Et quand survient le jour des mauvaises nouvelles à annoncer, il pourrait bien prolonger sa visite barricadé dans un bureau, gardé par trois molosses de la tendance dure jusqu’à satisfaction des revendications.

 A l’instar de l’ouvrière, la classe bourgeoise s’est métamorphosée. On peut être bourgeois sans atelier, sans usine et même sans bureau, sans outil de production ni salarié. Je me demande même s’il n’y a pas ici ou là quelque bourgeois sans le sou. La bourgeoisie n’est pas nécessairement associée à la possession d’un capital, elle est un état d’esprit, une manière d’être. Son origine il faut la chercher dans ce qu’on appelait autrefois l’aristocratie ouvrière, les cols blancs. Si nombre de travailleurs ont été maintenus dans une condition prolétarienne ou pire, rejetés hors du système de production, la majorité d’entre eux s’est enrichie. Suite aux révolutions technologiques, aux lois sociales, aux conquêtes syndicales, la classe ouvrière a changé, nombreux sont les travailleurs qui épargnent, accumulent même parfois un capital, investissent dans une maison, des automobiles, et mènent un train de vie qui aurait été inimaginable il y a un siècle. « Embourgeoisement » est un mot inélégant, péjoratif, presque une insulte, mais qui permet de mieux cerner la personnalité du bourgeois, son état d’esprit, en mettant le doigt là où ça fait mal : sur son origine. Le bourgeois, c’est celui qui ne l’était pas avant, qui est parvenu à un certain statut social, plus confortable, qui possède quelques biens, qui ne travaille plus de ses mains, croyant en des valeurs morales compatibles avec une vie rangée, méfiant vis-à-vis de tout ce qui pourrait bouleverser l’ordre établi. Cette méfiance s’associe chez lui à une certaine lucidité : il ne voit pas le monde à travers les lunettes toujours trompeuses d’une idéologie. Sa lutte finale à lui, c’est l’assurance que son patrimoine sera sauvegardé, si possible augmenté. En politique, s’il réprouve les extrêmes, l’intolérance et le terrorisme, c’est toujours à demi-mot, en catimini et dans des cercles restreints. Chez lui pas de manifeste, pas de revendications, pas de slogan à inscrire sur calicot. On ne verra jamais le bourgeois défiler en hurlant :

 

« Pour la suppression des impôts sur la fortune ! »
« Préservons les inégalités sociales ! »
« Vive la société capitaliste ! »

 

 Ce sont des choses qui ne se disent pas, qui se crient encore moins. Le conservatisme n’est pas un programme, encore moins une fin. Et c’est là toute la force des idées qui, à l’autre bout de l’éventail politique, appellent au changement. En refusant le statut quo elles séduisent, s’expriment, se crient, se développent et mobilisent. La tentation est grande de se ranger du côté de ceux qui promettent le renouveau. Et si le bourgeois est conservateur dans l’âme, il se permet parfois quelque dérapage. Il brave la tradition en prenant -soit par amusement, soit pour se donner bonne conscience- des airs rebelles. Il y a aujourd’hui figurez-vous, des bourgeois de gauche. Ils s’indignent de tout ce qui ressemble à des idées, des postures ou des instances réactionnaires : le racisme, le machisme, l’homophobie, le tout sécuritaire, l’armée, la police, les multinationales, l’impérialisme américain, Eurodisney, l’OTAN, le sionisme, les chaînes d’information privées pour « grand public », ils s’en sont même pris à « Harry Potter »…avant de reconnaître que les enfants des écoles, passionnés par le thème de la magie se mettaient à lire.

 Il y a une chose dont ils ne s’indignent pas : c’est l’incompatibilité entre leur soif affichée de justice et… leur statut social. Qu’un ouvrier se laisse entraîner vers l’idéal communiste, on peut le regretter, mais il n’y a rien à reprocher à une personne dont la situation justifie qu’elle souhaite un partage des richesses. Mais qu’une autre qui dispose de tout, qui habite un quartier tranquille et dispose d’une retraite confortable vienne reprocher à quelqu’un qui n’a rien de tout cela de n’être pas insensible aux sirènes des extrêmes, ou tienne à qui veut l’entendre un discours social, là il y a quelque chose d’insupportable. Bref, parce que je me méfie de tout ce qui est contre nature, le bourgeois je le préfère de droite.


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