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18/02/2012

Voyage

 

 Elle est dans le wagon, seule. Il y a foule autour d’elle, mais elle est seule. Ses quatre enfants sautent sur les banquettes, importunant les passagers du compartiment. Et ce sera comme ça jusqu’à Paris où elle se rend pour le tribunal.  

 A la ronde autour de toi, il n’y a pas un homme. Un homme un vrai. Un homme qui s’intéresse à toi. Pas un, vous entendez ? Pas un.  

 Ils sont pourtant nombreux dans ce train. Ils sont des millions dans le monde, des milliards. Et pas un pour un sourire. Un sourire qui vient du cœur. Un sans arrière pensée. Pas un. Les mômes me bousculent. Il faut vraiment que je me retienne. Vous avez vu ce maire ? Qui avait giflé un malpoli ? Condamné ! Incroyable. Je ne sais pas ce qui me retient. Les voilà repartis en marchant sur les pieds des gens. Toutes les remontrances de leur mère ils ne les entendent pas. Sourds. Incorrigibles. Qu’est-ce qu’ils vont devenir ? 

 Je sais qu’elle se rend au tribunal, elle l’a dit au plus petit qui faisait la comédie. C’était quand on montait dans le train. Tu vas voir si tu continues. Tu vas voir où il va t’envoyer le juge au tribunal. Le gamin s’était calmé, serré contre sa mère. Les autres riaient et la mimaient en faisant des singeries, tu vas voir le méchant juge il va te mettre en prison, ça les faisait glousser. Les mômes ça commence à bien faire. Continues comme ça, qu’elle dit, je t’en retourne une. 

 Les paysages défilent, immeubles hauts comme des tours, des petits carrés de fenêtres comme des gommettes mal collées sur un cahier sale. Des grues pour en construire d’autres avec des tas qui attendent, de sable, graviers pour les tonnes et les tonnes de béton. Et pas d’arbre. Pas un. Il y en a pourtant des arbres dans le monde, des millions de milliards. Mais là pas un. Depuis tout à l’heure que l’autre m’avait marché sur le pied, pas un arbre. A la dérobée je la regarde.  

 Tu es d’une étrange beauté. Je t’imagine en Athéna, casquée, armée, maîtresse de la ville et du monde. Mais tu n’es pas guerrière. Peut-être faudra-t-il que tu te venges ? Tu es Artémis, épuisée après la chasse Tes nymphes t’entourent, nues elles aussi dans cette caverne pour un repos bien mérité. L’une d’elles t’éponge le front, une autre revient de la source et verse sur ton corps un fil d’eau fraîche. Un bruit de pas. C’est l’autre, il passe sa tête et se régale. Il ne l’a pas cherché, il ne l’a pas voulu, mais il est là, Actéon. On entend ses chiens, au loin, qui gueulent de plaisir, ils dévorent le cerf. L’homme, chasseur ingénu est là sans le faire exprès. Un vieux réflexe, il se détourne.  

 Tu es encore plus belle quand tu admonestes tes enfants, le regard fier, les cheveux rejetés, tu es de la race des grandes. Elle fait un signe à ses nymphes encore horrifiées par l’intrusion de l’homme, elles reviennent auprès d’elle. Actéon s’immobilise. Ses vêtements se détachent et jonchent le sol. Il tombe en avant. Un fin duvet lui pousse sur tout le corps. Puis ce sont des poils. Sur la tête des cornes, deux en forme de dagues. Elles grandissent, son nez s’allonge en museau. Sur le crâne de grands andouillers s’épanouissent. Va maintenant, lui dit-elle. Va retrouver tes chiens. Il s’enfonce dans la forêt, espérant trouver ses bêtes, ils ne le reconnaissent pas et ne voient qu’un cerf magnifique, en majesté. Un premier le mord au jarret, le pauvre homme sous l’effet de la métamorphose n’a plus sa voix humaine, il brame, et plus il brame plus les molosses mordent et le dévorent. 

 C’est Argenteuil maintenant. Là-bas au fond ça doit être la cour d’une école, il y a un arbre. Au juge tout à l’heure, il faudra qu’elle dise pourquoi elle a volé. Que ceux qui lui ont fait des enfants, un a disparu, l’autre est reparti au pays avec un petit qu’elle ne reverra plus, le dernier est en prison pourtant il n’a rien fait à ce qu’on sait. C’était Noël, elle a fourré des jouets dans son cabas, ni vu ni connu qu’elle croyait. Mais l’autre morpion en avait volé aussi. Et c’est elle qui a été fouillée. Les flics au magasin et tout le bataclan. Résultat des courses, une semaine sans ménages et sans ressource. 

 C’est Paris. Le train s’arrête. Les bras chargés, le petit à la main, les autres qui courent sur le quai, elle descend la tête baissée le regard fixé sur les marches. S’il y avait Zeus là-haut, un dieu, un vrai, un dieu des dieux, il l’armerait d’un arc et de flèches. Sur ce quai pourri où tout le monde court ignorant tout le monde, elle se dresserait, nue, et les regards se confondraient d’admiration, même ceux des hommes, avec tout le respect dû à une déesse. 

 Mais là-haut il n’y a rien. 

§

 

 

 

11:56 Publié dans Nouvelles | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : femme, diane, paris, thèbes

29/12/2010

Nadia

 

 La petite passait son temps à rêver, qu’est-ce qu’elle pouvait faire d’autre, assise contre un mur, avec pour seul spectacle, pataugeant dans la neige, les souliers des dames et des messieurs et des enfants qui se rendaient à la fête. C’était Noël. Elle se rappelait les cadeaux au pied du sapin, les guirlandes, la maison où il faisait chaud, quand elle voyait à travers les carreaux les flocons planer sur les toits, les voitures, et les derniers garnements qui n’étaient pas encore rentrés et qui se battaient à coup de boules de neige. Oui, les cadeaux au pied du sapin, son père qui l’aidait à défaire les rubans, à ouvrir les paquets. Elle se rappelait surtout ce petit carton de rien du tout d’où sortit une boule de poils marrons et son papa qui lui dit d’attendre. Il sortit les piles de sa poche et les glissa sous la fourrure, alors l’ourson se mit à parler : 

« Bon jour Na dia » 

 Il ouvrit grand les yeux et sa queue se mit à tourner. Et sa maman, resplendissante, riant aux éclats en voyant Mickey, c’était leur petit chat noir, qui faisait le fou entre les cartons et les papiers d’emballage. Qu’elle était belle sa maman. Oui qu’elle était belle. 

 Mais les années étaient passées, et de grands malheurs étaient survenus. D’abord papa était parti en voyage, très loin, dans des pays tellement lointains que maman ne les trouvait pas sur la carte. Après il fallut quitter la maison, des hommes étaient venus les chercher, ils étaient en uniforme et très gentils, un gros avait pris Nadia dans ses bras et les autres les bagages. Les meubles étaient restés là mais c’était provisoire. Après, dans une autre ville, elles furent accueillies dans une grande maison où il y avait beaucoup d’autres femmes et des enfants. Nadia bien sûr se fit des copines, mais comme c’était très loin de chez elle, elle changea d’école, de maîtresse, en pleine année scolaire, et tous les élèves dans la classe la regardaient et l’appelaient la nouvelle. Elle s’en fichait complètement, et ne tarda pas à se faire remarquer, mais dans le bon sens, grâce à ses résultats dans toutes les matières. Quand elle rentrait le soir, elle n’avait pas beaucoup à marcher, le foyer d’accueil était tout près. C’est comme cela qu’on appelle là-bas les grandes maisons pour les mères avec des enfants. Parfois, elle attendait sa maman sur le seuil, et longtemps. Fatiguée, elle embrassait sa fille en souriant, mais ce n’était pas un vrai sourire. Les jours passaient, les mois, puis une année.  

 Un beau matin, il leur fallut quitter le foyer car le délai était passé. D’autres gens étaient sans toit, et il fallait donner leur chance à eux aussi. Depuis ce jour, Nadia et sa maman erraient dans les rues, à la recherche de nourriture et d’un toit et d’un lit pour dormir. Comme l’hiver approchait, elles firent une réserve de cartons qu’elles récupéraient dans les boutiques. Quand c’était une épicerie, elles avaient souvent droit à un petit cadeau, une boîte de pâté, des tranches de jambon dans du pain, un bol de chocolat chaud. Il y a vraiment sur terre des gens pour venir en aide à ceux qui sont dans le besoin. 

 La preuve, qu’il y a sur terre des personnes qui ont du cœur, c’est qu’un jour Nadia et sa maman eurent droit à un cadeau beaucoup plus important. Dans un escalier qui n’en finissait pas elles suivirent un vieux monsieur essoufflé jusqu’à un appartement tout en haut d’un immeuble. Dans la pièce, il y avait le nécessaire, sauf les toilettes et le robinet, il fallait aller sur le palier. En montant sur une chaise, de la lucarne Nadia voyait l’animation de la ville. Le plus étonnant, c’était tous ces toits, imaginer que sous chacun d’eux, il y avait des gens qui vivaient, des enfants qui jouaient ou qui dormaient, ou qui se faisait gronder par leurs parents. Tout allait pour le mieux, car la mère de Nadia travaillait au rez-de-chaussée chez des personnes très riches, très polies et qui parlaient dans la langue du pays, aussi bien et distinctement que la maîtresse à l’école. Entre le repassage, le ménage, la couture et la cuisine, c’est sûr qu’il y avait à faire. Mais au moins maintenant, on était au chaud et on avait le ventre plein. Oui on avait le ventre plein le matin, le midi et le soir, et tous les jours. C’était presque aussi bien que quand papa était à la maison, mais quand même pas autant.  

 Il fallut encore changer d’école, Nadia était encore la nouvelle. Elle fut bien accueillie par tout le monde sauf par deux ou trois prétentieuses qui regardaient son habillement, pourtant il n’y avait rien à voir de spécial, Nadia était propre et bien mise. On s’étonnait aussi que jamais son papa ne vînt la chercher à la sortie des cours. Elle expliquait qu’il était en voyage très loin. Les papas des autres aussi partaient souvent en voyage, pour leur travail. Mais moins longtemps. Ils allaient moins loin. 

 Le monsieur du rez-de-chaussée vint à mourir. Sa veuve fut recueillie par ses enfants qui mirent leur appartement en vente, et la chambre du sixième en même temps. La maman de Nadia se trouva une nouvelle fois sans ressources.   

 Elles marchèrent longtemps dans les rues de la grande ville, elles étaient fatiguées, mais quand il fait froid et qu’on n’a rien pour s’abriter, il faut remuer, marcher. C’est bien beau de dire ça, mais quand on n’a rien mangé ou presque, on se fatigue vite. Dans un coin de la rue, à l’abri du vent du nord, elles s’arrêtèrent et s’assirent par terre, appuyées contre un mur, Nadia serrait contre elle Pupuce, c’était son doudou, son ourson. Depuis bien longtemps Pupuce ne parlait plus, ne remuait plus la queue, n’ouvrait plus les yeux. Le jour où ses piles avaient rendu l’âme, Pupuce était mort. 

-         Incroyable ! Regardez cette enfant dans la rue qui meurt de froid… 

Un homme, bien habillé avec une moustache et un chapeau, leva sa canne dans la direction de la femme, et prenant à témoin les autres passants, s’écria : 

-         Madame, avez-vous conscience de ce que vous faîtes ? Cette petite meurt de froid.

-         Mais c’est que nous ne savons pas où aller.  

Alors le monsieur se mit en colère : 

-         Enfin madame, il y a des hôpitaux, des asiles, des gymnases pour les gens comme vous ! Remuez-vous un peu !  

D’autres qui passaient par là n’avaient pas tout entendu ce qu’avait dit l’homme, mais ils firent signe oui de la tête et s’en allèrent d’un pas pressé car il faisait très froid et la neige se mettait à tomber. Oui c’était vraiment incroyable qu’une fillette de … de combien déjà..  d’à peine huit ans… restât adossée grelottante contre un mur, sur le trottoir d’une grande ville, en plein hiver. Bien sûr elle avait sa maman à son côté pour la réchauffer, mais savez-vous, quand il fait zéro degré et qu’il neige, la plus câline des mamans ne remplace pas un bon feu.  

 Nadia aurait bien voulu tendre la main aux passants comme le faisait sa mère, mais elle ne le faisait pas. Elle avait compris que les questions d’argent étaient le domaine des adultes, et comme c’était une fille très intelligente, sa mère n’avait pas eu besoin de lui dire deux fois que c’était déjà honteux pour elle de mendier, qu’elle aurait préféré mourir que de voir son amour de petite fille faire l’aumône. 

Tout l’hiver se passa comme cela. Une petite fille et sa maman erraient dans les rues, vivant de la charité et de la soupe pour les pauvres, mais le soir, adossées contre leur mur, transies, elles ne dormaient pas, et Nadia demandait toujours et encore à sa maman de lui raconter. 

- Je te l’ai déjà dit mille fois ! Le jardin sera planté d’arbres gigantesques venant de tous les continents…

- et des tropiques !

- Oui et des tropiques. Et là-bas, tout là-bas, car le jardin…

- Tu avais dit un parc…

- tout au bout du parc, de l’autre côté du lac, on pourra faire du bateau sur le lac, se dressera…

- notre maison !

- Pas une maison, Nadia. Un château !

- Tu as oublié les animaux, les biches… 

 A ce moment, au-dessus de leurs têtes des fenêtres s’ouvrirent, des gens apparurent échevelés, d’autres en bonnet de nuit. On entendait leurs radios, ils se faisaient de grands signes et criaient tellement fort et tous en même temps que Nadia ne comprenait pas ce qu’ils voulaient. Ils avaient l’air heureux, certains se mirent à chanter, beaucoup riaient. Des drapeaux apparurent, plantés entre les barreaux des balcons. Puis des bruits de moteurs et de klaxons, des voitures passèrent à toute vitesse, avec des gens sur les capots qui faisaient de grands gestes, chantaient à tue-tête, hurlaient. L’un d’eux, qui passait sa tête par la portière, apercevant la petite et sa mère, dessinant un V avec ses doigts, leur cria : « Liberté ! ». Nadia était un peu perdue, car c’était la première fois qu’elle voyait tant d’agitation, mais elle n’avait pas peur, elle était comme au cinéma. Sa maman s’était levée, et répondait aux gens par des signes de la main, elle souriait. Maman souriait, et pour la première fois ce n’était pas à Nadia qu’elle souriait. Puis ce furent des explosions de pétards, des enfants des immeubles se retrouvaient dans les rues, montaient sur les voitures, interpellaient d’autres restés sur les balcons. De toute la nuit, Nadia et sa maman ne purent fermer un œil. Et ce qui devait arriver arriva, quand le soleil fit son apparition à l’angle de la rue, elles s’endormirent. 

 C’était le premier jour du printemps. Mais jamais dans aucun pays du monde la plus belle saison n’avait été fêtée avec autant de ferveur. Les gens n’avaient pas dormi, mais ça ne fait rien, tout le monde était dehors. On chantait, et maintenant on dansait. Les voitures ne passaient plus. Comment auraient-elles pu, avec cette foule qui se répandait dans la rue. Dans la rue où, dans un coin, assises au pied d’un mur, calées contre une descente de gouttière, une femme et une fillette dormaient. 

-         Bon jour Na dia… 

La petite frotta ses yeux, et chercha son ourson. Pupuce était bien là. Mais comment pouvait-il parler, alors que sans ses piles il était mort ?

-         Nadia, ma chérie !  

Elle leva les yeux. Devant elle se tenait un homme. 

-         Papa ?  

L’homme s’accroupit, posa sa main sur l’épaule de sa femme.  

 Est-il besoin de nous étendre sur la joie qui, ce matin-là fut celle d’une maman et de sa fille ? La joie ? Oh, beaucoup plus que cela. Car de ce jour, certes des malheureux il y en aura toujours, des pauvres, des meurs la faim, des enfants sans père, sans mère il y en aura toujours. Mais ils ne seront plus abandonnés sans secours, ni méprisés par ceux qui sont pourvus de tout. Nadia se souvient de cet homme qui, par la portière lui avait crié « Liberté ! ». Voilà, c’est cela qui avait changé, la misère était toujours là, mais Nadia avait retrouvé son père, un homme avait rejoint sa femme, des milliers de gens de toutes les couleurs, de tous les âges chantaient et dansaient dans les rues, il n’y avait personne en uniforme pour les arrêter, ni même seulement pour leur faire les gros yeux.  

 Personne ne connaît la suite de cette histoire, les parents de Nadia ont-ils maintenant un travail, un toit, de quoi se nourrir, de quoi rendre heureuse une fillette de huit ans ? Certainement oui, car quand on est réunis, tout est possible. 

 

11:57 Publié dans Nouvelles | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : noël, parents, enfant

21/12/2009

Le cadeau de Noël

Je n'étais pas très inspiré. Pourtant, enfant gâté, j'avais le choix. Chaque année les paquets s'entassaient au pied du sapin, je ne savais pas où donner de la tête. J'aimais les jouets. Je craignais les livres. Je les devinais d'un coup d'œil, à la forme rectangulaire des paquets. Je n'étais certes pas un accroc de la lecture, mais leur présence ostensible sous l'arbre de Noël était ressentie par moi comme une pression insupportable exercée par mes parents qui, sans dire un mot, tout sourire, savaient me faire comprendre : « Allez, tu es grand maintenant, les jouets ne sont plus de ton âge, l'heure est à la littérature. » En somme, ils rattrapaient leur retard, eux qui me ressassaient qu'étant enfants, toute lecture leur était interdite. Symbole d'oisiveté et de paresse, le livre était maudit au point qu'ils se cachaient sous les couvertures pour savourer, à la lampe de poche, l'objet du délit.

 

 Alors, pour faire plaisir, j'ouvrais un paquet :

 

- Chouette, des livres ! En plus, en bibliothèque Rouge et Or, avec des images, merci papa, merci maman ! 

 

 Et sans trop me presser, après les avoir tenus en main et examinés un par un, je les empilais délicatement sous les yeux émerveillés de l'assistance. Puis en m'efforçant de ne pas me presser, je me dirigeais inexorablement vers mes dinky toys, mon train, ou le Trix (à ne pas confondre avec le Meccano, tous mes copains avaient un Meccano, moi j'avais un Trix avec des trous partout, ce qui fait qu'après avoir passé des heures à construire quelque chose, il fallait faire preuve d'imagination pour deviner qu'on était en présence d'une grue). Bref, je jouais. Mes livres étaient ensuite rangés soigneusement dans mon cosie (je ne sais pas si c'est la bonne orthographe, aujourd'hui, ce type de meuble n'existe plus). Je lisais quand même un peu le soir, au lit, mais à ma manière. Ou plutôt, je relisais. Par exemple, quinze fois La guerre du feu, douze fois Robinson Crusoë (édition expurgée), dix ou douze fois Bari chien loup, neuf fois Mickaël chien de cirque, huit fois Le club des cinq contre-attaque...(je cochais dans un carnet en face de chaque titre, comme les cow-boys incisant la crosse de leur pétard chaque fois qu'ils tuaient un indien, du moins c'est ce qu'on m'a dit).

 Jusqu'au jour où mes yeux se portèrent sur Le petit Jacques. Il ne se présentait pas comme les autres, édité par Nelson dans une collection qui n'était pas destinée aux enfants, petit format, papier fin, sans illustrations (on en trouve encore dans les brocantes). La suite de l'histoire, je l'ai racontée dans la rédaction que voici :

 

Le cadeau de Noël

 

 Le signal du départ, c'étaient des coups frappés contre le mur du couloir. Nous surgîmes dans la salle à manger plongée dans le noir. Pas tout à fait, car au fond de la pièce, sous le beau sapin tout illuminé de bougies, étaient empilés les cadeaux. Oh bien sûr, des jouets, il y en avait à profusion. Je me précipitai vers un petit paquet car je devinai que c'était un livre : Le petit Jacques. Au grand désespoir de mes parents qui tenaient absolument à ce que j'ouvre les autres paquets, et que je découvre petites voitures, train, jeux de construction, bref, qui brûlaient d'impatience de me voir m'amuser comme un enfant de mon âge, je me plongeai dans la lecture du petit Jacques, sans relever la tête de la soirée ni les jours suivants.

 Ce n'était pas un livre d'aventures comme ceux que j'avais lus et relus. Ici, pas de grand nord, pas d'île dans le Pacifique, pas d'animaux sauvages, pas d'enquête policière. C'était une histoire simple, calme, sans intrigue ni rebondissement, l'histoire d'un petit garçon. Il me ressemblait. Je dirais même qu'il vivait les mêmes événements que moi.

 

 C'était Noël. Il se précipita dans la salle à manger au fond de laquelle, sous le grand sapin illuminé étaient empilés des centaines de cadeaux (là on voit bien que c'est un roman, car même dans les familles riches,  une telle abondance est improbable). Son œil exercé le guida vers les jeux. Même enveloppé de papier cadeau, un enfant sait distinguer le bon du moins bon. Le pire, ce sont les vêtements. Les parents croient faire plaisir en offrant un pull tricoté par la grand-mère, tombant sous les fesses, un bonnet à pompon multicolore qu'on retire dès qu'on approche à moins de cent mètres de la porte de l'école ou alors, mais là ça dépasse l'entendement : un maillot de bain en tricot à la laine bien piquante, surtout quand elle est mouillée... Moins pire pour le petit Jacques, c'étaient les livres car ils sont faciles à éviter : il serait désobligeant de se mettre à la lecture le soir du réveillon, il n'y en a qu'un dans l'année, priorité à la vie de famille, d'ailleurs, les adultes de sexe masculin sont en général prêts à donner le coup de main pour déballer train électrique, circuit de voitures ou jeux de construction.

 En découvrant ses jouets, curieusement, Jacques eut une pensée pour l'école. Mon cœur se mit à battre plus fort: à la veille des vacances, le maître avait dicté le sujet de la rédaction à rendre le quatre janvier. C'était « Le cadeau de Noël ». On me dira que des centaines ou peut-être des milliers de maîtres d'école proposent ce sujet de rédaction à la veille de cette grande fête. Je l'admets. Mais attendez la suite.

 

 Il se demandait ce qu'il allait bien choisir. Il savait qu'en cas de réussite, son devoir serait lu à haute voix par le maître devant toute la classe, il fallait donc éviter la description d'un cadeau ridicule, du genre pull tricoté maison, panoplie de la police montée canadienne, l'histoire du monde racontée aux enfants, une gourmette en argent avec prénom gravé et autres présents qui n'ont la cote que dans le cercle familial restreint. Finalement, son choix se porterait sur un livre, mais lequel ? A lire les titres, il devinait qui lui offrait quoi. Aucun doute sur le choix de ses parents : du classique, rien que du classique, surtout pas d'aventures ni d'enquêtes : du Victor Hugo, du Zola, du Balzac, du George Sand, du Grand Meaulnes, du Tournier, tous en édition pour enfants, mais quand même, des centaines de pages à se farcir, des descriptions de paysages, des portraits de personnages à n'en plus finir, bref une perspective bien sombre pour jeudis et dimanches pluvieux. Le paquet suivant était moins épais, mais de plus grande taille. Il se tourna vers les convives. L'oncle Paul à moustache lui sourit, un brave monsieur qui répondait chaque année à l'invitation et qui venait de loin. A cet instant, le petit Jacques sut ce qu'il allait découvrir. Ribouldingue, Filochard et Croquignol déchirèrent eux-mêmes le papier de Noël.

 

  • - Qu'est-ce que c'est? demanda son père, Ah oui, Les pieds nickelés.. Mais dis-donc Paul, ce n'est plus de notre époque. C'est drôle ces phénomènes de mode. Aujourd'hui, ce genre de gag ne fait plus rire personne.

 

Les autres approuvèrent, même ceux qui n'avaient jamais lu la bande dessinée en question. Paul but une gorgée, son regard croisa celui du petit Jacques. Ces deux-là se comprenaient, et le jeune garçon, le temps d'un sourire, se dit qu'il aurait aimé avoir oncle Paul pour père.  Mais c'était une pensée interdite, une pensée qui faisait mal, et c'était Noël. Petit Jacques revint à ses livres.

 

 Dans le roman, il est dit : « allait revenir à ses livres ». C'est le tournant de l'histoire : la soirée de Noël s'est arrêtée là pour Jacques. Les convives cessèrent soudain de parler et de rire. Surpris, le garçon se retourna. Un homme était tombé en avant, sa tête reposait dans son assiette. C'était son père. Sa mère et une autre femme s'affairaient derrière lui. Quelqu'un, je crois, courut au téléphone. D'autres chuchotaient. Une petite pleurait. Il entendait des bribes de phrases: « Ne bougez pas, je peux le faire » « Il vaut mieux les appeler directement, plutôt que passer par... » suivaient des sigles compliqués. Il reconnut la voix de sa mère : « Mais jamais, jamais, jamais je te dis. C'est la première fois. ». On entendit des sirènes, puis des gens monter les marches, oncle Paul les fit entrer dans la grande salle. La table fut tirée à grand fracas pendant qu'un homme en blanc maintenait délicatement la tête du père de Jacques. Ils se mirent à plusieurs pour l'allonger sur le côté. Des gros appareils. Le garçon ne voyait plus que le dos des personnes affairées autour du corps de son père. Il devait être pétrifié le pauvre garçon. C'est sa mère qui lui faisait peur. Les yeux exorbités de sa mère, elle mordait un mouchoir ou une serviette de table, marchait à grands pas vers l'attroupement, puis repartait vers la cuisine, elle revenait et repartait encore. Dans le livre, Jacques se souvient. Son papa fut emmené sur une civière. Sa maman et une autre femme, une tante, non je crois plutôt une amie d'enfance accompagnèrent les sauveteurs. Le lendemain, le jeune garçon apprit que ceux-ci n'avaient rien pu faire. Le père de Jacques était mort.

 

 Les jours suivants c'était le branle bas de combat dans la famille. Tout le monde pleurait. Des cousines et des tantes étaient restées à la maison pour consoler la maman et aussi pour donner tous les coups de téléphone, aider à la préparation des repas, au rangement et au ménage car tout était sens dessus dessous à cause des sauveteurs et de leurs grosses chaussures pleines de neige et de boue. Jacques n'était même pas content que ses cousines restassent, elles voulaient voir ses nouveaux jouets. Mais pour lui, ce n'était plus la même chose. Sans son père, ce n'étaient plus les mêmes jouets. A l'une d'elles qui insistait, il s'adressa vertement:

 

  • - J'ai perdu mon père! J'ai perdu mon père! J'ai perdu mon père!

 

La petite eut peur, elle quitta précipitamment la chambre de son cousin. Elle dut rapporter aux autres, car aucun d'entre eux, jusqu'à leur départ une semaine plus tard, n'osa s'aventurer dans la chambre du garçon.

 

  Jacques se mit à regretter ses méchantes pensées de la veille, quand il souhaitait avoir l'oncle Paul pour père. Le drame remettait les choses en ordre, les idées en place. Un père est un père. L'oncle Paul était gentil, avec lui on rigolait bien, on oubliait bien des convenances, il était le premier à mettre ses coudes sur la table et à parler et rire la bouche pleine, ce qui choquait les parents du garçon. Mais oncle Paul n'avait ni femme ni enfant, et cela expliquait bien des choses. Jacques était assez grand pour comprendre que les caractères des gens étaient pour bonne part en rapport avec les responsabilités qui étaient les leurs. Alors, finalement et tout compte fait, ses parents étaient moins rigolos, mais Jacques avait un toit, de quoi se nourrir et se vêtir, sans parler des pulls de la mémé, et aussi une montagne de jouets tous les ans au soir du 24 décembre.

 

 A juger selon les apparences, on aurait pu se tromper sur les sentiments de Jacques après la mort de son père. Il ne pleurait pas, du moins dans le livre qui raconte cette histoire. Il était de ces enfants qui ne laissent rien voir de leurs émotions. Il se réfugia dans la lecture. Un livre qui, dans la tourmente, était resté au pied du sapin, et qu'il avait remarqué le lendemain, en tournant dans la grande salle. Anne, une jeune fille, racontait que la Chanuka coïncidait cette année-là avec la Saint-Nicolas, qu'elle avait eu droit à quelques friandises, avant la descente générale par l'escalier de bois dans une pièce sans fenêtre où on pouvait s'éclairer à l'électricité, quand le père ouvrit le grand placard. Tout le monde s'écria : « Oh ! que c'est joli ! ». Elle reçut un gâteau en forme de poupée, tous les cadeaux étaient bien ingénieux. La joie fut de courte durée. Anne racontait que le 24 décembre une tristesse mortelle l'envahit. Une dame lui avait rendu visite, et lui avait parlé de sa fille qui allait canoter avec des amis, faisait du théâtre, se rendait au hockey-club. Toutes ces histoires éveillaient en elle un tel désir de rire et de s'amuser qu'elle en avait mal au ventre, enfermée qu'elle était avec les siens, comme une paria entre quatre murs. Lorsque qu'une personne du dehors entrait « chez elle » - c'était en fait un grenier- avec la fraîcheur du vent dans ses vêtements et le froid sur son visage, Anne aurait voulu cacher sa tête sous les couvertures pour faire taire cette pensée : « Quand nous sera-t-il donné de respirer l'air frais ? ».

 

 Jacques se demandait qui avait bien pu poser ce livre au pied du sapin ? Il n'était même pas enveloppé de papier cadeau. Il se replongea dans la lecture.

 

 Dans le grenier, qu'ils appelaient « l'annexe » les parents de la jeune fille se réjouissaient car ils s'étaient fait promettre 125 gr. de beurre pour Noël. Elle racontait que Miep avait confectionné un gâteau de Noël, orné des lettres « Paix 1944 », qu'Elli les avait régalés d'une livre de petit-beurre, qu'en plus chaque enfant avait eu droit à un pot de yaourt, les grands à une canette de bière, et qu'à part ça, les jours de Noël s'étaient passés sans rien de spécial.

 

 Jacques passa en revue tous les convives de la soirée du 24. Non décidément, il ne voyait pas qui aurait pu lui offrir un tel livre. Comme en outre, celui-ci n'était pas emballé, il n'était pas destiné à quelqu'un de particulier. Il était là, tout simplement. Bien sûr il pensa à son père. Un cadeau d'adieu ? Un testament légué à un enfant trop gâté, et qui méritait une bonne correction. Une magistrale raclée visant à lui remettre les idées en place, en lui montrant que la vie des enfants ne fut pas, et n'est probablement pas aussi facile que la sienne. Etait-ce là l'intention de son père ? Alors quelle merveilleuse leçon de morale donnée par une enfant à un autre enfant, mille fois plus efficace que tous les conseils et commandements réunis des adultes quand ils veulent modeler leur progéniture à leur image.

 

 Mais peut-être ce livre n'avait pas été déposé par son père. Qu'il était là tout simplement, que son père avait disparu à la suite d'un accident cardiaque imprévisible.

 

 Anne racontait que la terreur régnait sur la ville, que nuit et jour des pauvres gens étaient transportés, munis seulement d'un sac à dos et d'un peu d'argent, que ces quelques biens leur étaient enlevés en route, qu'on séparait les familles, qu'on mettait les hommes à part des femmes et des enfants, que des enfants rentrant de l'école ne retrouvaient plus leurs parents, que des femmes rentrant du marché trouvaient leurs portes sous scellés, leurs familles disparues, que des avions survolaient le pays pour aller bombarder, que tout le monde avait peur.

 

 Jacques lisait, jour et nuit, inlassablement. Quand il parvint à la page 308, au premier coup d'œil il comprit que ce n'était plus Anne qui écrivait. C'était l'épilogue de son journal. On y apprenait que la jeune fille ne fêterait jamais ni la Chanuka, ni la Saint-Nicolas, ni la veillée de Noël de l'année 1945. Car en mars, elle mourut dans le camp de concentration de Bergen-Belsen.

 

 Pour le petit Jacques, il en était sûr maintenant, le livre avait été déposé là par son père. Après tout, peu importe. Moi, je pense que si le père n'y est pour rien, le hasard fait bien les choses. En l'espace de quelques pages, le garçon avait appris plus sur l'humanité qu'en parcourant L'histoire du monde racontée aux enfants. Assis à son bureau devant le Journal d'Anne Frank ouvert à la page 308, il jeta un œil sur ses jouets tout neufs étalés par terre. Ce n'était pas là qu'il fallait chercher le cadeau de Noël. Il ferma le livre. Le cadeau, le vrai cadeau, il le porta sur son cœur.

 

 

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