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14/02/2021

Fiction

 

 Selon quelques alarmistes toujours prêts à envisager le pire, le pays était menacé par des envahisseurs dont les oreilles ressemblaient à celles de la petite souris rendue célèbre par Walt Disney. Quel danger menaçait donc la nation ? Des barbares allaient-ils s’emparer des administrations, des bureaux de poste, des écoles, et fouler aux pieds une république ? Les envahisseurs faisaient peur. Leur accoutrement n’avait pourtant rien d’effrayant. Comment des clowns déguisés en Mickey auraient-ils menacé un trésor légué par les patriarches des origines et transmis avec mille précautions pendant des générations à nos républicains d’aujourd’hui ? Pourquoi ? Parce que les grandes oreilles dressées sur la tête des nouveaux venus n’étaient pas mais alors pas du tout une clownerie. Le port de ce couvre chef était une manière d’honorer Grand Mickey, selon les prescriptions gravées dans le livre qui les accompagnait partout. On y apprenait que des humains qui n’obéissaient pas à leur loi finiraient brûlés dans les flammes de l’enfer.

 L’invasion s’étendit à tout le pays, facilement et sans bruit. Facilement car, à quelques exceptions près, ces gens dont les mœurs étaient différentes de celles des indigènes, prenaient mille précautions pour ne pas porter atteinte aux règles du pays conquis. Tel César homme de guerre respectueux des coutumes locales des provinces occupées par ses légions, les centaines de milliers d’intrus qui déferlèrent sur le pays prirent mille précautions pour ne pas souiller le trésor républicain : grandes oreilles oui, mais pas dans le service public. D’ailleurs les gens d’ici les en félicitaient. Et quand quelque fou, ivre de république, refusait de voir son enfant accompagné par un être à grandes oreilles lors d’une sortie scolaire, il était vite ramené à la raison, de sages enseignants lui rappelaient que les sorties éducatives étaient précisément des sorties, et que le respect de la laïcité était plus que jamais respecté à l’intérieur de l’école. Dans les crèches publiques, les Mickey respectueux de la loi ne mettaient jamais les pieds. Employés de plus en plus dans les administrations car de plus en plus nombreux, au pointage du matin, ils ôtaient leurs oreilles et les rangeaient avec précaution dans leur poche, en évitant de les froisser. Rassurés, les gens d’ici constataient alors que ceux venus d’ailleurs n’avaient rien d’effrayant, et même qu’ils leur ressemblaient. On avait craint une guerre, ces gens apportaient la paix et même plus, ils suscitaient dans la population locale jusque là un peu endormie, un nouveau sentiment, mélange de curiosité et d’empathie interrelationnelle. Les laïques rengainèrent leurs armes, les maires des plus petits villages cédèrent pour une bouchée de pain des terrains en friche où s’élevèrent bientôt des palais encore plus hauts que celui pourtant déjà magnifique de la Belle au bois dormant. Les envahisseurs ne l’étaient plus, ils étaient accueillis et purent ainsi pratiquer leur culte.

 Au début, les natifs habitués au calme dans les milieux de journée se dirent gênés par les chants entonnés depuis la hauteur des édifices, d’où les nouveaux venus chargés des offices appelaient leurs ouailles à la prière. En chipotant un peu, on pouvait juger ces appels sonores peu respectueux du principe de séparation de la religion d’avec l’état. D’autant plus qu’en rapport avec l’augmentation de la population nouvelle, le nombre de fidèles augmentait, auxquels il fallut ajouter une multitude de nouveaux adeptes parmi les gens d’ici, attirés par les mystères d’une religion inconnue, aussi par le goût du neuf et de l’exotique. Les religions traditionnelles perdant leurs adeptes, il ne fut pas nécessaire de construire de nouveaux monuments, églises et temples furent transformés, il suffisait de décrocher les symboles religieux surannés et de laisser les murs nus, car la religion venue d’ailleurs interdisait la représentation des personnages divins, le seul signe qui la distinguait des autres étant, comme on vous l’a dit, le port par les fidèles de deux grandes oreilles, ce qui était suffisant pour attirer le regard et dispensait les religieux de longs discours pour convaincre, car on sait quel prix les hommes accordent aux apparences, tentés qu’ils sont toujours de prendre leurs congénères pour modèles. Dans les radios, les journaux, on ne parlait plus que de cela, le pays entrait dans une ère nouvelle. On nous répétait que partout dans le monde où des peuples différents s’étaient rencontrés, l’humanité tout entière avait fait des pas de géant. Les progrès humains étaient dus au mélange, à l’échange, d’ailleurs le vocabulaire s’enrichit, de verbes au mode infinitif on fit des noms communs, on parla du « vivre ensemble », et même les personnes qui n’avaient pas réussi à l’école prononcèrent des mots difficiles comme Multiculturalisme, et malheur à celui pour qui le respect de la Diversité des cultures n’était pas une cause nationale. Il était mis à l’écart, on l’accusait de xénophobie, accusation d’ailleurs injustifiée car les gens dont il craignait la présence n’étaient plus depuis bien longtemps des étrangers, si toutefois ils l’avaient été un jour.

 Ainsi le pays tout entier se mit à vivre à l’heure de Mickey. De grandes oreilles se dressaient partout, sans aucune atteinte à la laïcité, car dans ces lieux où le service public n’existait pas : rues, usines, commerces, hôtels, restaurants, banques, garages, parkings, foires, fêtes et kermesses locales, colonies de vacances, clubs sportifs, plages, campings, chaînes de télévision, cinémas, théâtres, stades, arènes, cliniques, centres de rééducation, partis politiques, syndicats, on vit même d’anciens militants de la libre pensée, des laïques durs de durs arborer des oreilles de Mickey à la tribune de leurs congrès. Mais aussi, car il faut vivre avec son temps, les adeptes de la foi nouvelle s’installèrent partout où le service public avait perdu de sa superbe : gares, bureaux de poste, hôpitaux, écoles, cantines, universités, crèches, musées, chaînes de télévision. A l’exception des nostalgiques du passé, personne ne regrettait la disparition de services publics qui coûtaient bien cher en comparaison de ce qu’ils rapportaient. De mauvaises langues chuchotaient même que parmi ces nostalgiques on comptait des personnes qui, craignant une promiscuité dangereuse, ne confiaient plus leurs enfants au service public d’éducation, lui préférant une école privée qui coûtait cher, mais qui ferait d’eux des citoyens instruits et honnêtes. Donc, pas de regret. La république n’avait pas besoin d’ennemis pour faillir, elle s’éteignait toute seule.

 A ce qu’on pouvait croire. C’est là qu’on voit la force des institutions : certes, au palais présidentiel, le personnel était dans les cartons, président, secrétaires, sous-secrétaires se préparaient au départ. Je sais ce que vous pensez, qu’ils étaient chassés, qu’un coup d’état avait mis fin à deux siècles de démocratie ? Pas du tout ! Le pays dont je parle n’était pas une république bananière, dans laquelle quelque bande bien organisée et armée peut en un rien de temps, avec la complicité d’un traître, déplacer quelques pions au sommet d’un état. Non le pays dont je parle était une république authentique, un état de droit sorti, tel Athéna casquée du crâne de Zeus, du cerveau d’esprits éclairés, déployé dans la rue en barricades, produit de l’alliance du peuple et de la philosophie. Ainsi, le seul danger qui pouvait guetter la république était le peuple, puisque c’était lui et lui seul qui décidait, en élisant ses représentants. Quand l’échéance arriva, il choisit pour président un individu bizarre, sur la tête duquel poussait des grandes oreilles, on aurait dit Mickey Mouse. Et dans les couloirs du palais, partout une multitude de petites souris prit possession des lieux. Elles grimpaient partout, s’insinuaient dans les moindres recoins, fouillaient dans les dossiers, et comme elles savaient écrire, dressaient des listes de noms et les communiquaient à d’autres qui battaient le pavé en bandes dans les rues. La suite je ne peux la raconter, je n’en ai ni l’envie ni le courage. D’ailleurs tout cela n’est pas possible, j’ai fait un mauvais rêve ou j’exagère. Oui, c’est ça, j’exagère. Une chose par contre que je range dans le domaine du possible : si un jour des souris à grandes oreilles s’emparent du pouvoir, il y aura toujours un ami, un commentateur, peut-être même un philosophe pour dire : On ne savait pas, on ne pouvait pas prévoir.

 

§

28/12/2020

La montre connectée

 


  Elle réunit en trois centimètres cubes ce que la créativité humaine est capable de concevoir dans les domaines scientifique et technique après six à huit millions d’années d’évolution du cerveau humain. J’entends déjà les ricanements des vieux ringards adversaires de tout progrès technologique. N’est-ce pas pour ces gens une façon peu honorable de mépriser une technologie simplement parce qu’elle les dépasse ? 

 Ce que ces ignorants ne savent pas, c’est que la montre est connectée avec tout ce qui dans notre monde a de l’importance, certes pour son propriétaire, mais aussi et surtout pour l’humanité tout entière.

 A la première insulte antisémite lancée sur le Net, elle sonne. Ce qui permet d'alerter immédiatement les associations antiracistes. 

 Elle prévient les syndicats dès qu’elle apprend que de terribles plans sociaux sont ourdis par certains chefs d’entreprise peu soucieux de l’avenir de leurs employés.

 Elle vibre et allume toutes ses diodes dès qu’une femme est battue par son mari dans un rayon de vingt kilomètres (pour le modèle testé ici, mais dans les hauts de gamme, on couvre la France et une marque coréenne nous annonce qu’une simple gifle sera bientôt détectée à l’échelle transcontinentale!). 

 Elle renseigne à l’avance bien sûr sur les projets d’attentats terroristes, mais aussi sur des actualités aussi douloureuses que le harcèlement à l’école, dans les clubs sportifs et au bureau.

 Si elle apprend que dans le froid de l’hiver un être humain est abandonné, seulement protégé par des cartons, l’objet et son bracelet se couvrent de givre et glacent le bras de son propriétaire, aussi longtemps que celui-ci n’a pas alerté le SAMU social.

 Connectée à la tension artérielle, au rythme cardiaque et aux pacemakers des grands parents, la montre clignote chaleureusement à la plus insignifiante anomalie. Sur le modèle testé, la fonction « musique » a été supprimée car le choix de la chanson d’Aznavour « Elle va mourir laaaa Mammaaaaa » n’était pas judicieux.

 A la moindre bêtise proférée dans un rayon de quelques mètres, la diode orange s’éclaire, permettant de corriger un propos inexact. L’appareil est très sensible à la propagation des rumeurs, avec risque de surchauffe et d’annulation de garantie.

 Bien serrée autour du poignet elle impose certaines contraintes : le mensonge est interdit, la mauvaise foi aussi. La paresse bien sûr quand on néglige d’effectuer un travail ou d’accomplir une tâche. Les sonneries et vibrations d’alerte, bien que peu perceptibles pour les personnes éloignées, deviennent alors insupportables pour la personne connectée, qui se remet immédiatement à l’ouvrage.

 N’oublions pas toutefois qu’un fois la pile déchargée, la connectivité sera rompue. Nous reviendrons alors dans le monde d’avant où dangers, accidents et souffrances sont encore et toujours notre lot commun.

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13/10/2020

Mea culpa

 

 Moi qui voyais les religions comme autant de dangers pour la paix et la république, voilà qu’une dame, séquestrée pendant quatre ans par des adeptes de l’islam, voilà que cette dame enfin libérée – qui est en outre à l’âge de la sagesse- nous dit qu’elle a été bien traitée, qu’elle a été soignée, et même qu’elle a voyagé ! Il faudra donc qu’on revienne dardar sur nos préjugés, et sans aller jusqu’à nous convertir de suite en masse, avouer enfin pour en finir avec cette guéguerre absurde menée par des mécréants contre le très miséricordieux, et pour suivre l’exemple de cette dame, poser délicatement un voile sur la tête de nos femmes. 

 

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20:03 Publié dans étrange | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : otage