24/04/2026
De Paris à Ispahan
« Il faudrait qu’enfin les occidentaux qui prétendent faire la leçon aux autres sortent de leur monde étriqué : démocratie, libertés publiques, laïcité de l’école et de l’état, liberté et émancipation de la femme, instruction pour les filles, droit de changer de religion ou de ne pas croire.
Qu’ils prennent enfin conscience que toutes ces idées leur appartiennent, qu’elles sont leur propre vision du monde et ne sont que cela. Qu’ils cessent de se poser benoîtement la question : comment peut-on être Persan ? Alors qu’ils sont eux-mêmes singuliers pour ne pas dire surprenants quand on les regarde d’Ispahan.
Qu’ils admettent qu’il peut y avoir sur cette planète d’autres opinions, d’autres visions, d’autres façons de vivre, d’autres conceptions de ce qui est bien, de ce qui est mal ! »
Ainsi parlerait mon cousin si j’en avais un. Il aurait lu Montesquieu en tenant le livre à l’envers. Allons cousin, les Lettres persanes ne sont pas un réquisitoire contre la culture d’ici. Elles sont la critique d’une posture ethnocentrique qui consiste à faire passer pour universel ce qui n’est que tradition, opinion et préjugé. Ainsi l’évocation ironique du dogme religieux, quand trois ne font qu’un, n’est pas une flèche pointée sur la religion de l’homme occidental mais sur la bouffonnerie de celui-ci quand il cesse d’être raisonnable, quand la pensée laisse le champ libre à la croyance.
L’esprit des Lumières n’est pas ce petit monde dans lequel baignerait voluptueusement l’homme occidental. Il n’est pas non plus l’étendard de colonisateurs. Il n’est pas une bannière. Il n’est pas un modèle. Il est la pensée en exercice. Pensée qui s’interroge, qui se bat, qui s’épuise parfois. Petite flamme qui s’éteint. Pensée qui renaît et s’insurge. Pensée qui sape, pensée révoltée. Pensée combattue, condamnée, emprisonnée, torturée, brûlée. L’esprit des Lumières n’appartient à personne, il n’est d’aucun pays, il n’a pas d’hémisphère. Il est planétaire. Il appartient aux hommes et aux femmes de partout. Et bientôt aux enfants, car l’école va le transmettre, j’en suis sûr.
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11:00 Publié dans étrange | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : montesquieu, esprit des lumières, universalisme
01/12/2022
Fiction
Selon quelques alarmistes toujours prêts à envisager le pire, le pays était menacé par des envahisseurs dont les oreilles ressemblaient à celles de la petite souris rendue célèbre par Walt Disney. Quel danger menaçait donc la nation ? Des rongeurs allaient-ils s’emparer des administrations, des bureaux de poste, des écoles, et fouler aux pieds une nation? Ils faisaient peur. Leur accoutrement n’avait pourtant rien d’effrayant. Comment des clowns déguisés en Mickey auraient-ils menacé un trésor légué par les patriarches des origines et transmis avec mille précautions pendant des générations à nos citoyens d’aujourd’hui ? Pourquoi ? Parce que les grandes oreilles dressées sur la tête des nouveaux venus n’étaient pas mais alors pas du tout une clownerie. Le port de ce couvre-chef était une manière d’honorer Grand Mickey, selon les prescriptions gravées dans le livre qui les accompagnait partout. On y apprenait que des humains qui n’obéissaient pas à leur loi finiraient brûlés dans les flammes de l’enfer.
L’invasion s’étendit à tout le pays, facilement et sans bruit. Facilement car, à quelques exceptions près, ces gens dont les mœurs étaient différentes de celles des indigènes, prenaient mille précautions pour ne pas porter atteinte aux règles du pays conquis. Tel César homme de guerre respectueux des coutumes locales des provinces occupées par ses légions, les centaines de milliers d’intrus qui déferlèrent sur le pays s’efforcèrent de ne pas souiller le trésor républicain : grandes oreilles oui, mais pas dans le service public. D’ailleurs les gens d’ici les en félicitaient. (…) Employés de plus en plus dans les administrations car de plus en plus nombreux, au pointage du matin, ils ôtaient leurs oreilles et les rangeaient avec précaution dans leur poche, en évitant de les froisser. Rassurés, les gens d’ici constataient alors que ceux venus d’ailleurs n’avaient rien d’effrayant, et même qu’ils leur ressemblaient. On avait craint une guerre, ces gens apportaient la paix et même plus, ils suscitaient dans la population locale jusque-là un peu endormie, un nouveau sentiment, mélange de curiosité et d’empathie interrelationnelle. Les gens les plus fidèles aux traditions rengainèrent leurs armes, les maires des plus petits villages cédèrent pour une bouchée de pain des terrains en friche où s’élevèrent bientôt des palais encore plus hauts que celui pourtant déjà magnifique de la Belle au bois dormant. Les envahisseurs ne l’étaient plus, ils étaient accueillis et...(…)
à lire dans “Là-bas, tout près”; recueil de nouvelles publié aux éditions Vérone.
11:14 Publié dans étrange | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : envahisseurs, déguisement
14/11/2022
Sommes-nous tous mortels?
L’imagination des humains est sans limite. D’Ulysse à Harry Potter, sans oublier les elfes, les fées et les ogres, nous avons inventé les histoires les plus haletantes, jouées par des personnages tellement vrais qu’ils en sont presque réels. Mais certains d’entre nous sont incrédules et, comme saint Thomas, ne croient que ce qu’ils voient. Erreur, grave erreur répondit Jésus en taclant les humains : « Ils ont des yeux et ne voient pas ».
Ainsi, dans les dernières pages du recueil de nouvelles « Là-bas, tout près », un des cosmonautes de la station spatiale doute de l’existence réelle de Wolf qu’ils ont récupéré alors qu’il flottait dans l’espace. Helen lui apprend que Wolf faisait partie de l’expédition interplanétaire préparée par le professeur Tournesol. Mais l’autre n’en croit rien. Trop jeune. Il n’existait pas encore quand Hergé conçut la première fusée spatiale qui propulsa ses personnages vers la lune. Hélène marque un temps, et laisse entendre que, quand nous serons tous morts, Tintin et Milou existeront encore.
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11:41 Publié dans étrange | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : wolf, tournesol, tintin et milou

