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16/11/2021

Avocat du diable

 

 

  Confronté au silence des autorités, des administrations, des partis politiques, des associations de défense des droits, des sociologues, de la plupart des intellectuels, journalistes et consultants de gauche et de droite, des libres penseurs officiels, des diplômés des grandes écoles, et de ceux qui, autour de moi n’ont fréquenté que les petites,

  Sachant que la quiétude de tout ce beau monde est feinte, oui feinte, car en réalité ils ont peur et croient qu’en fermant les yeux le danger s’estompe,

  Rebelle à la politique munichoise de l’autruche,

 Accablé d’entendre des propos rassurants d’une redondance telle qu’ils en deviennent grossiers, 

  Blessé de n’être jamais au grand jamais accusé de racisme, mais plutôt pensé comme tel ce qui est infiniment plus grave, car le non-dit a un poids idéologique certain dans la sphère de ceux qui aiment tout le monde sauf ceux qui ne pensent pas comme eux,

  Lassé de tourner et retourner le problème sous les angles les plus divers, et d’avoir épuisé tous les arguments que mon cerveau sur le déclin est allé encore cherché dans le tréfonds de réserves qui s’épuisent,

 Fatigué de dire et d’écrire que religion et obscurantisme sont une seule et même chose : un fléau contre lequel il faut se prémunir avant qu’il ne soit trop tard,

 J’ai décidé de me faire l’avocat du diable et de m’adresser un courrier depuis ce beau pays d’Iran qui, en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, a fait de moi un ayatollah moyen, un barbu de la rue, bref, un homme qui vit, qui pense, qui croit, qui aime, qui hait, qui est, à quelque milliers de kilomètres d’ici, et maintenant.

 

Lettre persane

 

Téhéran, le 27 juin 2009, à Michel Pourny

 

 Au nom de Dieu clément et miséricordieux,

 Mais qu’est-ce qu’ils ont, tous ces républicains de salon à nous faire la morale, à nous prescrire comment il faut vivre, comment on doit s’habiller, se couvrir, comment on doit traiter nos femmes, éduquer nos enfants ?

 Les libertés individuelles de leur république, elles leur sont réservées. En réalité, la liberté, ils la respectent quand elle les arrange : libertinage, luxure, pornographie, sexualité contraire à la nature. Ils se disent humanistes et ne protègent pas leurs compagnes. Dans les tenues les plus honteuses, ils les exhibent sur panneaux publicitaires, écrans plats et magazines. Mais quand celles-ci les trompent, ce sont palabres interminables devant les tribunaux, car nos grands démocrates qui pendant des siècles ont soumis la moitié du monde par les armes et le meurtre, s’interdisent fouet, lapidation et potence pour châtier les criminels. Ils ressemblent à ceux qui, lorsque la tempête se précipite des cieux avec les ténèbres, les éclairs et la foudre, effrayés par l’image de la mort, se bouchent les oreilles de leurs doigts pour ne pas entendre le bruit du tonnerre. Pour eux, les hommes sont des anges, le voleur était dans le besoin, le violeur un enfant maltraité, le délinquant de banlieue un habitant de quartier défavorisé, le terroriste un produit de la misère. Selon le vieil adage, il n’est pire innocent qu’un coupable qui ne risque rien, comment expliquer autrement le dérèglement de leurs sociétés ?

 Ils se permettent aussi de délivrer des brevets en démocratie, et vas-y que je te donne des conseils aux turcs, aux afghans. Ils font maintenant des reproches aux Iraniens. Comme si ce grand peuple -depuis sept mille ans civilisé, lui- avait besoin de conseils. Cette jeune république courageuse qui ose mettre un peu d’ordre dans les affaires humaines a-t-elle des leçons à recevoir d’un Occident où l’inconduite et la débauche se propagent jusqu’aux sommets des états ? Cette jeune république pour laquelle quatre-vingt pour cent de la population se déplace et s’exprime lors des consultations électorales. Peut-on en dire autant de ces vieilles démocraties minées par la désespérance, où l’on ne croit plus en rien, où même la dernière valeur encore respectée, la richesse matérielle, est définitivement remise en cause ?

 Oui, je maintiens : républicains de salon, voilà ce que vous êtes. Ironiques ou arrogants, vous toisez les peuples du monde qui vivent et pensent autrement, pour lesquels vos chartes, vos prétendus droits de l’homme n’ont de valeur qu’exotique. Si une minorité d’entre vous reconnaît l’importance, le bien-fondé de la diversité culturelle, la majorité reste convaincue que ce qui est pour elle un droit doit l’être pour tous. Vous vous référez aux penseurs impies, ces salonards du dix-huitième siècle, ces « sages » intellectuels précurseurs de la terreur. Inventeurs de la guillotine, cette arme barbare qui a tranché la tête de milliers de révolutionnaires et d’innocents, vous êtes froissés quand nos juges font couper la main d’un voleur, quand on donne quelques coups de fouet à un ennemi de Dieu, ou quand on jette quelques pierres à une femme adultère.

 Vous dressez un tableau apocalyptique de nos mœurs, vous brocardez notre piété, vous mettez notre guide suprême à l’index. Mais au nom de quoi, au nom de qui nous donnez-vous des leçons ? Vos filles traînent dans les rues, vous ne croyez plus en rien, vos présidents sont corrompus.

 Votre déclaration des droits de l’homme, vous la proclamez universelle. Commencez, messieurs, par appliquer chez vous vos propres lois, au lieu de les imposer aux autres.

 Car vos œuvres, vous devrez un jour en répondre. Ceux qui occuperont la droite entreront dans le jardin des délices. Ils vous demanderont : Qui vous a fait tomber dans l’enfer ?

« Nous n’avons point fait la prière, répondrez-vous. Nous n’avons point nourri le pauvre. Nous avons disputé avec les amateurs de frivolités, et nous avons traité de chimère le jour de la résurrection. »

 La mort fatale alors vous surprendra. Vous irez au supplice que vous traitiez de chimère. Vous ne serez point à l’abri des flammes, elles s’élanceront de tous côtés en pyramides hautes comme le faîte des palais.

 Cependant, le séjour de la félicité sera le partage des hommes vertueux. Il sera planté d’arbres et de vignes. Des filles célestes au sein arrondi et palpitant en feront l’ornement, telle sera la récompense de Dieu,

 Allah est grand.

 

 

Signé : Pournymedinejad

 

§

16:36 Publié dans étrange | Lien permanent | Commentaires (0)

23/10/2021

On n’en peut plus.

 

Ils veulent tout régimenter. Décider pour nous comment il faut vivre, ce qu’il faut dire, ce qu’il ne faut pas dire. Ils interdisent les philosophes à l’université. Quand ils parlent, eux, c’est parole d’or. La Vérité en un mot comme en cent. Au point qu’il nous arrive de nous demander si nous ne sommes pas nous-mêmes propulsés dans un univers artificiel édifié sur une montagne de préjugés. Voilà: nous sommes les derniers défenseurs d’une société dépassée, réactionnaire, méprisable. Quand eux, hérauts d’un monde nouveau, annoncent avec un courage exemplaire la révolution dans les esprits, les pensées et les mœurs. Courage, oui, car il en faut pour condamner le sapin des fêtes de Noël. Pour s’en prendre aux bateaux à voile qui menacent l’environnement. S’inviter dans les rêves des enfants pour y faire des ratures. Pour culpabiliser les propriétaires d’un pavillon avec jardin. Certes, pour faire bouger les conservateurs que nous sommes, les explications, même déclamées, ne sont pas suffisantes. Alors ils provoquent, vilipendent les derniers défenseurs de la république que sont les policiers. Ils l’ont dit : la police s’en prend au peuple, « elle tue ».

 

Quand des femmes et des hommes en arrivent à de telles extrémités, c’est qu’ils n’ont rien à dire, rien à proposer, rien à construire. Plus ils hurlent, moins on les écoute. Vraiment ? Je n’en suis pas sûr.

 

§

 

04/10/2021

Vivre avec son temps

 

J’ai reçu la visite d’un témoin de Jéhovah qui semblait étonné de l’aménité de mon accueil mais aussi d’apprendre que je lisais la Bible. Il faut croire que peu de gens la lisent. La lecture n’est plus le passe-temps favori dans nos sociétés, quand aux Ecritures, elles sont un recueil de textes anciens écrits par des personnes prisonnières de leur temps, parfois trop inspirées pour voir et relater les choses telles qu’elles sont. Un monde créé il y a quelques milliers d’années, un homme et une femme à l’origine de l’humanité, des patriarches vivant plusieurs siècles, des buissons qui s'embrasent sans se consumer, des lois gravées dans le marbre et inapplicables, des peuples massacrés, une cruauté sans bornes et pourtant voulue par le Créateur, des miracles à tire-larigot, un homme mort et qui ressuscite. Historiens et scientifiques accordent avec le sourire que ce sont là de beaux contes. L’Eglise bien obligée de se mettre au diapason de la science retient ce qui ne peut pas être contredit : le mystère, l’inconnaissable, elle se bat avec des armes redoutables, ses martyrs et ses saints, la foi inébranlable de millions d’hommes et de femmes en un dieu qui sauvera le monde. Mais la Bible ? Ses livres qui montrent tout ce dont l’homme et la femme sont capables dans le pire et le meilleur ? Leçons d’amour et de fraternité, manigances et trahisons, hypocrisie des prêtres, exaltation des religieux installés, extraordinaires paraboles de Jésus, que l’on croie ou que l’on ne croie pas il est dommage que cette richesse reste inaccessible aujourd’hui, en particulier à nos enfants.

Si ce n’était que la Bible ! Mais le sourire des historiens et scientifiques cités plus haut crispe aussi le visage des personnes à qui on évoque les préceptes de Sénèque ou la morale de Kant. Que nos actions soient guidées par un impératif catégorique, quelle horreur aujourd’hui ! Allez donc enseigner qu’il faut agir de telle façon que l’action de chacun puisse être érigée en règle universelle, vous allez provoquer les quolibets, même un président ne pourrait pas le dire. Des millions de tablettes et d’ipades colporteraient aussitôt la nouvelle, des milliers d’individus rompus au déclenchement et à l’entretien des rumeurs iraient fouiller dans le passé et montrer que les actes ne sont pas en rapport avec les bons principes philosophiques.

Un philosophe s’aventurerait à estimer que la maladie de notre société vient de l’oubli ou du mépris de principes et d’obligations qui réglaient hier les rapports entre les gens, on lui rétorquerait que c’était loin d’être mieux hier en lui rappelant les crimes et les guerres et qu’aujourd’hui le pire des attentats ne fait que quelques centaines de morts. Ne versez surtout pas dans la nostalgie, c’est démodé, désuet, ringard. Ne dites jamais que c’était mieux hier, non pas parce que c’est faux, mais parce qu’il faut vivre avec son temps, sans réfléchir, sans se mettre en cause, sans prendre le moindre recul par rapport à « ce qui se fait », sans lever -ne serait-ce que le temps de monter dans le train- le nez de son téléphone qui diffuse toutes les « infos » disponibles. Informations tronquées non seulement par le pouvoir politique, mais par tous les pouvoirs à commencer par moi-même qui ne veut pas voir les choses en face.

Ne pas voir c’était plus difficile AVANT. Quand il n’y avait pas d’écran et qu’on regardait le paysage. On était moins distrait. On lisait ce qu’on décidait de lire. Les racistes et les antisémites pullulaient, on savait qui ils étaient, dans quels brûlots ils écrivaient. Aujourd’hui vous demandez à des élèves de faire une recherche sur l’univers concentrationnaire, ils vous impriment des textes négationnistes sans le savoir car on peut diffuser toutes les sornettes possibles sans être contraint d’apposer sa signature au bas d’une déclaration. L’anonymat convient parfaitement à ces nouveaux modes d’expression qui circulent dans tous les tuyaux comme une eau qu’on empoisonnerait en secret. Impunément.

On a renversé le « c’était mieux hier » en affirmant que « c’est mieux maintenant ». Cela s’accompagne d’un mépris non seulement pour le passé, mais pour tout ce qui le rappelle. On respecte le patrimoine pour en faire une pièce de musée. La langue, l’orthographe, la grammaire, la calligraphie, les majuscules, allez, à la poubelle ! Le latin et le grec sont-ils encore utiles quand on communique par SMS, comme si notre histoire tournait en boucle pour revenir peut-être un jour aux signaux de fumée.

Les chefs d’œuvre des inventeurs du cinéma doivent faire sourire quand les effets spéciaux d’aujourd’hui renvoient Méliès dans les cinémathèques. On ne dit plus « trucage » mais « image virtuelle ». La technologie rend la virtualité tellement vraisemblable qu’on la confond avec la réalité. Par hologramme un orateur peut s’adresser aux foules à deux endroits différents. On se demande même si bientôt la même foule pourra défiler dans les rues de deux villes différentes. Et pourquoi seulement deux ? Un million de personnes manifestant simultanément à Paris, Marseille, Lyon, Bordeaux et Lille cela ne ferait jamais qu’un million en tout, mais hormis la poudre aux yeux, par rapport à l’époque où les manifestants étaient de chair et d’os, le compte n’y serait pas. On pourra même faire défiler dans mon village un million de personnes derrière un calicot exigeant le rétablissement du bureau de poste.

Quand les belles choses ne sont plus enseignées, plus vues, plus écoutées, la musique n’émeut plus personne. L’appassionata, une messe de Bach, la Symphonie pathétique, le gospel et le blues ne parviennent pas aux oreilles des enfants. Ils sont pourtant élèves de collège et de lycée.

Comme je voudrais qu’un jour on se retrouve quelque part avec les petits, sans téléphone, sans tablette. Que nous. Et que, sur un disque qui grésille, on écoute une chanson.

 

Il nous faut regarder

Ce qu’il y a de beau…

 

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