Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

27/06/2019

Politic art

 

 

 

Ce qui est lassant dans la vie politique, c’est d’entendre le pouvoir dire toujours la même chose, et l’opposition dire toujours le contraire de la même chose. Que vienne donc le temps où le pouvoir nous surprendra, aurons-nous du même coup la joie d’entendre l’opposition constater qu’enfin celui qui tient entre ses mains la destinée du pays ne tient pas ses promesses !

 Mais ce n’est qu’un rêve. L’opposition existe parce qu’elle s’oppose. Imaginez-vous le plus rebelle des opposants souhaiter la réussite de son pays quand celui qui préside n’est pas de son parti ? On peut même supposer qu’il attend avec délectation la pire crise possible si cela confirme le bien-fondé de son programme politique.

 Autant que l’exercice du pouvoir, celui de l’opposant est un travail, presque un métier. Savoir se taire quand la décision prise est la bonne, en évitant le compliment, attendre les difficultés et intervenir en évitant les gros mots, prenant la posture d’un sage qui, s’il était en position de décider, saurait résoudre les problèmes.

 Mais voilà, l’opposant n’est pas en position de décider et c’est sa première qualité : tous les problèmes de la terre s’évanouissent car ce qui est proposé est d’autant plus beau qu’il n’y a pas d’incidence sur le réel. A l’opposé du vœu de Platon, c’est dans l’opposition que le philosophe fait son nid. Pour une pensée idéaliste, belle et séduisante, parfois mise en musique par des bateleurs qui savent vous vendre deux idées pour le prix d’une.


§

 

08/06/2019

75° anniversaire, dialogue

 


 Jacques : Je sais que je vais choquer certains d’entre nous, peut-être même tout le monde. Toi, moi, elle ou lui là-bas, bref : le citoyen français n’a jamais vraiment accepté d’avoir été libéré par un autre. La honte d’avoir été incapable de s’en sortir par soi-même s’est muée en dépit au fil des années. On est passé de la honte à la haine. On me dira «  mais cela fait 75 ans, c’est du passé ». Ah oui, vraiment ? Le passé, parlons-en : le nationalisme, c’est du passé. Jeanne d’Arc, c’est du passé, et pourtant, dans le cœur de l’extrême droite elle n’est pas oubliée, dans le cœur des Français non plus. Les Gaulois, c’est du passé, regardez le succès d’Astérix quand il résiste fièrement à l’envahisseur étranger. Le Premier Empire c’est du passé, la dictature, les guerres sanglantes aussi, et pourtant, pour notre Hugo national, même la retraite de Russie fut admirable, sondez les gens autour de vous… On retient les prouesses, on oublie les cadavres.

Alors 75 ans, comparés aux siècles des siècles… Non seulement le nationalisme n’est pas mort, mais il a fait des dégâts collatéraux. Entre autres, la xénophobie sous ses formes multiples et changeantes.

Imaginez un être absolument étranger à tout ce qui se passe ici-bas, un observateur impartial. Il regarde la France. On lui dit : voilà ce qui s’est passé au vingtième siècle, en dressant la liste de tous les drames qui ont frappé le pays, les guerres en premier lieu, bien sûr. On lui demande : Quels sont les étrangers les moins aimés ? Notre juge répondra : les Allemands. Il aura tort, certes dans certains milieux on les appelle encore les boches, il s’agit là d’une petite haine tout à fait supportable entre voisins de palier. Grave erreur de jugement, car la xénophobie touche principalement l’Anglo-saxon, sous ses formes américaine et britannique. Est-ce le fait du hasard si ce sont les deux peuples à qui l’on doit la libération de la France et de l’Europe?

 Olivier : N’oublions pas le peuple soviétique.

 Jacques : Je corrige mes propos : les forces de l’Axe ont été vaincues grâce aux efforts des Alliés dont l’Union Soviétique faisait partie et qui, au prix d’énormes sacrifices a libéré l’est de l’Europe. Quand à la France et à l’Europe de l’ouest, la libération a été le fait des forces britanniques et américaines. C’est ce dernier point qui est au cœur de notre problème. Personne n’aime contracter une dette, surtout quand il s’agit d’une question de vie ou de mort. On peut comprendre la honte, le dépit, la jalousie, la haine même. Quand à justifier ces sentiments, non.

 Rachid : Je remarque en passant que les Français ont la même attitude vis-à-vis de leurs libérateurs que vis-à-vis des algériens qui furent des alliés courageux de la France pendant la guerre d’indépendance. Les conditions dans lesquelles la France les a accueillis et hébergés, nous autorisent à dire que les Français méprisent les Harkis. Revenons à l’Amérique : pour toi, Jacques, militant socialiste, est-ce que les Etats-Unis sont toujours des alliés de la France ?

 Jacques : Oui.

 Rachid : Est-ce que tes compagnons de lutte, est-ce que les sympathisants, les électeurs socialistes dans leur majorité, est-ce que les Français en général considèrent que les Etats-Unis sont toujours des alliés de la France ?

 Jacques : Non.

 Rachid : Approuves-tu l’orientation politique actuelle des autorités américaines ?

 Jacques : Non.

 Rachid : Est-ce que les Français –dans leur majorité- l’approuvent ?

 Jacques : Non.

 Rachid : Contrairement à la majorité des Français, ton jugement n’est pas le même selon qu’on t’interroge sur les Etats-Unis, ou sur les autorités de ce pays…

 Jacques : Exact.

 Rachid : Le mode de vie des Américains du nord, la recherche sempiternelle du profit, la consommation sous toutes ses formes et sans limites, la méconnaissance des problèmes du monde, y compris sa géographie, la malnutrition et ses ravages dans le domaine de la santé, bref la société américaine ne t’effraie pas ?

 Jacques : Recherche du profit, consommation sans limites, méconnaissance du monde, malnutrition, ravages, voilà bien des mots qui m’effraient. Je les entends décliner chaque matin sur toutes les radios par les commentateurs, repris aussitôt avec complaisance par les humoristes, je les relève dans les quotidiens du soir et du matin, je les entends répéter avec insistance dans les réunions de famille, sur mon lieu de travail, dans les petits commerces de mon quartier, je les ai même entendus à la terrasse d’un MacDonald, jetés comme ça entre deux frites. C’est surtout cela qui m’effraie. Les mots. Les mots sans contenus. Répétés. Surtout quand c’est à la télé qu’on les entend, à l’heure de la becquée, des mots dits par un journaliste de grande audience sur un ton entendu, lui aussi. Des mots relayés par des images venues d’Amérique montrant des personnes obèses, disgracieuses, un gros cigare dans la bouche, et peut-être aussi manipulant des dollars. C’est surtout cela qui m’effraie. La manipulation calculée, préméditée des informations. Images à la Goebbels. On savait depuis longtemps tout le savoir faire de l’extrême droite dans ce domaine. Ce qui est insupportable aujourd’hui, c’est le colportage par des médias qui ont toutes les apparences de la respectabilité, le colportage et l’amplification, la mise en sons et en images des sentiments les plus primaires des individus.

 Quand le journaliste tout sourire nous montre les horreurs au-delà de nos frontières, c’est sur le métier de journaliste qu’il faudrait s’interroger. Pas si bête que ça d’ailleurs, le commentateur : en tapant sur l’étranger, il loue la France, flatte l’auditeur et élargit son audience. Calomniez, en profitant de l’ignorance des gens, il en restera toujours quelque chose, d’autant plus que ce que vous assénez sur son crâne, l’auditeur en est déjà convaincu. Le pauvre ne s’est jamais rendu au Royaume-Uni, mais il sait qu’on y mange mal. On y mange forcément mal pour deux raisons. Une, il n’y a qu’en France qu’on mange bien. Deux, les anglais ont brûlé Jeanne d’Arc.(1) Aucun rapport selon vous ? Vous pensez trop. Les sentiments primaires n’ont rien à voir avec la pensée. Ils ne jugent pas, ils condamnent. Croyez-vous que le xénophobe de base juge la gastronomie britannique en analysant le contenu de l’assiette ? Le dit contenu, il ne s’est jamais mis dans la situation d’en apprécier la qualité. Pour ça, il aurait fallu poser le pied en Angleterre, chose impossible, il y pleut en permanence, on n’y voit rien à cause du brouillard, et on y parle anglais.
Vois-tu Rachid, ce qui m’effraie, ce n’est ni la société américaine, ni le brouillard londonien, mais la rencontre -riche de tous les dangers- d’Ignorance et de Bourrage de crâne. Pour les dissocier ces deux-là, ça ne sera pas du gâteau.

 

§

 


(1) Il serait intéressant de savoir quelle est la part du religieux dans l’anglophobie à la française. N’oublions pas que les britanniques sont majoritairement sous l’influence de la Réforme… et le catholicisme a la dent dure...

22/05/2019

Réponse à tout

 


 On consultait les astres et les entrailles des animaux. Quand on ne savait pas expliquer quelque chose on attribuait le mystère aux facéties des dieux. Les plus téméraires se mirent à émettre de nouvelles hypothèses. Des gens courageux bousculèrent les idées reçues et transmises depuis des siècles. Certains le payèrent de leur vie, car ces idées convenables et conformes à l’esprit du temps ne devaient pas être mises en cause. Avec les Lumières et les révolutions, les découvertes scientifiques et l’instruction publique, aux forces obscures l’intelligence imposa sa loi. Certes l’école pouvait encore propager des idées fausses mais elle avait cet avantage en transmettant le savoir indispensable de permettre à la jeunesse de s’interroger, d’explorer des territoires inconnus. Si l’on ne trouvait pas la réponse en nous-mêmes, on questionnait un ami, un parent, un professeur. On cherchait dans un livre, un dictionnaire, une encyclopédie. Il n’y avait jamais réponse à tout pour la bonne raison que les humains que nous sommes n’ont pas la science infuse comme on dit, et que le progrès dans les connaissances ne va pas plus vite que la musique. Sans parler des questions fondamentales, celles qui sont la source de tout et sur lesquelles les grands savants de l’antiquité n’en savaient ni plus ni moins que nous.

 A ceci près, et c’est le but de mon propos, que les plus sages de nos ancêtres avouaient qu’ils ne savaient pas grand-chose et qu’il fallait au moins reconnaître cela. Il manquait à nos Anciens la technologie qui permet au premier quidam du troisième millénaire venu d’avoir réponse à tout. Dîtes-moi comment notre philosophe de l’âge classique aurait pu connaître l’horaire du ferry menant de son île d’Egine à l’aéroport du Pirée, s’assurer qu’il restait bien une place dans l’avion pour Olympie en classe touristes, que la météo lui permettrait de profiter pleinement du spectacle des Jeux, et une fois arrivé sur les lieux, dîtes-moi comment il aurait pu vérifier que l’alarme protégeant sa villa sur les pentes de l’Olympe était bien activée, en étant dépourvu de ce petit objet qu’on peut aujourd’hui à tout moment sortir de sa poche et qui nous renseigne sur tout cela et sur plein d’autres choses ? Dîtes-moi !

« Qui nous renseigne ». Un petit écran de 8 centimètres nous met au courant, et quand sa réponse n’a pas la précision attendue, au moins il nous tuyaute : partir après 9h pour éviter les bouchons, prendre un parapluie en fin d’après-midi, ne pas manquer d’allumer la télé à 20h pour ne pas louper l’événement du jour, bref ce n’est pas un objet mais un véritable cerveau d’appoint. Il renseigne. Le mot est approprié. Où ? Quand ? Qui ? Et parfois : Comment ? Le savoir contenu dans cette merveilleuse petite boîte est sans limite sur le lieu, le moment, la personne et même la manière. Il y a une question toutefois à laquelle il ne répond jamais : Pourquoi ? Il n’examine jamais la cause. Il dissertera avec force détails sur le déroulement de la nuit du 4 août, mais ne vous dira jamais pourquoi un beau jour une révolution mit fin au régime monarchique. S’il le fait, c’est en reproduisant des pages de textes déjà existant ailleurs sur le bon vieux papier. Avec pour vous une difficulté supplémentaire de lecture vu la petite taille de l’écran.

 On me dira que les livres n’ont pas non plus réponse à tout. Je leur vois toutefois un premier avantage : ils n’interrompent jamais la conversation. Les rapports entre les personnes sont plus directs, sans objet interposé. Plus apaisés aussi, sans la menace de voir notre propos contredit par le premier wikipédien venu, qu’on n’avait d’ailleurs pas invité à notre table.

 Si tout le savoir est contenu dans une boîte, cela évite de chercher une réponse en nous-même, de penser, de réfléchir. Cela dispensera un jour peut-être de questionner un ami, un parent, un professeur. Dans les trains, sur les trottoirs, dans les réunions de famille, sur les bancs de l’assemblée et les plateaux de télévision, au cinéma même et jusque sur les gradins des stades des millions de femmes et des hommes s’effaceront, s’inclinant devant une nouvelle idole certes minuscule, mais toute puissante car omnisciente et portable.

 Mais le pire, et j’y vois une incidence inquiétante sur le comportement de nos contemporains : ils pourraient croire avoir réponse à tout. Nos Anciens disaient qu’il fallait reconnaître ne pas savoir grand-chose. De cette élégance nous sommes incapables aujourd’hui.


§