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03/06/2017

Devant les ruines d’un mur



 

 Nous voilà face à nous-mêmes, orphelins, pour la première fois dans notre histoire, débarrassés des entraves qui nous firent tant souffrir qu’on en voit encore les stigmates dans nos corps et nos esprits. Par manque de jugement, par inexpérience, nous nous sommes fait rouler pendant des siècles par les bonimenteurs vendeurs de dogmes, de dieux et d’avenir radieux. Jusqu’au siècle dernier il aura fallu des millions de victimes pour enfin nous réveiller. Nous pouvons nous frotter les yeux. Le réveil est difficile, certains d’entre nous dorment encore.

 Qu’apporte cette situation nouvelle ? Il y a peu d’exemples dans l’histoire où l’homme se trouva face à lui-même. Sauf peut-être quand après une catastrophe il lui fallut tout reconstruire. Aujourd’hui, derrière une montagne d’objets hétéroclites sonnants, scintillants, clignotants, communicants, envahissants, nous sommes nus. Robinsons abandonnés sur une page blanche. Des maçons, truelle en main, désemparés au pied des ruines d’un mur. Tout à refaire, tout à reconstruire.

 Il y a, il y aura des faux-fuyants. Certains admirables, fuir dans la musique, s’adonner à la peinture, jouer sur scène. D’autres encore : jouer partout et toujours, occuper ses mains, son corps, son esprit, courir du matin au soir une bouteille d’eau minérale à la main, se vautrer le temps d’un match dans un canapé en vidant des sachets de chips, ne plus penser à rien, tout oublier et cultiver son potager. Des faux-fuyants plus méchants, rendre les autres responsables de tous les malheurs, désigner, dénoncer, réécrire l’histoire, dire qu’il n’y eut pas de catastrophe, que tout est inventé, qu’on soupçonne l’existence d’un complot, mentir. D’autres aussi, constatant que les idées ont fait leur temps, chercheront un sauf-conduit dans la parenté, se demanderont non ce qu’ils sont mais d’où ils viennent, s’inventeront une culture, une appartenance, un domaine sacré, une communauté.

 Je ne pense pas immédiatement à ceux qui viennent d’ailleurs. On ne s’est jamais autant plongé dans les recherches généalogiques. Jusque dans les classes où il est demandé aux élèves de dessiner leur arbre familial. Et chacun de plaider pour son pays, sa région, son village, son quartier. Le pompon revient aux Corses et aux Bretons et je mets des majuscules. Ces gens vivent dans un Eden inimitable. Si vous les avez un jour à votre table, ils vous rendront un grand service : ils vous montreront que vous ne savez rien, que vous n’avez rien à dire, mais si par malheur vous êtes du nord, ils vous rejetteront dans le gris et la froidure. Le pire des imbéciles s’il est breton ou corse de cœur et d’esprit aura, partout où il sera, le monopole de la parole. Et malheureusement pour vous, pas dans sa propre langue, mais en français.


 Quel est l’intérêt de savoir d’où vient quelqu’un ? Il est plus simple d’aller voir sur place. Je ne connais pas la Corse, mais la Bretagne est une région de France magnifique où l’on rencontre des gens très bien, accueillants et qui ne vous bassinent pas avec leur océan, leur vent du large, leurs poissons, leurs druides, les algues thérapeutiques et l’histoire de la marine à voile. On est toujours assez grand pour se rendre compte par soi-même de ce qu’on voit, de ce qu’on entend et de ce qu’on mange.
 Cet intérêt -nouveau par son ampleur- pour tout ce qui touche aux origines s’accompagne automatiquement d’un questionnement sur les traditions, les coutumes. Plus d’un goût prononcé d’ailleurs que d’un questionnement. Les traditions sont là pour être admirées, à l’occasion perpétuées, mais jamais questionnées. La coutume est hors de question au sens littéral du terme. Attention danger. Car s’il est des traditions amusantes, il en est d’autres inquiétantes que les démocrates que nous sommes ne tiennent pas particulièrement à exhumer.
 Hormis la Corse et la Bretagne, il y a une autre région qu’il faut prendre avec des pincettes. Elle ne vient pas du fond des âges, est encore en rodage mais prometteuse. Elle n’est ni au nord ni au sud, elle ceint les villes, elle a ses us et coutumes, ses règles, ses héros et ses dieux. Elle a une particularité dont ne dispose aucune autre région de France : on ne peut l’évoquer, la décrire, la penser qu’avec compassion. On la dit déshéritée, défavorisée, laissée sur le bord du chemin, oubliée de la république. De ses quartiers on dit qu’ils sont sensibles, un terme que la langue n’attribuait qu’à des êtres humains. Etes-vous de là ? On vous plaindra ou l’on vous condamnera. Sans se demander qui vous êtes.
Un retour dangereux à ces théories qui parlaient non des hommes, mais des masses. Dangereux car il arrive qu’un troupeau cherche son berger. Et le trouve. Cela s’est vu dans le passé. Les grandes théories politiques des siècles derniers n’ont pas franchi les limites de la sociologie. A la suite de Marx, elles se sont accordées pour dire que c’est l’être social qui détermine la conscience. Elles ont écarté toute idée de personne. Elles ont raisonné en termes de classe, de nation, quand ce n’est pas de race. On a vu vers quelles horreurs cette façon de ne pas penser l’homme a plongé l’humanité.
 Attention alors à ne pas accorder une existence qu’elle n’a pas à la gent des quartiers ! Pas plus que la découverte de canaux sur la planète Mars n’indique la présence de martiens, l’alignement de barres d’immeubles ne nous permet d’induire une identité pour leurs habitants. Et comme les quartiers que nos politiques pensent déshérités n’ont pas le monopole de la misère et de la détresse, les paysans et les pêcheurs pauvres ne se ressemblent pas non plus. Nous sommes tous différents, et même si certains ici ou là sont confrontés aux mêmes problèmes, chacun est maître de son destin.


 Ne commettons pas l’erreur de juger les gens en fonction de leur couleur de peau, de leur origine géographique ou ethnique, de leur milieu social, de leur lieu d’habitation, de leur philosophie ou de leur pensée politique. Car toutes ces choses n’atténuent en rien les circonstances d’une conduite. En les prenant en compte, on cultive l’irresponsabilité, c’en est fini du libre-arbitre qui était et est encore le propre de l’homme.
Regarder l’individu en se demandant d’où il vient, c’est un peu ce que ferait le policier s’il prenait exclusivement en compte le casier judiciaire d’un suspect. N’enfermons personne dans la geôle de ses origines, ne collons à personne un casier généalogique. Bien sûr il y a des circonstances, des causes, des non-dits, mais à la fin des fins il y a toujours quelqu’un. Sinon, c’en est fini de la justice, et bien pire.
Comme c’est ridicule de coller l’étiquette « juif » à un israélien, ça l’est aussi de penser le français « chrétien » ou l’arabe « musulman ». Nous sommes ainsi faits que même après des siècles d’histoire, il reste au plus profond de nous un carré irréductible de liberté, qui nous rend insensible à l’air du temps, à ce qui se dit, à l’idée dominante, à l’opinion.

 

 Que faire de cette liberté ? En attendant que nos philosophes se penchent sur la question, dans la crainte toutefois qu’ils découvrent un nouveau dieu, prenons nos responsabilités. Les idées dangereuses sont trop souvent venues d’en haut, la sagesse personne n’en a le monopole. Au lieu de scruter l’horizon dans l’espoir d’y voir un but à atteindre, une cible, un idéal à poursuivre, un Eden où mieux vivre, un fruit à cueillir, rangeons définitivement nos lunettes d’approche.

 Regardons nos pieds. Depuis que l’homme a appris à marcher nous leur devons beaucoup. Il fallut les entraver pour nous faire taire, leur imposer de longues déportations, des marches de la mort pour en finir avec nous. Ils sont l’alfa et l’oméga du manifestant, du marcheur silencieux. Sans eux, finies les protestations, les revendications portées de Bastille en République, évanouie aussi la démocratie, oh combien les tyrans peuvent les craindre ces pieds qui ont fait tomber tant de monarques, mais qui ont aussi fait le malheur des fantassins, de la piétaille innocente conduite à la guerre par des marchands de canons ! Et s’il est arrivé qu’on leur accorde trop de confiance, jusqu’à espérer l’impossible, ils ont aussi permis qu’on s’évade, mille fois ils nous ont fait sauter les clôtures, mille fois ils nous ont sauvés. Sauf chez les acrobates, ils sont la seule partie de nous-mêmes en contact avec la planète.

 Prendre en considération cette partie basique de notre corps, ce n’est pas regarder vers le bas. Comme ces manifestants de Leipzig en 1989 qui marchaient en chantant qu’ils étaient le peuple. On leur avait trop dit et répété que le peuple était ceci et cela, que c’était dans les livres, et qu’on pensait beaucoup à lui. De la réalité les livres n’en savent rien. Il fallait souffrir pour faire la différence entre une façon de voir les choses et la vie vraie.

 Ineptie cette vision d’Aristote selon laquelle la partie la plus noble de l’individu est la partie la plus éloignée du sol. Si on prend en compte l’espace intersidéral, le plus grand philosophe du monde serait bien malin de nous dire où est le haut, où est le bas. Où est le Haut, où est le bas ? Si le clocher de mon village s’élève vers le Très-Haut, il faut plaindre les chrétiens des antipodes dont les églises ont été édifiées à l’envers.

 Si l’on pouvait se dispenser d’impliquer chacun d’entre nous dans des projets qui nous dépassent et nous feront souffrir un jour ou l’autre ? Il faut en finir avec les luttes finales, les manifestes, les textes sacrés, les paradis et les enfers.

 Si la lutte pour la survie de l’humanité n’était qu’un combat de tous les jours, une grande partie de rigolade sans point de mire, sans programme, sans finalité autre que la vie bonne, le bonheur simple ?

 Si c’était cela la vraie transcendance : la quête à l’intérieur de soi de tout ce que nous avons de possible, de vrai, de fort, de beau ? Finissons-en avec nos ethnies, nos origines, nos frontières, nos croyances et traditions grosses de haine et de ressentiment. Oui, oublier ! Mais pas tout. Si elle nous fait réfléchir, tenons la mémoire en éveil. Peu m’importe que mon père fût italien ou français, ma mère parisienne ou bourguignonne. De savoir qui ils furent est mille fois plus important. Pour le meilleur ou pour le pire.

 La difficulté qui se présente à nous, c’est l’effacement de la personne. A force de tout expliquer en termes généraux de classe, d’ethnie, de continent, de mode de vie, de croyance ou de communauté, les individus que nous sommes ont vu leur jardin secret réduit comme une peau de chagrin. Rien n’est plus caché sauf l’argent sale, les armes et la drogue, et encore. On nous dit et nous répète que s’il y a une vérité quelque part, elle est à rechercher avant, ailleurs. Jamais en nous-même. Avec la fin de l’identité, le mépris vis-à-vis de l’idée de personne, c’est le culte de l’irresponsabilité qui s’impose. Sociologisme, marxisme et psychanalyse ont bien travaillé. La responsabilité s’est déplacée de l’homme vers la société, l’histoire, le passé, le père, le ça. Quand le délit, le viol et le crime s’expliquent, comment au bout du compte ne pas excuser ?

 L’individu est devenu un résultat, un croisement de voies, de rocades et de déviations infinies au bout desquelles il se perd et disparaît. Nous serions devenus à ce point irresponsables que les bonnes âmes de radio nous conseillent de nous couvrir, d’être prudents sur la route ou de mettre de la crème solaire. Des associations de bénévoles ramassent nos détritus sur les plages. On nous dit comment élever nos enfants, pour qui il ne faut pas voter, éviter les graisses, ne pas fumer, rester sobre, on nous apprend aussi à fermer les yeux, à penser comme il faut. Les journalistes ne parlent plus de père et de mère, mais de papa et de maman. Nous sommes sous assistance perpétuelle, traités comme des enfants dans une société où il n’est plus nécessaire d’exister. La preuve : ces millions de messages semés sur tous les sites, pour dire le plus souvent ce qui passe par la tête, sans signature. Société d’anonymes qui ont des idées sur tout sans le courage d’en être les auteurs. D’où les injures et pire encore : les mensonges, la haine, le racisme, l’antisémitisme, l’homophobie, la pornographie, la pédophilie. L’anonymat caché sous un pseudonyme est la manière d’être de pseudo individus qui n’ont pas encore atteint l’âge adulte et s’y calfeutrent.

 Ce qu’on ne pouvait supporter des régimes totalitaires, c’était que l’Idée ou le Guide dictait ce qu’il fallait penser et faire. Mieux encore, qu’il incombait au peuple de se convaincre qu’il était lui-même l’auteur de ce qu’en réalité on lui faisait penser et faire. Le risque qui est le nôtre aujourd’hui dans cette société qui voit disparaître toute idée d’individualité, où toute pensée personnelle est écrasée sous une montagne d’informations et de désinformations à la portée de tous, c’est que l’opinion comble le vide et qu’à côté du législatif, de l’exécutif et du judiciaire un quatrième pouvoir s’installe : celui de la bêtise. Promesse d’un nouveau totalitarisme contre lequel, à l’heure qu’il est, nous ne sommes pas suffisamment préparés.


§

 

11/05/2017

Les anciens et les modernes


 Je suis toujours étonné de voir les brocantes et vide greniers attirer autant de monde. Les choses qui nous restent du passé s’arrachent parfois à prix d’or. Un téléphone à manivelle d’avant-guerre à l’aide duquel on ne pourra communiquer avec personne coûte aussi cher et même plus que le premier smart phone venu qui vous transmet à la vitesse de la lumière le résultat électoral dans un village perdu aux antipodes. Le dimanche dans ma rue c’est un défilé des plus belles limousines et de cabriolets de prestige des années cinquante et soixante ou même d’avant guerre. Oui vraiment, des sculptures d’automobiles comme on n’en fait plus, quand au son des moteurs, qui n’a pas été sensible au ronronnement du V8 d’une Mustang ou d’une Simca Versailles ? On collectionne tout, des timbres poste et des pièces de monnaie jusqu’aux capsules – french touch oblige- et étiquettes de bouteilles, jusqu’aux boîtes de Camembert.

 Pourquoi ? Parce que ces choses nous rappellent le temps d’avant, un temps que nous regrettons ? Certainement pas quand on sait ce qu’ont vécu les plus âgés d’entre nous, ce qu’ont souffert nos parents. Alors ? Mystère, un de plus. A moins que ces choses nous ramènent à un passé reconstruit, modelé, peaufiné, revisité, un passé heureux dans l’ensemble simplement parce que c’est celui de notre jeunesse. Et la jeunesse, même en guerre, c’est encore la jeunesse. Et si les choses d’avant sont celles qui furent manipulées, conduites, usées par nos parents et nos grands parents, c’est bien nos tendres années qu’elles nous rappellent sur cet étalage hétéroclite qui fait dire à ces personnes : « Dis, ça ne te dis rien...? Maman les rangeait dans le placard de cuisine, on en avait huit et on s’en servait tous les jours ! »

 Pour en finir avec l’idée que c’était mieux avant, reconnaissons que ces choses ne sont aujourd’hui d’aucune utilité. Les belles automobiles du siècle dernier polluent énormément, sont peu confortables et dangereuses, sans ceintures de sécurité, sans renforts latéraux ni airbags, quand aux freins à tambours… Les beaux porte-plume ou stylographes ne sont trempés dans l’encre que pour épater nos petits enfants qui bientôt ne s’adresseront plus à leurs grands parents que par sms ou webcam. Le moulin à café accroché au mur restera un nid à poussière avant son retour peu glorieux en brocante, détrôné par ces bons grains moulus au bout du monde, qui gardent leur arôme en sachet sous vide.

 Aujourd’hui tout n’est pas toujours très beau, mais c’est efficace. Regardez la virtuosité avec laquelle des terroristes préparent et organisent un attentat à cinq mille kilomètres de distance, à l’aide d’un instrument ridicule de huit centimètres sur dix, épais comme un jeu de trente deux cartes. Une bombe peut être télécommandée et dirigée avec précision sur un objectif sans sacrifier la vie d’un pilote. La vie d’un garçon ou d’une fille peut être ruinée ou détruite par des messages anonymes et incontrôlables répandus sur Internet. L’informatique permet aujourd’hui à des milliers de corbeaux de nuire en restant impunis.

 Efficacité oui. Je vais prendre un exemple au hasard. Tenez : la photographie. Avant on pouvait mitrailler, mais Monsieur Kodak vendait le film très cher. Alors on s’appliquait, on se déplaçait, on composait, on cadrait, on mettait au point. Les plus perfectionnistes d’entre nous évaluaient la profondeur du champ de netteté, afin de mettre en valeur le sujet en rendant flou l’arrière plan, ou le contraire : en diminuant l’ouverture, paysage, groupe ou monument devenaient parfaitement nets de trois mètres à l’infini. Ensuite, il fallait travailler encore et encore, développer le film, tirer, agrandir sur papier enduit de bromure d’argent dans la semi obscurité. La feuille qui en sortait humide s’appelait une épreuve. Elle portait bien son nom. Le photographe fatigué et inquiet ouvrait le rideau. Inquiet comme on l’est quand on est responsable de tout. De n’avoir pas choisi le bon papier, la bonne gradation, d’avoir mal cadré sous l’agrandisseur, de n’avoir pas développé à fond. En examinant l’épreuve à la lumière du jour, l’observant sous tous les angles, à force on ne sait plus. La tenant par un coin, on la montrait à d’autres dont il fallait se méfier car pour les amis tout est toujours réussi. Comme la réussite vient rarement du premier coup, on se remettait à l’ouvrage, et un jour, satisfait, oubliant tout le reste, on montait l’épreuve, on l’encadrait. Comme il y a loin de la réussite au succès, on était blessé quand le monde passait à côté sans la regarder. Ou pire sans la voir. Que c’était dur ! Autant que jouer de la musique sans être écouté. Qu’écrire sans être lu. Que parler sans être entendu.

 Heureusement le progrès technologique a mis fin à ces turpitudes. Pour ne pas en louper une, on clique dix fois sur téléphone portable, et hop dans la poche. Le résultat on le montre aux amis entre fromage et dessert, en promenant un doigt bien gras sur un écran de cinq centimètres.

 C’est comme l’orthographe. Etymologiquement : écrire bien. Peu importe aujourd’hui les fautes, les adjectifs non accordés, les verbes mal conjugués, les mots atrophiés, Peu importe, du moment qu’on se comprend. A se demander d’ailleurs pourquoi on continue à écrire, pourquoi pas communiquer par signes et se dire qu’on s’aime par vidéo conférence ?

 Comme il est dur à supporter ce sourire sympathique qu’on vous adresse quand vous dîtes simplement que vous pratiquez encore la photo argentique, et qu’en grammaire il y a des règles à respecter. 

 Alors si c’est vrai que les brocantes attirent beaucoup de monde, on ne peut pas en dire autant des belles choses que nous ont léguées nos parents : la langue française, le goût de la belle ouvrage, le sens de l’effort, la signature apposée au bas de ce qu’on a dit ou de ce qu’on a fait.

 

§

05/04/2017

Sommes-nous perdus?

 

 

 Je me souviens d’un temps où il était difficile d’avouer qu’on ne croyait en rien. Idée insupportable pour une religion fanatisée. Elles ne le sont pas toutes, au moins dans leur pratique. La personne qui m’avait appris à lire la Bible, me rencontrant quelques années après, nous étions en 1968 en pleine guerre, me dit d’une voix douce : « Tu sais Michel, il y a ce qui passe, il y a ce qui reste. » Dans Ce qui reste, je mets la majuscule, car je connaissais la personne, et le ton de sa voix était sans équivoque. Sans doute possible il y avait plus d’humanité dans le christianisme de cette dame que dans l’œil conquérant et sûr de lui d’un héroïque combattant de barricade. Que je n’étais pas d’ailleurs. 

 Mais la croyance se perd. Au mieux elle s’égare et prend des chemins variés, parfois inattendus. Cela n’est pas nouveau. Ce qui l’est par contre, c’est qu’on n’a plus foi en rien. L’agnostique du siècle des Lumières et du suivant, s’il mettait en doute l’existence d’un dieu, si l’athée la contestait absolument, c’était au profit de la croyance au progrès, à la science, au travail émancipateur de la raison. Comme s’il était impossible de n’avoir foi en rien, libérés du lien avec la divinité, les hommes se mirent à espérer un avenir radieux sur terre. Porte était ouverte à l’idée du progrès qui, à califourchon sur la science, allait nous apporter tout ce qu’en les siècles des siècles les dieux n’avaient pu nous accorder. Comme disait le philosophe, sur le trône encore chaud de Dieu on installa le Socialisme. 

 Là, on pourrait s’appesantir sur les horreurs du totalitarisme, ce n’est pas le sujet. Par dérision, je prendrai le côté positif des choses, disons le verre à moitié plein. Car voyez-vous, au temps du Goulag, les gens croyaient en quelque chose. Ils espéraient. Tout allait mal, guerre, misère, dictature, régime policier, déportations, mais c’était un passage obligé. Au loin, par delà les nuages, il y avait l’espoir d’un monde nouveau, à visage humain. A l’ouest, la perspective était encore plus enthousiasmante, car on avait l’espoir, sans les inconvénients –c’est tout l’avantage du capitalisme, on peut rêver à la société future sans avoir à la construire-. Le mot est dit : à l’est à l’ouest au nord et au sud on pouvait rêver. Dieu était mort, certes, mais d’autres meneurs de foule, géniaux, avaient conçu la société de nos rêves, et plus que cela car ils n’étaient pas des utopistes, ils fournissaient l’équipement, les outils, les conseils pour le montage. Tout était entre nos mains : lutte des classes, syndicats, partis, internationale, sans oublier l’essentiel : la désignation de l’ennemi à abattre : le Capital, l’impérialisme et ses délégués locaux : bourgeois, banquier, koulak, curé dans un premier temps, puis au fil des ans en affinant : la politique libérale, les petit bourgeois, les déviationnistes, les « jaunes », les renégats, les indécis, puis les démocrates tout court, les gens de tous les jours qui n’entrent dans aucun tiroir, les inclassables qui ne croient qu’en ce qu’ils vivent et ce qu’ils voient. 

 Et pourtant c’était beau. Autant le fascisme hitlérien fut toujours à bannir, on peut même s’étonner qu’il ait vécu douze ans vu ce qu’il promettait d’horreurs dès son avènement, autant le socialisme dont le substrat idéologique n’impliquait ni le concept de race, ni l’idée de conquête et de guerre, mais au contraire l’idée admirable de l’émancipation de l’humanité, autant le socialisme répondait avec excellence à l’aspiration de millions d’hommes et de femmes qui n’avaient plus rien à espérer. Une société aussi prometteuse incluant mille souffrances et le Goulag a pu ainsi survivre plus de soixante dix ans. Quelle dictature fasciste ou militaire sur plus de cent millions d’êtres humains pourrait en dire autant ? Aucune. 

 Oui mais voilà. Les barbelés qui enfermaient ces gens ont été coupés, le mur est tombé. Comme ces maisons en construction d’où sortent des fers à béton rouillés et qui restent comme cela, abandonnées et tristes car on ne peut s’empêcher de penser qu’une famille en avait fait un projet pour la vie, et puis la vie justement en décida autrement, comme ces ruines qu’on rencontre dans des lieux déshérités, le communisme n’a pas été édifié. A-t-il seulement commencé à l’être ? Alors des millions de gens se frottent les yeux, se disent que tout est foutu. Beaucoup plus que cela : c’est leur combat, leur foi, leur vie qui s’écroulent. Non seulement il n’y a plus rien, mais on s’est trompé. Tout ça pour ça. Terrible. Peut-on avec des mots commenter la profondeur de leur désespoir ? Seul peut-être le théâtre pourrait le faire. 

 Désespoir. Car l’homme vit dans le projet. Quand il n’y a plus rien au bout, ni dieu ni maître à penser, quand il n’y a que les soucis et les petites joies du quotidien, l’esprit ne rencontre que du vide, si loin qu’il pense il ne voit rien venir. Pour les hommes et les femmes que nous sommes, travailler, s’aimer, avoir des enfants, construire une maison, sortir et voyager, ce n’est pas une vie. Nous avons cru nous libérer en rompant tous nos liens avec le ciel et les grandes idées, et nous voilà orphelins, en manque, perdus. A la question que pose le philosophe « Que puis-je espérer ? » l’homme d’aujourd’hui n’a pas de réponse. 

 Le vide. En Haut, en bas, partout. A force de négation nous avons fait du ciel un désert et le risque encouru est à la mesure de notre soif : prêts que nous sommes à boire n’importe quoi, le premier malotru venu qui promettrait la lune pourrait bien combler notre attente. 

 

§