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10/05/2015

Hommage à Jacqueline de Romilly

 

Je me rappelle les propos de Jacqueline de Romilly. C'était à la télévision il y a plus de dix ans, un débat avec des enseignants et des spécialistes de l'éducation. L'idée générale était qu'il fallait ouvrir l'école sur la vie. Une intervenante institutrice faisait part de son expérience. Afin qu'ils fassent mieux connaissance, elle promenait ses élèves dans les quartiers environnants, où chacun pouvait présenter son chez soi, ce qui était beaucoup plus convivial que ces curriculum vitae impersonnels vite étalés sur une demi-feuille de papier d'écolier. 

 Jacqueline de Romilly eut cette répartie que ce n'était pas le rôle de l'école de promener les élèves jusque chez eux, mais que l'école elle-même était un détour, un détour nécessaire, une distance obligée vis à vis de la vie quotidienne, des habitudes, surtout des préjugés et des croyances qui ont l'ignorance pour origine. Ce "détour" était pour elle la condition de l'apprentissage, de la bonne éducation. Pour apprendre, il faut s'écarter, s'isoler, presque s'évader, oublier, s'efforcer d'oublier les soucis quotidiens, et cela encore n'est rien, mais oublier d'où l'on vient, pour employer un mot à la mode: mettre sur le côté sa propre culture. C'est toute l'oeuvre du pédagogue de prendre en compte la personnalité, la situation des enfants qui lui sont confiés, afin de les tirer vers le haut, de les mettre en contact avec les connaissances humaines, ces belles choses que ni la rue, ni les copains, ni la télévision, ni internet ne leur permettront d'entrevoir, et pour une majorité d'enfants, ces belles choses que leurs propres parents ne leur transmettront jamais, parce qu'eux-mêmes l'école les avait oubliés. 

 Depuis quelques décennies, l'éducation nationale prend le chemin inverse. Elle se met au diapason de la société, des façons de vivre, des milieux sociaux, des origines ethniques, des religions. Si peu de personnes s'inquiètent de cette situation, c'est que cette dérive se fait au nom de la démocratie, disons plutôt du démocratisme qui est devenu le laisser passer du politiquement correct. Mettre l'éducation au niveau de tout le monde, ce qui revient à dire au niveau le plus bas. On mettrait tous les salaires au niveau du SMIC, on provoquerait instantanément l'insurrection. Quand il s'agit d'éducation, cela ne choque que très peu les associations de parents d'élèves et les syndicats d'enseignants. Supprimer les options de grec ancien et de latin, peu leur importe, ce sont des matières pour les gosses de riches. A ce propos, il serait bon de savoir dans quelles écoles nos démocrates à tout prix confient leurs enfants, j'ai du mal à croire que le grec ancien, le latin et d'autres matières "élitistes" désertent du jour au lendemain le territoire national. L'ignorance démocratique et la mixité sociale c'est bien, mais pour les autres. 

Pour mener à leur terme ces réformes, il manquait encore quelque chose: mettre fin au caractère national de l'école. C'est logique. Comment voulez-vous adapter l'enseignement à tout le monde quand on sait à quel point le monde est lui-même disparate ? Et nos bobos, la bouche en cul de poule de nous dire que cela est très bien, que nous sommes tous différents, et qu'il faut respecter les différences. Que nous sommes tous différents, certes. Mais qu'il faut respecter les différences, c'est aussi ce qu'aurait pu défendre le seigneur par rapport à ses serfs, le capitaliste par rapport à ses ouvriers, le marchand d'esclaves par rapport aux êtres humains enchaînés qui traversaient l'Atlantique à fond de cale. Le respect de la différence n'inclut pas nécessairement celui de la bêtise et de l'ignorance. Encore moins celui de l'inégalité sociale. Car c'est bien de cela qu'il s'agit. L'éducation ne sera pas la même selon le quartier, le département, la ville ou la campagne. A commencer par les programmes scolaires qui ne seront plus nationaux, mais adaptés à chaque situation. 

Nous sommes loin du détour évoqué par Jacqueline de Romilly. Prétendant ouvrir l'école sur la vie, on la livre à l'opinion publique, aux communautés, à l'humeur des uns et des autres. Les gens qui nous gouvernent, comme les smartphones, feront de nos enfants des hommes et des femmes qui seront au courant de tout et qui ne sauront rien.

 

§  

06/10/2011

L'humanisme des beaux quartiers

 

 

 « "Le coeur du problème de Clichy-Montfermeil est l'emploi", résument les chercheurs, avant de mentionner le problème de l'enclavement de l'agglomération et le décalage entre les compétences requises par les entreprises qui s'installent en Seine-Saint-Denis et la formation des jeunes de Clichy-Montfermeil. »  Orange actualités 03 octobre 

 Je lis et relis cette phrase, et je me demande si c’est le rôle des entreprises de se mettre à la portée de jeunes sans formation, ou si c’est aux jeunes de faire l’effort d’acquérir une formation professionnelle. Je penche pour la deuxième option. A force d’assister les gens, on ricane quand on entend le mot « effort ». Oui, il faut que les jeunes et leurs parents comprennent que si l’état fait un pas dans leur direction, ils doivent aussi faire preuve de leur volonté et de leurs capacités. Sinon où va-t-on ? Vers une démission collective parents, enseignants, état. L’état qui –d’après la même étude- a déboursé 600 millions d’euros pour la rénovation urbaine de la zone étudiée : Clichy-sous-bois ! 

 Les auteurs de l’étude mettent en rapport le chômage de ces jeunes et l’intensification de l’identité musulmane dans ces quartiers. Ces enfants en viennent à rejeter radicalement « la France et les valeurs qui lui sont prêtées ». Vieille équation toujours à la mode : chômage = délinquance = rejet des lois de la république. Formule pratique cultivée à outrance par ceux pour qui personne n’est responsable, sauf le système, la société, le pouvoir. On pique votre portefeuille, c’est la faute de la société. Il n’y a plus de délinquants, il n’y a que des jeunes en mal d’être. Quelle éducation, mes amis !

  Les enfants des gens qui parlent ainsi ne connaissent pas ces problèmes. Dans leurs beaux quartiers, ils fréquentent les écoles bien, privées ou publiques, ils ont un papa et une maman qui leur paieront de longues études et un studio à proximité, loin du bruit et de la fureur. 

  Moi, l’école ce dont à laquelle vous parlez, elle ne m’interpelle pas, Père m’a inscrit en bas de chez moi boulevard Exelmans à Sainte Mère de tous les Saints. Pour le soutien en grec et en latin, cela se passe en notre demeure balnéaire de Deauville le samedi après-midi. Je vous entends parler de cancres et délinquants, ma parole vos enfants fréquentent l’école du diable ! Allons, mes amis, ces enfants après tout sont nos frères, ne sombrez pas dans l’intolérance, et ces parents dont vous parlez, qui démissionnent, pensez qu’eux-mêmes n’ont pas vécu l’enfance qu’ils auraient méritée, pardonnez-leur ce laisser aller, ils ne savent pas ce qu’ils font. Bon, je vous quitte, j’aperçois devant la grille du parc mon maître d’équitation qui s’impatiente. A bientôt !  

 

§

17/11/2010

Fatima, Pierre Emmanuel, Ange Gabrielle et Mourad

 

 J’ai été étonné d’apprendre que des jeunes en mal d’école, déscolarisés comme on dit, en un mot des délinquants, mais ce mot n’a plus cours, il faut dire : des jeunes vivant leur mal-être dans les quartiers défavorisés, j’ai donc été étonné d’apprendre que certains d’entre eux avaient été envoyés en Mayenne et en Bretagne pour une tentative de réinsertion scolaire. Apparemment l’expérience a mal tourné, je n’entre pas dans les détails, les gens du pays se sont plaint de leurs agissements. Il faut dire aussi que leurs camarades de classe, enfants de gens du cru, n’ont pas été tendres avec eux, se demandant ce que la racaille du 93 venait bien faire ici. Bref, outrages, insultes, échauffourées (1). 

 Quand je dis que j’ai été étonné, ce ne fut pas d’apprendre l’expérience elle-même somme toute louable. Qui refuserait que l’on donne une deuxième chance à des enfants dont les parents n’ont su faire qu’une chose : les mettre au monde ? Non, ce qui m’étonne, c’et que cette expérience a été tentée en province. Pourquoi envoyer ces enfants si loin ? D’abord cela coûte cher, mais il y a autre chose. 

 Sans mettre en doute la compétence des enseignants mayennais et bretons, il y a à quelques kilomètres du département 93 une cité détentrice de toutes les richesses matérielles certes, mais surtout spirituelles et morales : Paris. La capitale de la France compte elle aussi de très bons professeurs qui enseignent dans d’excellentes écoles, de très bons collèges et des lycées réputés. A tel point que les gens de la bonne société y placent leurs enfants. Et comme ces gens appartiennent souvent au monde politique, on sait à quel point ces personnes ont le sens de la fraternité, qui pourrait croire qu’elles n’accueillent pas favorablement l’idée que leurs filles et leurs fils s’acoquinent avec des jeunes vivant leur mal-être dans les quartiers défavorisés ?  

 Et là, loin du peuple intolérant, xénophobe et raciste de nos provinces, le « vivre ensemble » prendrait tout son sens, et qui sait ? Porte-drapeau de la diversité culturelle à la française, Fatima et Pierre Emmanuel apprendraient à se connaître, avant peut-être de s’engager pour la vie. Quant à Ange Gabrielle et Mourad, loin du tohu-bohu (2) des banlieues, enlacés à l’abri des grands arbres d’un jardin de Neuilly, ils choisiraient le prénom de leur premier bébé.  

                                                                    § 

(1) échauffourée n. f. Affrontement inopiné qui met aux prises de façon plus ou moins violente et confuse deux groupes d’adversaires. . MILIT Petit engagement de groupes isolés.  © Hachette Multimédia / Hachette Livre, 2001

(2) tohu-bohu [tyby] n. m. Confusion, désordre bruyant. La séance s’acheva dans le tohu-bohu. Des tohu-bohu(s).  © Hachette Multimédia / Hachette Livre, 2001