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21/05/2009

Jean

 

Elle était debout, face à moi, puissante

 

 

 Je n’ai pas l’âme d’un campagnard. Je voulais vivre à la ville. Mon épouse, qui ne rêvait que de faire pousser des fleurs et des légumes, insista dès notre nuit de noces pour que nous nous installions à la campagne. Je résistai autant que je pus, jusqu’au compromis. Pour un prix modique nous fîmes l’acquisition d’un pavillon de banlieue entouré d’un grand jardin, à vingt kilomètres de Paris. Vieille bâtisse en meulière, petites pièces, fenêtres étriquées, c’était bien triste.

 J’avais aménagé un petit espace au grenier où je passais le plus clair de mon temps à lire et à bricoler. Je pouvais y fumer, lire ou boire un coup à l’abri de ses sarcasmes. Car c’était une forte femme, énergique, exigeante, aussi dure au travail qu’avec son pauvre mari. Elle ne supportait pas de me voir assis à ne rien faire, identifiant mon air rêveur à la paresse d’un désœuvré. Vingt ans auparavant j’avais subi l’épreuve avec ma mère. Une fois mes devoirs terminés et mes leçons apprises, il m’était interdit de ne rien faire. Je rêvassais dans ma chambre, et dès que j’entendais ses pas dans le couloir, je m’emparais d’un crayon, d’un livre, d’un jouet pour avoir l’air actif à quelque chose. Pour revenir à ma compagne, j’avais tenté de lui donner le goût de la lecture en lui racontant une ou deux des meilleures nouvelles d’Edgar Poe. Pendant quelques instants elle m’avait accordé son attention puis, à mon grand désespoir, s’était éclipsée pour surveiller le pot-au-feu. Pendant mes insomnies, son image se dessinait dans mon esprit, elle était ceinte d’un tablier rouge, les cheveux tirés en arrière et maintenus par un élastique, à la place des jambes : deux grosses bottes en caoutchouc. Dans la journée il m’arrivait de l’observer par la lucarne du grenier. Courbée au milieu de deux rangs de poireaux, elle se relevait de temps à autre pour soulager ses reins, scrutait le ciel ou esquissait un sourire à la voisine, le couteau à la main, la bêche plantée à quelques pas.

 Et je contemplais ce jardin. Il était magnifique. Un exemple pour les manuels de jardinage. Au printemps, après l’apparition des premiers crocus, petites taches jaunes au bord des allées, fleurissaient les premières jonquilles. Puis, en quelques jours s‘allumait un feu d’artifice dont les vives couleurs éclairaient la verdure sombre et monotone des épineux et des lauriers à feuilles persistantes. Bouquets de tulipes, tapis de pensées et de corbeille d’argent dominés par les fleurs de rosiers en majesté et la grâce des forsythias dorés.

 Les voisins étaient trop prévenants pour être jaloux, eux qui n’avaient qu’une pelouse à contempler. Ils étaient simplement admiratifs. Je leur répondais d’un mouvement de tête qui voulait dire : oui, je sais c’est un beau jardin mais je n’y suis pour rien. Ils le savaient et n’insistaient pas, mais je devinais qu’ils enviaient l’époux d’une femme aussi active, et créative. J’étais admiratif moi aussi, mais je ne peux dire que je l’aimais. J’éprouvais de l’affection, la prenant dans mes bras quand l’occasion se présentait. Elle était peu sensible à mes élans amoureux. Une autre aurait tenté de me séduire. Ce n’était pas dans son caractère. Elle me procurait cependant tout le plaisir qu’une femme peut donner à son homme, et j’accomplissais régulièrement mon devoir conjugal. C’est tout. L’autre moitié de mon existence se passait dans un autre monde. Mes amis les plus fidèles s’appelaient Bounine, Böll, Hölderlin, King. Ayant compris assez tôt que je ne pourrais partager ces plaisirs avec mon épouse, mes songes, mes envies, mes craintes s’identifiaient chaque jour davantage à ceux des héros et aussi des victimes de ces belles histoires. Jusqu’au jour où tomba entre mes mains un petit recueil de rien du tout, à peine une centaine de pages. Une journée de la vie d’Ivan Denissovitch. J’en ai encore la gorge serrée.

 

  Un jour elle me dit qu’elle désirait un enfant. Cela m’étonna. Non pas tellement pour la proposition en elle-même, quoi de plus naturel ? Mais je réalisai d’un coup qu’elle n’avait jamais abordé cette question. Elle avait trente-deux ans et moi vingt-neuf. Un enfant ? L’idée ne m’avait jamais traversé l’esprit et les gens que je fréquentais au bureau ou dans le voisinage étant généralement plus jeunes, jouer au papa et à la maman n’était pas non plus leur premier souci. Je lui répondis d’une façon évasive qu’il faudrait y réfléchir, que c’était une bonne question et une première occasion de penser un peu à notre vie conjugale, à notre avenir. Son regard se fit inquisiteur, et comme chaque fois qu’elle me regardait ainsi droit dans les yeux, je me sentis coupable de quelque chose. Je dus marmonner quelques mots, qu’elle me demanda aussitôt de répéter clair et net. Je m’engageai alors dans un discours compliqué dont les arguments, les « quoique », les « néanmoins » bousculaient les concepts de « responsabilité » et d’ « avenir sombre promis aux enfants et petits enfants de la planète », toutes choses que j’aurais été bien incapable d’invoquer dans mon état normal. Bien sûr, l’argument essentiel, celui qui aurait fait mouche, ne m’était pas venu en tête : dans cette maison, il manquait une pièce pour le bébé. Elle n’aurait jamais osé proposer le grenier,  J’aurais eu beau jeu de lui répondre qu’il aurait fallu l’aménager, l’isoler, le chauffer, installer des  cloisons, des portes… Mais avec elle, je n’avais jamais beau jeu. Elle était debout, face à moi, puissante. Athéna en armes dirigeant son regard sur Troie, son bras prolongé d’une longue cuillère en bois, appuyé sur le bord de la gazinière.  Elle me dévisageait, mettant à jour les parties les plus intimes de mon être. Sans mot dire, elle démontait pièce par pièce une construction fragile que mon esprit peu logique et indécis édifiait sur du vent. Alors, le flot de mon discours devint irrégulier, presque inaudible, mes lèvres entrouvertes balbutièrent encore quelques sons, puis se figèrent, j’avalai ma salive et j’eus la surprise d’entendre, prononcés sur un ton détaché, ces mots :

 

-         Pourquoi pas ?

 

J’avais parlé.

 

 

 

La bougresse connaissait mes points faibles

 

 

Elle posa la cuillère, coupa le gaz sous la marmite et porta à nouveau son regard sur moi. Un regard langoureux cette fois, presque compatissant. Je la suivis dans l’escalier. Elle ouvrit elle-même le lit, ferma les volets, éteignit le chevet avant même que je fusse déshabillé.

 

-         Mais j’ai faim, on aurait pu manger un morceau…

-         Viens mon chéri, oui viens, maintenant !

 

Mon chéri, elle m’avait appelé mon chéri. Elle se donna complètement. Mais je n’étais pas à mon aise. Oserais-je un jeu de mots ? Je n’étais pas dans mon assiette mais plutôt dans la sienne. Pour réussir ce soir-là, la docilité seule ne pouvait rien m’apporter. Et, tandis qu’elle se trémoussait, mon imagination d’ordinaire si fertile ne me fut d’aucun secours. Je repassai toutes les images les plus excitantes dans un super technicolor où les plus belles filles du monde, les héroïnes les plus provocantes des littératures française et étrangère m’invitaient aux plus brûlants hymens, aux aventures les plus osées, rien n’y fit. A un moment, je crus m’en sortir avec Bounine :

 

« Elle enleva sa capeline de satin et la laissa choir à ses côtés, elle dégrafa

 de chaque côté quelque chose de ses bas de soie gris en soulevant sa robe

 jusqu’à découvrir sa peau nue. »

 

mais ce ne fut qu’un baroud d’honneur… avant la chute. Les images s’estompèrent, l’écran s’assombrit et, comme le rideau glissait silencieusement sur ses rails, les premiers spectateurs se levèrent et la salle rendue à la lumière se vida rangée par rangée dans une triste procession. Les gens regagneraient leur foyer. Bras dessus bras dessous, ils monteraient dans leur chambre, se mettraient au lit, et toutes ces images se projetteraient à nouveau en un super technicolor où les plus belles filles du monde les aideraient à concevoir un enfant.

 

 Elle s’était levée prudemment, c’est la lumière qui m’éveilla. J’avais dormi un peu. Elle m’appela de la cuisine : la soupe était prête. Elle ne m’en voulait pas, mais je compris qu’elle n’aurait de cesse de me poursuivre jusqu’à ce que son but fût atteint. Ce regard amusé qu’elle posait sur moi, cette nouvelle façon de m’appeler « mon petit homme » en disait long sur ses intentions. Elle n’attendait plus qu’une chose maintenant : que je sème cet enfant de malheur dans son jardin intime. Le soir elle me servait des petits plats agrémentés de fruits et de légumes exotiques qu’elle avait achetés au marché ! Rupture totale avec la tradition qui voulait que seuls les produits du potager de madame franchissent la porte de la cuisine. J’étais ravi bien sûr, je menais une vie de pacha. Mais le soir, au moment des assauts, le pacha, penché sur son assiette, ne débordait pas d’enthousiasme. Je tentais de faire durer le dîner, reprenant trois fois du fromage, l’invitant à boire une dernière goutte de vin, dégustant par demi-cuillerées une énième part de tarte, j’aurais voulu partager avec elle un repas interminable jusqu’aux alentours de minuit où, comme au nouvel an, après un échange de gentils baisers, fatigués, nous aurions gagné notre chambre pour une nuit de sommeil et de rêves. Mais après le dessert, quoi proposer ? J’étais repu, et pour rien au monde je ne lui aurais préparé un café. Excitée comme elle était déjà, je crois que dans sa fougue nous aurions cassé quelque chose. Alors je simulais des maux de tête, une douleur abdominale ou un point de côté. Le lendemain, j’esquissais une grimace en me tenant le bas-ventre. Sûre de sa victoire, elle n’insistait pas et me tendait un cachet d’aspirine en prodiguant des mots charmants. Elle pouvait aller jusqu’aux caresses. La bougresse connaissait mes points faibles, je n’ai jamais su résister aux caresses. Ce jour-là, ce fut plus fort que moi, je me mis à ronronner, puis perdant tout contrôle, je lâchai :

 

-         Et comment l’appellera-t-on ?

 

Les caresses cessèrent, instantanément.

 

-         Jean.

 

J’allai évoquer l’éventualité d’une fille, mais le ton de la réponse suggérait un choix sans retour. Peut-être espérait-elle la présence d’un homme dans la famille…

 

 Jusqu’alors j’avais supporté la vie commune. Il m’arrivait même d’éprouver de la tendresse pour une femme qui en était dépourvue. Mais cet enfant, la perspective de cet enfant, fruit de l’union la plus intime, provoquait chez mon épouse une mutation. Un sentiment nouveau germait en elle : l’amour. Pour moi, c’était une menace de prolongation de peine, les dorures en plus. J’aurais pu m’enfuir. Ce n’est pas mon genre, je n’ai jamais eu le courage qui rend possible les grandes décisions. Et puis, outre son jardin, elle n’avait que moi. Sans le vouloir, par ma seule présence, je donnais un sens à ses cultures. J’en étais le plus beau poireau. Je ne voulais pas la rendre triste, la laisser seule devant son potage. Bref, elle avait gagné. Les dernières forces qui me permettaient encore de résister à ses volontés m’abandonnèrent et passèrent avec arme et bagages dans mon système reproducteur. Le bébé était en route. Au huitième mois, nous partîmes dans la nuit. Attente interminable à l’hôpital. Les médecins restaient évasifs, puis se décidèrent pour l’opération. Pas d’inquiétude, c’est sous anesthésie, attendez dans le couloir, il y a des magazines et la machine à boissons. Merci docteur. Affalé sur trois chaises, je sombrai dans un sommeil profond.

 

  

Le corps roula dans le trou face contre terre

 

 

 Je n’avais pas d’arme. J’allai fouiner dans sa remise à outils parmi les plantoirs, sécateurs, cisailles à haies et autres babioles coupantes. Je restai un moment, rêveur, devant la fourche. Tous ces instruments étaient propres, luisants, ils en étaient presque beaux. Les sécateurs étaient graissés, les lames de la bêche-fourche bien aiguisées. Aussi, il y avait les petits sacs d’engrais :

 

« Attention, poison dangereux. Tenez à l’écart vos animaux familiers ! »

 

J’aurais pu en glisser un ou deux grains, chaque soir dans son potage. C’aurait été cruel, je ne voulais pas la faire souffrir, craignant d’assister des jours durant à une effroyable agonie. Personnellement je suis douillet et ne puis supporter la souffrance des autres. J’allais regagner mon grenier où était restée ma pipe, quand je l’aperçus là-bas au fond du jardin, dans son potager. Je me mis à respirer plus fort, plus vite, cela m’était déjà arrivé quand le maître citait mon nom et que je devais monter sur l’estrade. La timidité peut-être et l’anxiété. Je restai un moment immobile. J’avançai d’un pas. Je m’arrêtai. Je contrôlais ma respiration. Ce qui est arrivé ensuite, je n’y suis pour rien. Une force que je ne connaissais pas me poussa en avant.

 

 Elle était accroupie et devait probablement bricoler quelque chose dans ses salades. A ses côtés, appuyé contre un tuteur à tomates, un transistor crachotait un vague émission de jeux. Ce n’était pas ma direction, j’obliquai vers la gauche. A quelques pas, la bêche était plantée. Un magnifique « Outil Wolf » dont la lame d’acier, polie par le travail, brillait de tous ses feux. J’avançai à pas feutrés. J’empoignai délicatement le manche de l’outil. Je retins ma respiration. Je regardai une dernière fois cette femme, le nœud du cordon de son tablier qui dessinait des boucles sur la peau de son dos, le t-shirt blanc trop court, l’empreinte de l’attache du soutien-gorge et, plus loin, les cheveux châtains coupés courts. Je regardai cette femme et crus voir un homme. Plus que la coupe des cheveux, c’était la force qui émanait de sa position, la puissance du geste surtout, quand sur le côté apparaissait une main nerveuse veinée de bleu aux ongles terreux. Une main qui, d’un mouvement précis, décidé, enfonçait le plantoir jusqu’à la garde sans même faire frissonner le cordeau.

 

 Le tranchant de la bêche s’enfonça dans la nuque. Le corps s’affaissa sur le côté, écrasant quelques jeunes plants. J’avais gardé le manche dans la main. J’arrêtai la radio. Je me dirigeai vers la pelouse et commençai à creuser son trou. Cette force qui, tout à l’heure, m’avait guidé au fond du jardin, décuplait maintenant mes efforts pour planter, enfoncer et faire pivoter la bêche toujours plus profond. Un dénivellation d’un mètre me parut confortable, elle fut vite atteinte. Je tirai le cadavre jusqu’à sa dernière demeure, au beau milieu de ce qui fut son espace vital. Le corps roula dans le trou face contre terre. Cela ne me plaisait pas trop, mais pour modifier sa position il m’aurait fallu descendre et je craignais que l’opération traînât en longueur. Les voisins immédiats étaient en vacances mais d’autres plus loin, auraient pu s’inquiéter de quelque chose. Le courage me manqua d’aller chercher une pelle à la remise, je remblayai la tranchée à la bêche. Il n’avait pas plu depuis plusieurs jours, le tendre limon se manipulait comme du sable. Tous les vingt centimètres je piétinais cette belle terre meuble, puis j’étalais une nouvelle couche. Enfin je pris soin de débarrasser le gazon des dernières mottes éparpillées. Reculant de quelques pas, je contemplai mon œuvre. Sur ce rectangle aplani et ratissé, il me restait à semer deux mètres de pelouse et le tour serait joué. Après avoir rassemblé les outils et mis un peu d’ordre dans les rangs de salades, je regagnai la maison et allumai ma pipe qui m’attendait à l’étage. De la lucarne, je risquai un coup d’œil sur le potager. Il était désert. Mon cœur se mit à frapper ma poitrine, la sueur à couler sur mon visage, une vague de chaleur déferla sur mon corps. Au centre de la pelouse verte et bien tondue, un rectangle se découpait, si noir qu’on aurait dit un trou.

 

 Je tournais dans la maison, l’idée ne me vint même pas de boire un coup, je tournais, je fumais, je marchais en rond. Je parlais fort, je criais même des mots sans queue ni tête, c’était la première fois que les murs de cette maison m’entendaient crier. Enfin, tard dans la soirée, je me rendis sur la tombe. Les pointes du râteau finirent de réduire les dernières mottes en poussière. Je plantai en rangs serrés un bon kilo de graines de gazon rustique, son gazon, le meilleur. Je damai, comme je l’avais vu faire en sautant à pieds joints sur une planche. J’arrosai abondamment. Huit jours passèrent.

 

 Huit jours qui furent pour moi l’éternité, mais qui restent pour tous les jardiniers du monde le délai nécessaire avant l’apparition des premières pousses. Une fois n’est pas coutume : ils s’étaient trompés. J’attendis. Tous les soirs, à plat ventre, l’œil au ras du sol, je scrutais la surface des deux mètres fatidiques : aucun brin, pas une seule trace d’un végétal d’aucune sorte. Pas de gazon certes, mais plus inquiétant : ni chien-dent, ni chardon, ni même un embryon de pissenlit. Je tentais une explication. Nous étions en automne, rien ne pouvait germer. Cette tache noire au milieu d’un espace vert risquait de retenir l’attention du voisinage. Labourer le tout était la solution. Et expliquer à ces gens dès leur retour, que l’invasion des mauvaises herbes m’obligeait -nous obligeait- à replanter la pelouse… A l’aide de la bêche, je retournai le terrain. L’hiver passa.

 

 

Une grande dame toute blanche était plantée devant moi

 

 

 Pluies, neige, gelées, redoux avaient cassé les mottes et attendri cette belle terre brune. Je commençais presque à regretter d’y semer une pelouse. Après avoir ratissé, je semai et pris soin de damer en sautant alternativement sur deux planches que je déplaçais progressivement. Le ciel d’avril se chargea d’arroser les graines. Huit jours passèrent. Les timides apparitions du soleil profitèrent à mon gazon : une armée de petits brins tout raides envahit le terrain qui, jour après jour verdissait. Pas tout le terrain. A un endroit précis qui avait la forme d’un rectangle, aucune pousse ne sortait de terre. Alors il me vint une idée : puisque les graines ne voulaient pas germer, il fallait planter un arbre. Par précaution, je le mettrais en terre avec sa motte. Je choisis un robuste épineux au nom compliqué que l’horticulteur me conseilla de poser profond sur une bonne couche d’humus. La bêche s’enfonça facilement jusqu’à cinquante centimètres. Un nouveau fer à quatre-vingt centimètres entra comme dans du beurre. Cela devait suffire en comptant une bonne couche d’humus de fond, il restait un demi-mètre pour les racines… Mais je replantai le fer. Il ne rencontra aucun obstacle. Je piquai à gauche, à droite, en changeant l’orientation de l’outil. Rien ne vint interrompre ni même freiner la course de la lame. Une porte claqua :

 

-         Bonjour ! Vous jardinez tôt cette année…

-         Oh, n’exagérons rien, un simple arbuste, un… comment déjà…un…

-         …laurier. Un laurier.

 

Je rebouchai, tassai énergiquement autour des racines, et mouillai abondamment.

 

 Il suffit de quelques jours pour que la pauvre créature commençât à dépérir. Le jeune tronc perdit sa souplesse, les petits bourgeons séchèrent puis tombèrent. J’allais arracher l’arbuste quand, examinant la terre juste à son pied, je remarquai qu’elle se craquelait ici et là. Le phénomène était nouveau. A l’aide d’un couteau je soulevai une petite motte, au bord d’une craquelure. Recourbée comme une clochette, vert pâle, une minuscule pousse apparut. Quelques heures suffirent pour que quatre petites feuilles se déploient. Une longue observation des prouesses de la défunte avait semé en moi quelques rudiments de science : j’étais en présence d’un radis. Je fis le tour du domaine, cherchant à identifier d’éventuelles pousses de la même espèce, sans résultat. Du gazon, parsemé ici ou là de mauvaises herbes, pissenlits ou poireaux dégénérés aux abords de ce qui était jadis, un potager. Mais de radis, point. Revenant sur mes pas je constatais que chaque éclat à la surface du sol annonçait l’émergence d’une petite pousse semblable. Plutôt que d’arracher l’arbuste, au sécateur je le coupai à la base. Et j’arrosai, délicatement.

 Les radis grossirent, je les récoltai et les mangeai. Puis d’autres pousses apparurent, dentelées. Sur les planches en couleurs du manuel de jardinage, je reconnus la carotte. Puis ce furent des petites tiges bien droites, d’un vert plus dense. Poireaux sans doute, ou oignons. A vrai dire l’apparition tardive de la végétation à cet endroit n’était pas pour m’inquiéter. Bien au contraire, le matin, de ma lucarne, je notais avec satisfaction que le rectangle s’éclaircissait, s’intégrant peu à peu aux dégradés verdâtres et irréguliers de la pelouse que je laissais pousser, sauvage.

 

 Vers la fin juin apparurent les premières taches de couleur. Quelques mois auparavant, j’aurais facilement reconnu les crocus ou les perce-neige, mais… c’était le début de l’été ! Je courus dans le jardin. C’étaient bien des crocus. Ils n’étaient pas seuls. Un peu plus loin, les premières pensées commençaient à éclore, tandis qu’une tulipe s’ouvrait au soleil. Une graine peut être portée par le vent, mais un oignon… un oignon de tulipe ! En retournant deux fois la terre avant l’hiver, j’aurais pu le remarquer, sentir une résistance au bout du fer. Jour après jour la terre se soulevait, révélant d’autres surprises : jonquilles, jacinthes, coucous parsemaient le sol de mille couleurs. Toute cette végétation habituellement cultivée par les hommes semblait s’acclimater, se plaire, mieux : s’organiser, sans l’aide de personne. Les fleurs de mon jardin ne se développaient qu’ici, en ligne ou en cercle, au milieu des plus belles variétés de légumes. Alors que mille plantes parasites envahissaient la pelouse, que les ronces étouffaient le potager, ici sur ces deux mètres de malheur, sans le moindre engrais, l’eau plate de mon arrosoir avait suffi pour que, dans un Eden multicolore, la Terre célèbre Cérès et Flore. Je décidai de cueillir les uns et de couper les autres pour faire des bouquets. Le lendemain à nouveau, tout était en fleurs, et d’autres poireaux, choux-fleurs et carottes étaient bons à récolter. On aurait dit qu’une force, un artifice inconnu leur donnait une énergie particulière. Car voici le plus étonnant : au cours de l’automne, les fleurs non coupées ne fanèrent pas. Et quand arriva l’hiver avec son cortège de gelées, de grêle et de neige, non seulement les fleurs ne fanaient toujours pas, mais je devais chaque jour arracher les légumes, afin d’éviter qu’ils deviennent énormes. Quand je déracinais un poireau, d’autres autour, occupaient rapidement ce nouvel espace vital, toujours plus nombreux et plus forts. En moi-même je riais, pensant aux voisins qui enviaient il y a quelques mois l’époux d’une femme aux doigts verts ! Ils devaient maintenant la prendre pour une déesse. Mais je ne ris pas longtemps, car ils pouvaient aussi se poser des questions.

 

 Un jour, l’envie me prit de tout arracher, de vendre la maison et son terrain diabolique. Puis je me ravisai, refusant d’anéantir un si beau parterre, me déniant le droit d’attenter à la vie de ces fragiles créatures qui décrivaient des boucles, des arabesques dont les taches rouges, jaunes, violacées éclairaient les lignes et les courbes de ces végétaux qu’on ne prend jamais le temps d’admirer simplement parce qu’ils sont comestibles. Pour mille raisons je m’étais attaché à ce jardinet. Je prenais goût à me promener, à flâner autour de ce massif. Et je défrichai le potager envahi par les chardons et les ronces. Ce soir-là, ivre de fatigue et d’air pur, je m’endormis sans éprouver l’envie de lire. Depuis quelque temps, mes Bounine, Buzzati et autres Edgar Poe étaient rangés dans la bibliothèque. Mon sommeil ne fut troublé que par un rêve : je cueillais de belles et grosses tomates, des poivrons jaunes, verts, rouges, et des concombres gros comme le bras.

 

 L’esprit clair et le cœur enthousiaste, je me levai et jetai un coup d’œil par la lucarne. Le potager était presque nettoyé, la pelouse demandait à être tondue. Mes yeux parcoururent à nouveau le rectangle multicolore, suivant les boucles et les arabesques dessinées par les fleurs… mais ce n’étaient pas des boucles et des arabesques, ces lignes et ces courbes semblaient avoir un sens : les tulipes groupées défilaient en colonne, les crocus ne sachant où aller revenaient sur leurs pas, tandis qu’un peu plus loin des pensées jaunes et noires agitées par le vent dansaient une ronde, deux ou trois d’entre elles tentant de les rejoindre. Quand à mes préférées, les pivoines dorées, elles jouaient à saute-mouton. Sur ce massif que j’avais tant maudit, que j’avais arrosé aussi, et cajolé, dans toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, un mot : « JEAN » était inscrit.

 

 Secoué comme un prunier, en proie à un terrible mal de crâne, je me redressai en frottant mes yeux. Une grande dame toute blanche était plantée devant moi.

 

-         Réveillez-vous monsieur, c’est un garçon !

 

Jean, mon fils.

 

 

§

 

 

 

 

 

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09/05/2009

Marta

 

Tel est pris qui croyait prendre

 

 

 Quand Marta est apparue dans ma vie, les choses se sont bien passées pour moi. Ce serait trop de dire qu’elle fut ma bouée de sauvetage. Avant de la rencontrer, je ne savais faire autre chose que de traîner dans les rues, vivant de petits larcins, furetant à gauche et à droite à la recherche d’un bon coup. La seule chose que je ne recherchais pas c’était le travail et tout ce qui va avec : la femme, les gosses, bref, la vie honnête. Plus qu’une bouée de sauvetage, ce qu’il m’aurait fallu, c’était le paquetage complet du navigateur solitaire : canot de sauvetage, balise Argos.

 Tout a commencé le jour de notre rencontre devant la caisse d’un monoprix. Comme d’ordinaire, j’avais chouravé quelques babioles que j’avais planquées dans les poches de ma veste et de mon pantalon au rayon confiserie et dans l’allée des accessoires électriques parce que j’avais besoin de piles, qu’elles sont chères, et qu’on les dissimule facilement. Et me voilà devant la caisse, je sors les provisions de mon chariot le plus honnêtement du monde. Je n’étais pas trop rassuré quand même car j’avais déjà été fouillé une fois, mais le grand connard avec son chien policier n’avait pas eu de bol, car je n’avais pas trouvé ce que je voulais. Et au moment de hisser le dernier pack de lait sur le plateau roulant, j’entends une petite voix derrière moi, qui me fait :

 

-         Chéri, sors les piles et les chocolats de tes poches, sinon la dame va oublier de les compter !

 

Je ne sais plus si c’était de honte ou de rage, mais j’ai dû lui jeter un regard de feu car longtemps après, elle m’a avoué qu’à ce moment précis elle eut le coup de foudre pour moi. J’ai marmonné 

 

-         Ah oui, j’allais oublier ces trucs-là…

 

Et j’ai tout sorti de mes poches. Bien m’en a pris. A la sortie des caisses deux loubards en civil étaient sur moi, bonjour monsieur, si vous voulez bien nous suivre. Leur seul plaisir ce fut de me voir en slip, et encore j’exagère. Je sors de leur bureau la tête haute et qui je vois qui m’attend ? Ma secouriste.

 

-         Excusez-moi pour tout à l’heure, vous allez dire que je m’occupe de ce qui ne me regarde pas, mais vraiment il faut avoir l’œil sur vous…

 

Le parking. J’étais à pinces, elle nous dirigea vers sa voiture.

 

 Une jolie petite maison genre baraque de fête foraine avec tout ce qu’il faut et plein de bibelots dans tous les coins, des trucs parfaitement inutiles mais agréables à regarder et à tripoter. Avant d’ôter sa veste, elle commença à vider ses poches. L’opération demanda du temps. Il y en avait partout, surtout des petites affaires de maquillage, des tubes de crème, du dentifrice, trois ou quatre brosses à dents aux formes bizarres qu’on voit dans les pubs à la télé, qui vont chercher les saletés dans les coins les plus reculés. Voilà pour la petite veste en jeans. Du pantalon, le plus difficile à extraire, c’étaient les vis à bois. J’ignore encore aujourd’hui pourquoi elle piquait des vis à bois, peut-être seulement pour la beauté du geste, car autant que je m’en souvienne, je ne l’ai jamais vue avec un outil entre les mains. Pour la dernière elle demanda du secours : c’était une grosse en laiton bien accrochée tout au fond dans la doublure de la poche. En allongeant les doigts au maximum, je la touchais, sans toutefois parvenir à la faire pivoter. Marta comprit plus vite que moi qu’il fallait tourner la difficulté :

 

-         Puisque c’est comme ça, on va employer les grands moyens !

 

Elle ouvrit son jeans, et je lui donnai le coup de main pour le faire glisser jusqu’en bas. Là, un instant, je me sentis un peu perdu, je ne savais plus de quoi il fallait que je m’occupe, finalement et par galanterie, je ramassai le pantalon et décrochai la vis, je me souviens c’était du douze, un genre de gros tire-fond pour les charpentes. La petite n’avait pas perdu de temps, son chemisier était déjà plié sur le dossier d’une chaise, je trouvais curieux qu’il n’ait pas de poche, lui dis-je.

 

-         Non, vois-tu, c’est dans les manches.

 

Et elle me brandit fièrement, une dans chaque main, deux paires de bas nylon.

 Elle portait encore sa petite culotte, mais je n’osais rien soupçonner de malhonnête de ce côté-là, et le soutien-gorge. En réalité, et bien que ses petits seins n’en éprouvent nullement le besoin comme j’eus le bonheur de l’apprendre par la suite, elle en portait cinq, aux coloris assortis à ceux des slips que mon regard étonné avait croisés tout à l’heure au début du déballage chapitre veston. Elle ôta même le dernier, bien que celui-là elle ne l’ait pas volé, qu’est-ce que j’en sais après tout, et me fit visiter la maison.

 

 Je ne me souviens pas de tout, mais je garde un bon souvenir de la chambre, surtout de l’estrade. C’est le lit qu’elle appelait comme ça. En fait de lit, il n’y en avait pas. La mobilier, pour le chourer, c’est une autre paire de manches, et de toute façon, ils n’en proposent pas dans les monoprix. Non, un simple matelas en cent-quarante posé à même le sol, bien présenté. Couchage sans artifice, pas du tout tape à l’œil, mais agencé avec goût. Une immense couette de laine dont les reliefs se laissaient doucement modeler par la douce lumière filtrée par la dentelle des rideaux du soupirail. Elle appelait ça une estrade mais c’était pour rire, et avec moi, l’effet tombait à plat, j’avais quitté l’école depuis quelques années déjà, pourtant le mot me faisait encore peur. Mais chez Marta ce jour-là, quand pour la première fois je gravis cette marche, que je n’eus rien à réciter, ce n’était pas nouveau pour moi. Par contre j’appris beaucoup et vite, trois mois exactement, le bulletin trimestriel je le pris en pleine figure :

 

      -  Chéri, j’attends un bébé. 

 

§

 

 

 

Elle a fermé doucement la porte

 

 Ce n’est pas moi qui l’ai quittée. Elle a pris les devants :

 

-         Je t’aime comme jamais je n’ai aimé personne, c’est pourquoi je veux qu’on en reste là. Tu n’es pas fait pour ça. Et le petit je tiens à le garder. Je ne désire pas qu’il connaisse ce qu’on a vécu tous les deux. Tu m’as donné ce qu’il y avait de mieux en toi. Maintenant, reprends ta liberté. Je t’aime. Adieu.

 

 On ne s’est même pas embrassé. Adieu. Elle a fermé doucement la porte. Elle aurait sa mère à deux pas dans les nouveaux immeubles, pour s’occuper du bébé. Marta avait raison, ces choses-là ce n’était pas mon truc. Mais ces mots que j’avais entendus, ces mots prononcés sur un ton gentil, presque maternel, que j’avais donné ce qu’il y avait de mieux en moi, ces mots ressemblaient à ceux qu’on entend à la fin d’un film. Et quand je me suis retrouvé dans la rue, le pois chiche que je transportais là-haut et qui m’aidait quelquefois à penser, se lança dans un discours dont je ne compris pas tout, peu habitué que j’étais à l’entendre :

 

-         Accroche-toi aux branches, mon gars. C’est pas seulement Marta que tu as perdue, mais l’occasion de ta vie. Maintenant tu es seul et tu n’as pas la carrure.

 

 J’ai galéré dur. Je ne me souviens pas de tout. Un an ou deux après j’ai connu une femme gentille et un peu triste, elle travaillait beaucoup. Après ça, c’est le trou. Noir. J’ai quand même attendu dix ou douze ans avant de commettre l’irréparable, la grosse bêtise de ma vie. Les gendarmes me tenaient, ils m’ont poussé dans une voiture, je regardais partout autour, je ne comprenais pas ce qui m’arrivait et j’ai lu au-dessus de la porte :

 

« Maison d’arrêt »

 

 

§

 

 

 

« C’est moi.»  Et j’ai tourné les talons

 

 

 Quand on a été isolé du monde pendant vingt-trois ans, et bien qu’on ait commis un crime, le jour de votre libération il y a toujours des gens pour vous accueillir. Plus ou moins, certes. C’est tout de même rare qu’une mère ou une sœur ne soit pas là à vous attendre, son petit sac à la main sur le trottoir d’en face. Mais ça dépend du crime. Quand c’est une petite fille que vous avez assassinée, sur le trottoir d’en face, il n’y a personne avec un petit sac. Et quand vous retrouvez le chemin de la maison, il n’y a personne pour vous ouvrir la porte. La porte, vous la poussez tout seul, et vous restez planté là, au seuil de la cuisine, raide comme un coup de trique, vous dîtes :

 

-         C’est moi.

 

 Pour toute réponse les deux mots résonnent longtemps dans votre tête, car cela fait vingt-trois ans que vous n’avez dit à personne : c’est moi. La dernière fois c’était devant le juge. Et le juge avait quand même annoncé :

 

-         Trente ans !

 

Mais vous en avez mis sept dans votre poche parce que vous avez été sage. J’ai bien travaillé en prison. J’ai fait plus que ce qu’on me demandait de faire. J’aime travailler avec mes mains, les poser sur une varlope, manœuvrer le guillaume, caresser une planche dégauchie, chanfreinée ou moulurée. Alors j’ai dit : c’est moi, et ça a résonné. Je ne baissais pas la tête. Ma femme, debout les bras le long du corps, ne baissait pas la tête non plus. C’est comme ça que je remarquai qu’elle avait pris vingt-trois ans aussi, cernes sous les yeux, lèvre tombante, et puis les cheveux tirés en arrière qu’on aurait dit sa mère. Elle n’a pas bougé. J’ai entendu :

 

-         Va t’en.

 

Je voulais dire : c’est bon, en tournant les talons. Je me suis trompé, j’ai répété :

 

-         C’est moi.

 

Et j’ai tourné les talons.

 

 

§

 

 

Pour la première fois, c’était moi.

 

 

 Et j’ai tourné les talons. Une voisine m’a fait un signe. Mon premier signe. C’était gentil. Ou alors, elle aurait voulu me parler, me demander comment ça s’était passé. Mais bien, madame, bien. Je lui aurais dit ça. Ca se passe toujours bien en prison, si vous êtes réglo. C’est l’emprisonnement qui est triste. Mais une fois que vous y êtes, vous avez tellement à faire, tellement à penser, surtout. En pensée, j’ai fait d’énormes progrès. Avant le jour J, le jour de la condamnation, je n’avais pas appris à penser. Avec Marta, nous avions autre chose à faire. Quant à ma femme, elle pensait pour deux… quand j’étais à la maison. Je vivais selon mes sens, je ressentais un coup du plaisir, un coup de la peine. Je cherchais l’un et je fuyais l’autre, comme un chat. J’ai répondu à la voisine par un mouvement de tête, mes joues se sont arrondies, ma bouche s’est allongée, elle a dû remarquer un sourire, la voisine est très observatrice. Et j’ai marché. Là les choses ne se sont pas bien passées, je n’avais pas l’esprit à faire des démarches, je ne savais pas où aller. J’évoluais dans la rue avec ma brosse à dents, mais je ne me sentais plus exister. Comme si  la rue ne tenait pas compte de moi, ne supportait pas mon poids, n’entendait pas mon pas. Les gens me regardaient ou ne me regardaient pas, comme avant.

 

 La rue ne me reconnaissait pas, mais elle ne m’avait jamais vraiment connu. Avant, je venais pour manger et dormir, et encore pas toujours. J’étais un papillon. Je butinais à gauche et à droite. Pour quelques sous j’étais prêt à toutes les combines à condition d’être libre le lendemain. Je buvais un coup, le reste je le posais sur la table. Il n’y avait que deux bouches à nourrir. Elle avait un bon job, magasinière dans une boîte pas loin, en mécanique de précision. Je passais devant parfois, en allant butiner. Le gros type dans la loge me suivait du regard jusqu’à ce que je disparaisse. J’aimais ça. J’avais l’impression d’animer une marionnette. Sa tête pivotait, elle était automatique. Une fois, pour voir, je suis revenu sur mes pas. La grosse boule s’est arrêtée de tourner, après un moment d’hésitation, elle a repris son mouvement en sens inverse. Je n’ai pas insisté, c’est fragile ces choses-là. Bref, ma femme bossait là. Ca payait, mais heureusement pas assez pour être emmerdé avec les impôts et tout le tintouin. Et comme de mon côté je n’avais rien à déclarer, on se la coulait douce dans un logement trop grand pour nous, à part la poubelle tous les deux jours, on ne dérangeait pas l’administration du pays.

 

 Je ne fauchais pas vraiment, mais j’avais des combines. Et surtout des potes. Partout j’avais des potes. C’était bien rare si dans un coin perdu du quartier il n’y avait pas une ou deux connaissances plus ou moins historiques, un type avec lequel j’avais déjà glané une ou deux babioles. Ces gars-là papillonnaient aussi, mais en plus stable, en plus suivi. Ils butinaient en groupe si vous préférez, et souvent sur les mêmes fleurs. Moi, après deux jours sur un coup, je manquais déjà d’air. Ils insistaient :

 

-         Reste encore un peu, il y a trois mille litres à écouler, on va s’en mettre plein les poches !

 

Les litres, c’était de l’essence un peu trafiquée, mais pas trop, pour qu’elle marche encore dans les moteurs. C’est fou comme les gens, même ceux-là, ont besoin d’un point fixe. Ils craignent l’inconnu, se refusent à l’aventure. Ils me filaient un billet et j’allais retrouver un copain qui faisait honnêtement les greniers des citoyens de la grande rue. Je l’aidais à refourguer des carillons ou  des horloges qui marchaient un peu. C’est la seule fois où j’ai cru tenir le bon bout. Je veux dire où j’ai eu l’impression de servir à quelque chose par rapport à la situation économique et sociale. Je rentrais, je déballais le matériel sur la table et parterre. Je démontais tout ça, je nettoyais, jusqu’aux pièces les plus fragiles que je badigeonnais d’alcool dénaturé à la martre double zéro, j’astiquais, je graissais. Mon pote, il n’en  revenait pas de voir le changement d’allure des horloges le lendemain. On les avait récupérées presque gratos. Même complètement gratos, maintenant je peux le dire après vingt-trois ans de silence. Et on les revendait sur un marché ou une braderie. Ca, j’aimais. Derrière mon étalage, un homme était debout. Pour la première fois, c’était moi. Ces beaux objets qui brillaient de tous leurs feux, c’était mon laisser-passer. Des gens me disaient bonjour, c’est beau tout ça, mais c’est cher. J’aimais qu’on me dise : c’est cher. J’avais l’impression de grimper trois marches sur l’échelle sociale. Sérieusement je répondais :

 

-         Cher n’est pas le mot, madame. Disons : coûteux. Et, si je puis me permettre…

 

Je me penchais sur l’étalage et, l’air complice, leur glissais :

 

-         …des horloges comme celles-là, vous n’en retrouverez pas.

 

Souvent elles ajoutaient :

 

-         Malheureusement.

 

Et soupiraient.

 

 Le lendemain de l’installation du stand, alors que je n’avais rien vendu et qu’il fallait acquitter la patente, l’ennui commença à me gagner. Je ne pouvais même pas m’éloigner cinq minutes pour boire un coup, j’étais bien placé pour savoir qu’il faut surveiller un étalage. Quand j’y pense maintenant, je me dis que j’aurais mieux fait d’aller boire un coup, parce qu’à force de surveiller ce bon dieu d’étalage, au fil des heures mes horloges disparaissaient, la caisse restait désespérément vide, le cœur n’y était plus.

 

 Si j’ai insisté, c’est grâce à ma femme. Elle est passée et m’en a acheté une, pour m’encourager. J’ai fait durer la vente, paquet cadeau, ruban, un peu de baratin en parlant assez fort, histoire d’accrocher les indécis. Mais ce jour-là, les gens passaient d’un œil décidé. Son paquet sous le bras, elle posa sur moi un regard attendri et opina de la tête, comme pour me dire :

 

-         J’ai fait ce que j’ai pu. Reviens quand même demain.

 

 

§

 

 

 « Coucou !»

 

 

Et je suis revenu le lendemain. C’est elle qui m’a foutu dans le pétrin. Elle ne serait pas passée ce jour-là, sûr que je remballais tout, que pour cent balles je refourguais ces pendules qui me sortaient par les yeux. Mais non, il a fallu qu’elle s’en mêle.

 

 Je ruminais. Le marché était presque désert. Soudain j’entendis :

 

-         Coucou !

 

  Je n’avais jamais entendu ça. Une voix féminine, une intonation singulière, étrange, provocante. Provocante ! C’est ce qu’aurait dit l’avocat d’un pourvoyeur de jeunes filles, un professionnel de ta traite des blanches, un criminel, pire : un violeur. Moi, j’étais seulement un homme, un homme derrière une rangée d’horloges. J’aurais voulu les voir les justiciers, à ma place. Bien mis, conscience tranquille, bons maris, pères de famille honnêtes, j’aurais voulu les voir mes sages républicains, quand apparut entre deux balanciers une si jolie frimousse au regard canaille. J’aurais voulu qu’ils entendent le « coucou ! » modulé qui, le temps d’un éclair, a balayé en moi-même toutes les scories du monde policé, convenances et politesses. Combien auraient gardé leur masque ? Moi, de masque, la vie ne m’en avait pas protégé la figure, devant mon butin j’avais seulement indiqué les prix. S’il n’y avait pas eu le « coucou ! » peut-être aurais-je fini sagement dans le commerce, qu’avec le temps, l’usure du quotidien, les prix auraient été lisibles sur ma gueule, peut-être que les gens m’auraient adressé normalement la parole comme ils le font avec le charcutier, l’instituteur, le maire du village. Ils ont toujours leurs tarifs à portée de la main, ces gens-là. Alors, on a confiance, et les journalistes locaux prennent des pincettes avant de soulever leurs horreurs. Avec moi, c’était différent, la presse a joué son rôle librement, elle m’a pressé comme un citron :

 

-         C’est lui !

-         La piste était la bonne, voilà le monstre…

 

ou encore :

 

-         Il vivait d’expédients, de petits larcins, de recèle…

 

manchette accompagnée d’une photographie très sombre révélant confusément une silhouette humaine. Ou encore, la photographie du cadran d’une horloge indiquant le douze, cachant la moitié de ma figure, avec la mention :

 

-         Pour lui c’était l’heure du crime !

 

 J’ai lu tout ça pendant mes premiers jours de détention, en garde à vue. Moi qui ne lisais jamais à part un ou deux illustrés récupérés dans les greniers, j’ai fait en quelques jours des progrès fulgurants en lecture expliquée. J’étais le héros de l’histoire, j’avais le cœur battant, je passais avec une grande maîtrise de la une à la cinq, à la quatrième de couverture pour les derniers échos. Souvent, il n’y avait rien, plus les jours passaient, même dans les dernières pages, de moins en moins on parlait de moi. Une semaine après mon arrestation, mon nom n’était même plus cité, quant à ma trombine, elle n’avait plus besoin de la une pour rester gravée dans la mémoire publique. Les articles passionnés du début avaient fait place à des réflexions générales sur la criminalité, le sexe. Avec des phrases, des mots compliqués, il était question de psychose, de pulsions, de morbidité, d’agressivité, toutes choses dont j’ai horreur. Dans « Le Monde » c’était surtout la criminalité, dans « France-Soir » c’était le sexe. Avec des tableaux comparatifs, des graphiques, des témoignages de personnes outrées. Une chose n’apparaissait pas dans ces tableaux. C’était, comment dire… la part de la nature, l’acte lui-même. Trois ou quatre loubards dérangés qui attaquent une fille dans le métro, c’était une agression, un viol, un crime. Mais l’acte sexuel lui-même qui passionnait tant les journalistes et probablement les lecteurs, ne commence pas toujours par de la violence. Il ne commence même jamais par de la violence. Il y a l’attirance certes, mais aussi le besoin d’affection, et parfois mais plus rarement, l’amour. Il y a l’instant de la rencontre, le « coucou ! », les regards qui se cherchent, qui se croisent. Il y a la provocation des filles, leur façon de se comporter, de se dandiner. Et puis cette société mal foutue où le sexe s’étale partout et qui vous dit dans la rue, à la télé, dans les magazines combien la chose est facile et plaisante. On banalise le sexe comme s’il s’agissait d’une question courante. Entre les conseils pour maigrir, la rubrique jardinage et les mots fléchés.

 

 J’ai beaucoup pensé en prison, et j’en suis venu à la conclusion que l’acte d’amour n’est justement pas un acte ordinaire, banal. On nous apprend, on nous oblige même à respecter tout et rien, les dieux, les droits d’auteur, les passages pour piétons, les vieux, le tri sélectif, les enfants, les enseignants, les parents, les panneaux de signalisation, le silence, l’environnement, la République, les bonnes mœurs, et on banalise cette chose extraordinaire qui nous dépasse, cet acte ancestral mais inoubliable bien que ne figurant dans aucun manuel d’histoire, cet acte où l’humain s’efface, unique instant où les sens et l’esprit se confondent, divine bestialité. Moment d’abandon, occasion de tout oublier. Alors, comprenez-vous, pour ceux qui ont besoin d’oublier…

 

 

§

 

 

« Nous nous aimions tellement »

 

 

 Avec la petite, c’était divin. Peut-être trop. Et les juges n’ont feint de voir que le bestial. Peut-être étaient-ils sincères, et qu’ils ne pouvaient voir que cela. Alors, c’est par jalousie qu’ils m’ont condamné, ils enviaient la bête qu’ils n’ont jamais été. Par instants, pendant le jugement, le temps d’un éclair, n’ont-ils pas sans le vouloir, imaginé cette bestialité avec quelque délectation ? Se sont-il représentés, seulement uns seconde, dans la peau de la bête ? Et la petite, du fond du cœur, bien sûr qu’ils la plaignaient, mais au fond, au tréfonds d’eux-mêmes, la plaignaient-ils vraiment ? La « victime » qu’ils disaient…

 

 D’abord, ce n’était pas la « victime », c’était Stéphanie. Mais je l’appelais « Coucou » pour la faire rire, et ça sonnait plus vrai. Vivante, au tribunal, sûr qu’elle aurait plaidé en ma faveur. J’aurais payé cher pour voir la trombine des jurés, l’étonnement du public :

 

-         Bonjour Monsieur le Juge. Monsieur ne m’a pas agressée. C’est moi qui ai commencé. Je lui ai fait coucou. Nous nous aimions tellement que nous ne contrôlions plus nos mouvements. J’avais du mal à respirer. Je l’avais prévenu avant. Il a compris. Il s’est relevé. Il a eu peur. Il est parti.

 

La mère, se dressant derrière son avocat :

 

-         Mais voyons, ma chérie, raconte ce qu’il t’a fait, le monstre. Répète ce que tu nous a dit à nous !

 

Oui mais voilà. Coucou n’était plus là pour témoigner. Pour dire que son problème de cœur elle m’en avait pas touché mot. Non mais vous imaginez, au sublime instant de la rencontre, « vas-y doucement chéri, je souffre de cardiopathie » ?

 

 En fait de mère derrière son avocat, elle n’avait pas cru bon d’assister au procès. Le père non plus, à se demander si Coucou en avait un, les bons hommes de loi n’avaient jamais paru s’en inquiéter.

 

 

§

 

 

 

 « La petite était fragile, mais si belle »

 

 J’arpentais la rue. Elle débouchait sur un monoprix. Cette sacré Marta, c’est dans un truc comme ça que je l’avais rencontrée. Lui dirai-je la vérité ?  Pour les autres, je ne me posais pas la question. Tous ces gens honnêtes qui couraient les rues, je m’en foutais qu’ils sachent de quoi j’étais coupable. Marta, c’était différent. Je commençais à craindre son jugement. Elle passait son temps à faucher dans les boutiques, vivait hors des lois, profitait du travail des autres, et c’était la seule personne au monde dont je craignais le jugement. Pourquoi ? Pour ne pas abîmer notre courte mais belle histoire ? Parce qu’elle était belle ? Que j’étais resté sous le charme ? Que je ne voulais pas réapparaître trente ans après la tête basse, criminel repenti ? Non, rien de tout cela. C’était une fille pure, entière, directe. Ce qu’elle faisait, même quand pour les autres c’était mal, elle le faisait bien, elle se donnait complètement. Sa morale à elle, c’était de ne pas tergiverser. L’intention ne comptait pas. Marta n’existait que dans le geste, dans le présent. Elle n’était pas une de ces femmes actives qu’on voit sortir de leur voiture avec des paquets plein les bras, ou qu’on voit dans les pubs à la télé sapées et maquillées avec leur mec derrière en flou qui s’occupe des moutards. Marta n’était pas une femme active. Elle était l’acte lui-même, beau, franc, alerte, le geste sans retenue, et sans remords. Marta ne pensait pas, et tout le temps qu’elle ne perdait pas à penser, elle le gagnait en existant. Et je me rappelai l’estrade et le bonheur qui avait été le nôtre.

 

 Devant ce monoprix, en passant ma vie au peigne fin, je me dis que si j’avais peur de la revoir, ce n’était pas seulement par crainte de son jugement. Alors de quoi avais-je peur ? Je me rappelais ses paroles :

 

- Tu n’es pas fait pour ça. Et le petit, je tiens à le garder.

 

Peut-être avait-elle pressenti quelque chose. Elle m’aimait vraiment. Mais dès qu’il s’était agi du bébé, dès qu’on passa aux choses sérieuses, je devenais inutile, pire, je risquais d’être nuisible. La suite lui donnait raison, et j’en étais doublement blessé.

 

 Je voulais revoir Marta. Deux stations de bus, je choisis de marcher. Le quartier était rasé. A la place de la bicoque et des terrains vagues s’étalait une énorme maison des jeunes et de la culture. J’allai chez sa mère, qui occupait toujours le même logement, par bonheur les HLM on ne les rase pas si facilement. Je l’avais aperçue deux ou trois fois, après un quart de siècle elle n’avait pas changé. Je me présentai comme un ancien ami de sa fille, elle m’accueillit gentiment, mais elle était triste.

 

-         Marta ? Mon pauvre monsieur, il y a bien longtemps qu’elle nous a quittés…

 

Je n’aimais pas ces mots-là, mais je m’accrochais :

 

-         Elle a changé de coin ?

 

-         Oui. De ce coin-là on ne revient plus. Le chagrin. Elle est morte de chagrin. La petite était fragile, mais si belle. Un détraqué qui l’a violée. Il paraît qu’on l’a retrouvé. A l’heure qu’il est, ma main à couper qu’il est déjà sorti de prison. De toute façon, ça n’a plus d’importance. Même si on lui avait coupé la tête, ce n’est pas cela qui me l’aurait rendue, ma Stéphanie.

 

 

§

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06/05/2009

Mon ami

 Nous étions trois copains. Jean-Bernard avait abandonné les études générales après le passage du BEPC pour des études d’art graphique à l’école Estienne de Paris. Jeff (en réalité il se nommait René) et moi étions au lycée, à Pontoise. Lui était en maths élémentaires, doué au point de poser une colle à l’inspecteur de passage… J’étais en philo où j’eus la chance de suivre le cours de Monsieur Parisot.

 

 Nous étions de bons copains et pourtant nous n’avions –excepté notre âge- aucun point commun. Les parents de Jean-Bernard étaient de condition modeste, son père organiste et sa mère avait beaucoup à s’occuper avec ses quatre enfants. Les parents de Jeff, il ne nous en avait jamais parlé, à se demander même d’où il pouvait bien sortir cet oiseau-là ! Quand à moi, fils de fraiseur-outilleur P3 qualifié et d’une institutrice d’une conscience professionnelle sans limites, mon avenir était tout tracé : pas question de travailler en usine, direction école normale d’instituteurs, enseignement, MAIF, CAMIF, CASDEN, FEN, camps de vacances GCU, bref l’autoroute. Manque de pot, j’ai coulé une bielle et me suis donc retrouvé au lycée dont je parlais plus haut.

 

 Mais je parle beaucoup de moi, et j’ai tort. Car Jean-Bernard était un artiste. Un vrai. Fusain en main, il te dessinait un cheval de labour, une péniche, sa grand-mère à la broderie, comme ça, sur la table de salle à manger, en trois ou quatre mouvements du poignet. Je me suis d’ailleurs toujours demandé ce qu’il faisait à l’école Estienne. Il me disait qu’il avait un ou deux profs exceptionnels, et qu’avec eux il avait plus appris en philosophie qu’en dessin. J’étais éberlué par ses lectures. Alors que j’étudiais péniblement La situation de l’homme dans le monde de Max Scheler, et encore, en lecture dirigée, il débarquait chez moi le dimanche avec L’existentialisme est un humanisme,  L’être et le néant, et d’autres pavés du même tonneau, et attention, annotés page par page. J’étais scié.

 

 Quant à Jeff, il était plongé dans Bourbaki, les connaisseurs comprendront. Quand il en sortait la tête, hirsute, c’était pour mettre le pied dans les biscottes beurrées que j’avais gentiment préparées pour nous trois, sur une serviette devant la tente, au camping où nous passions nos étés. Nous mettions nos vélos dans le train, on les réceptionnait à la gare, et là-bas, on grimpait les cols de 300 mètres en se disant que c’était le Ventoux. Après quelques années, quand se défoncer sur une bicyclette laissa la place à d’autres préoccupations, nous descendions la Nationale 7 sur nos mobylettes (Motobécane modèle bleu, suspensions avant et arrière) équipées Variomatic, super dans les côtes. Quand je dis nos mobylettes, entendons par là celle de JB et la mienne. Lui gagnait déjà sa vie, et la mienne représentait le salaire d’un mois de travail chez Hachette à porter des spécimens commandés par des enseignants, fin juillet j’avais des bras gros comme ça. Jeff descendait tranquillement en train. Il nous retrouvait au camping, vêtu du blouson de cuir qu’il portait au lycée et en toutes saisons qu’il pleuve ou qu’il vente, ou sous la canicule de la ville la plus ensoleillée de France : Nyons, les mains dans les poches. J’exagère, il avait des bagages, une tente canadienne et une petite cuillère. Comment lui en vouloir ? Il nous apportait beaucoup plus que cela, son échiquier d’abord, un papier, un crayon. Tout le reste était là-haut, sous sa casquette de marinier. Attention, Jeff n’était pas un savant, il était d’ailleurs très attentif quand nous évoquions nos lectures car lui lisait très peu. Il surgissait, les cheveux en désordre en plein milieu de nos discours, il n’avait pas encore prononcé un seul mot, et nous étions –au pire- réduits au silence- au mieux interrogatifs. Cela nous faisait beaucoup de bien, car nos entretiens et controverses avaient tout à y gagner. Socrate au milieu des sophistes. Oui, il lui arrivait de parler, un mot ou deux, il nous remettait sur les rails ou mieux, s’interrogeait lui-même. Jeff, c’était la pensée en mouvement, inattendue, paradoxale, imaginative, subtile, créatrice.

 Dans la vie quotidienne, il n’était pas toujours marrant. Avec JB on se tapait la vaisselle, la préparation des repas, les courses. Et avec deux mobs pour trois, on devine la suite. Ca n’a pas tardé. Cons comme nous étions, et faute d’avoir été incapables de monter le Géant de Provence à bicyclette, nous tentâmes le coup à cyclomoteur. A fond dans la descente évidemment, côté Malaucène par la plus mauvaise route : nids de poule, gravillons, épingles serrées… Sans mentir, à Malaucène j’ai attendu JB pendant plus d’un quart d’heure. J’étais très rapide, et il était d’une prudence que c’en était énervant. Bref, le lendemain, Jeff a voulu battre mon record (j’avais bien sûr chronométré mon temps entre le sommet et le panneau « Malaucène »). Et le voilà parti avec ma mob qui était toute neuve, 800 km au compteur, la distance Andrésy-Nyons plus des broutilles. On l’a attendu jusqu’à la nuit. Vers 22h00 il arrive, marchant à côté de ma Mobylette, roue avant voilée, guidon et fourche faussés, peinture et chromes éraflés, et lui claudiquant, dans l’état d’épuisement qu’on imagine quand on sait qu’après la chute sur des gravillons dans un virage serré, il avait parcouru à pied la distance Malaucène Nyons. Résultat, engueulade, la mob dans le train direction Conflans pour remise en état. Le pauvre Jeff était accablé, moi aussi et je devinais le regard de JB posé sur moi, plein de compassion. Et c’est là, ce jour-là, que j’ai compris quelque chose d’essentiel que je vais essayer d’expliquer. Je disais tout à l’heure qu’entre nous trois il n’y avait aucun point commun -excepté notre âge. Et pourtant nous étions copains, plus : inséparables ! Quand j’ai vu Jeff revenir dépité avec ma mob cassée, bien sûr j’ai piqué une colère. Elle a vite tourné à vide. J’ai compris une chose : ce qui nous réunissait, c’était l’amitié.

 

 D’ailleurs, nous l’avons scellée cette année-là d’une façon originale. Dix-sept dix-huit ans, c’est l’âge des grands projets, des grandes promesses. Vous allez voir. On furetait autour de Nyons, il faisait chaud. Près de Rosans, un joli village typiquement provençal, je me souviens qu’on y vendait du miel, au détour d’un virage, en pleine campagne je sors mon appareil, un Mosquito en bakélite 6x9 chargé en couleur pour photographier une jolie villa un peu en hauteur au milieu d’un bouquet de pins. Le mas provençal typique, bon, restauré, résidence secondaire et tout et tout, mais quand même. Les volets étaient clos. Le jardin autour était bien ombragé, on avait chaud, on franchit le mur. Je me rappelle les battements de mon cœur. Pour la première fois de ma vie je violais la propriété d’un autre. Jean-Bernard était mort de trouille, en plus il manquait de souplesse, il nous fallut attendre une éternité avant qu’il passe le mur. Pour Jeff, aucun problème de conscience. D’ailleurs, incapable de causer du tort à qui que ce soit, incapable de vol, de violence, on avait l’impression que le monde lui appartenait. Il était partout chez lui. Je me dis que si tout le monde avait été comme lui, c’en aurait été fini de notre liberté, de la propriété, de notre intimité, mais je pense aussi qu’il n’y aurait jamais eu de guerre. Bref, il marchait d’un grand pas en direction de la maison… « Eh Jeff ! Arrête ! On est bien, dans le jardin… » Peine perdue « Venez les mecs, vous n’avez pas soif ? Il y a bien un robinet quelque part ! » Et le voilà qui fait le tour du mas.

 

 « Eh ! les mecs… ». Il était sur le toit. Fier de lui, il nous faisait de grands signes d’une main. Dans l’autre, il brandissait une tuile romaine. On était blêmes. Premier réflexe, un regard du côté de la rue. Dans ce genre de situation, on ne raisonne pas, la peur invente le danger quand il n’y en a pas. Cette jolie maison avait toutes les caractéristiques d’une résidence secondaire, ses propriétaires vivaient à des centaines de kilomètres, il y avait peut-être une chance sur un million pour qu’ils nous surprennent ce jour-là à cette heure-là. Il nous montra par où il était monté. Des jambes flageolantes nous portèrent sur le toit du mas. Il avait déjà détuilé une surface d’un mètre carré. Je m’attendais à ce que JB toujours soucieux d’avenir me demande comment on arriverait à replacer les tuiles, mais non. A quatre pattes derrière moi, il balbutiait. Je crois me souvenir de ses mots : « Ah ben alors… Ah ben alors… Ah ben alors…” Il était pâle et ses jambes tremblaient. Soyons honnêtes : les miennes aussi. Là, j’ai un trou, quelque chose que je ne saurais pas expliquer : Jeff réussit à descendre dans la pièce principale. Comment cela est-il possible ? Il n’y avait donc pas de plafond ? Pas d’isolation ? Bref je ne sais pas. Toujours est-il que nous nous retrouvâmes tous les trois dans la salle de séjour d’un coquet mas provençal. Jeff nous offrit à boire dans un verre à pied, il avait déjà trouvé le placard à vaisselle et le robinet de cuisine. Il se promenait dans les pièces, de loin on entendait ses commentaires : « Eh les gars, venez voir le plum’, ouah les bouquins ! Eh JB y’a des disques de Brassens… ». On se détendait un peu, on se mit à parler, à se demander quel type de gens pouvaient résider là. Chacun avait sa théorie, théorie vite remise en question quand Jeff nous montrait un objet inattendu, on changeait alors notre fusil d’épaule, comme d’habitude, j’arrondissais les angles « Si c’est un couple, l’homme n’a pas forcément le mêmes goûts que la femme… ».

 

 On n’aurait pas élevé la voix, je crois que Jeff aurait couché là. Je restais contracté, j’avais la peur au ventre. J’avais hâte de sortir, de voir les tuiles remises en place. Il s’est alors passé quelque chose d’extraordinaire. L’un d’entre nous –franchement je ne sais plus lequel- a proposé qu’on se retrouve ici-même dans dix ans. Le projet était intéressant, mais je n’étais pas très chaud à l’idée de violer une seconde fois un domicile. Jean-Bernard, la tête en arrière avait les yeux plantés sur le carré de ciel au-dessus de nous. Il était temps de sortir. Jeff lui fit la courte échelle, puis ce fut mon tour, on approcha une chaise et nous réussîmes à nous hisser sur le toit. Jeff maladroit comme pas deux (il était gaucher, on aurait dit qu’il avait deux mains droites) fit appel à nous pour replacer les tuiles romaines, ce qui nous prit un certain temps, car JB et moi étions des garçons méticuleux, nous voulions effacer toute trace de notre passage, et réparer correctement la faute commise. Nous sautâmes le mur. Jean-Bernard éclata de rire, un rire communicatif, on était pliés en deux. On nje rit jamais autant que quand on a eu peur. Nous étions libres. En réalité, Jeff n’avait jamais cessé de l’être. Oui, nous étions bien différents. Revenus en ville, direction papeterie, enveloppes et papier à lettre, puis camping. La rédaction nous prit peu de temps :

 

Rendez-vous à Rosans sur la route de Sisteron, en face du mas « …. » le 10 août 19..

 

Sur chacune des trois enveloppes était écrit :

 

à n’ouvrir que le 1° août 19.. (la même année)

 

Nous comprîmes ce jour-là que ce qui nous réunissait, ce n’était ni notre âge, ni la bicyclette, ni la Provence. Mais l’amitié, tout simplement.

 

Mais ce même jour nous ne comprîmes pas que cette promesse, ce contrat allait sceller une séparation. J’ai revu Jeff une fois en compagnie d’une jeune fille, puis il disparut à tout jamais. Jean-Bernard accomplit son service militaire, puis trouva un emploi dans l’industrie graphique. Il vint à mon mariage, à Maurecourt, d’ailleurs c’était là qu’il avait passé toute son enfance. Il fit donc connaissance avec Annick. A notre tour nous fûmes invités à son mariage. Jacqueline était du nord, d’ailleurs ils s’installèrent près de Tourcoing, à Wasquehal définitivement. Puis plus rien.

 

 Je rencontrai Jean-Bernard une vingtaine d’années après nos escapades provençales. Il était enchanté de voir nos enfants. Lui n’en avait pas. Il me montra ses dessins et ses toiles. Il nous offrit « Le feu ». Il était pensif. Sa femme l’observait, et dirigeait son regard sur moi, aussi. Comme s’ils lisaient dans mes pensées. Je n’avais que ça en tête, la promesse, le contrat, Rosans, le mas, Jeff, nos rigolades, ce rendez-vous. J’étais bloqué, je n’ouvris pas la bouche.

 

-         Je t’ai attendu, Michel.

 

 Sans mentir, je ne sais pas quelle fut ma réaction. Balbutiante, confuse, penaude certainement. Je mettais mes paroles en accord avec mes actes. Ce jour-là, je touchai le fond. Mais c’était un premier pas. Quelque temps après, quand progressivement l’envie de nous revoir prit le dessus sur ce douloureux passé, je me souviens avoir tenté d’expliquer qu’à l’époque du rendez-vous, nous avions deux petits enfants, et beaucoup d’obligations. Jean-Bernard buvait son whisky à petites gorgées sans rien dire. Il n’avait pas d’enfants et je ne pouvais exiger de lui qu’il comprenne le mot « obligations ». Au sujet des enfants, d’ailleurs, il m’écoutait toujours d’un air intéressé, amusé… mais distant.

 

 Je souffre aujourd’hui de n’avoir pas tenu une promesse. Celles ou ceux qui liront ces lignes pourront penser qu’il s’agit d’une tempête dans un verre d’eau, qu’il y a des cas de conscience beaucoup plus graves et que cette histoire ne méritait pas un laïus de quatre pages dactylographiées et postées sur Internet.

 

 Mon ami était une personne intègre au sens premier du mot, intactum, intact, entier. Impossible à faire plier, encore moins à corrompre, il fut probablement exploité dans cette entreprise au service de laquelle il avait mis ses talents de graphiste. D’ailleurs, quand les maudits appareils MacIntosch sont arrivés, il n’hésita pas à transmettre son savoir à ces jeunes stagiaires qui, un jour, en pianotant sur un clavier, devaient renvoyer les artistes dans leurs foyers. Son travail accompli, il fut remercié, définitivement. Les choses auraient pu se passer autrement, il avait largement de quoi monter dans la hiérarchie. D’autres savent le faire. Son savoir-faire était ailleurs. Au chômage, il se mit à peindre et dessiner à plein temps. Grâce à Pierre Mauroy maire de Lille il put exposer une fois ses œuvres dans la grande métropole du nord. Il réussit à en vendre quelques unes, suffisamment pour acheter des couleurs et de la toile. Nous nous voyions une ou deux fois par an. Il comptait beaucoup sur mon jugement, moi qui en matière d’art suis un béotien ou presque. Il le savait, mais ce qu’il attendait, ce n’était pas le jugement d’un artiste, encore moins d’un critique, mais le sentiment d’un ami. Car si Jean-Bernard était, comme je le laissais entendre plus haut, une forteresse, celle-ci n’était pas vide, mais bourrée à craquer d’intuitions, de sentiments, d’émotions. Je regardais la toile, appuyée contre le mur, là-haut dans son donjon, et je restais là, planté. Sa main appuyée sur la hanche, il jetait un œil par le vasistas, comme ça, décontracté. Mais je savais que le temps pour lui était suspendu. J’en tremble encore aujourd’hui. Se rendait-il compte de la responsabilité qui était la mienne ?

 

 Le Samedi 10 Juin 2006 mon ami ne s’est pas réveillé. Je ne sais pas comment conclure. Mais il n’y a rien à conclure. Il vaut mieux dire des choses très simples. Une photographie est suspendue près de moi dans ce labo. En couleurs, elle représente Jean-Bernard et Jacqueline côte à côte. Elle penche la tête sur lui. Les doigts en suspension sur le clavier, les larmes m’aveuglent. J’arrête.

 

§

 

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