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26/07/2017

Autour d’un mot de deux lettres

 


C’est un petit jeu auquel chacun s’amuse, qui consiste à se demander ce qui se serait passé si…

Pas toujours avec plaisir, il m’est arrivé plusieurs fois, dans les moments qui suivent un accident, un événement douloureux de me dire que les choses se seraient mieux passées si le feu tricolore était resté plus longtemps au rouge, si cette amie n’avait jamais fumé, si, si…

Certes, la puissance de ce mot est plus impressionnante encore quand il s’agit d’événements qui ont bouleversé l’histoire du monde. Lors de nuits d’insomnie les images et les suppositions défilent, toutes plus saugrenues les unes que les autres, mais au-delà des drames subis, que la meilleure volonté des hommes et parfois le manque de courage n’ont pu éviter dans notre longue histoire, pourquoi le cacher, le jeu du si est inévitable et même captivant. Ainsi je me demande ce qui se passerait s’il n’y avait qu’un continent ou si les dinosaures avaient survécu.

 

Si Homère avait vu clair,
si Pâris n’avait pas enlevé Hélène
et si Ulysse n’était jamais revenu ?

Si Phidias avait été privé de la vue,
si Socrate n’avait rien dit,
si Alexandre n’avait pas quitté la Macédoine,
si les oies du Capitole avaient bien dormi
et si César avait déposé les armes aux pieds de Vercingétorix ?

Si les coqs ne chantaient pas,
si Judas n’avait pas embrassé Jésus,
si les évangélistes avaient travaillé sur des cassettes enregistrées,
si Constantin ne s’était pas converti,
si les Amérindiens avaient disposé de missiles Tomahawk
et si Luther, ignorant les princes, s’était rallié aux peuples ?

Si Lénine était resté en Suisse faire du ski et de l’escalade,
si la démocratie avait triomphé des tsars en Russie,
si Liebknecht et Jaurès avaient été entendus,
si on n’avait jamais ajusté un fusil à la queue d’une fleur,
si les chants n’étaient jamais guerriers,
si la poudre n’avait pas été inventée,
si madame Hitler avait fait une fausse couche,
si Chelmno et Oswiecim étaient restés des petits villages sans histoire
et si le premier geste de l’homme était d’aller vers son prochain ?

Si les hommes n’avaient pas le feu
ou s’ils le découvraient cinq cent mille ans plus tard ?

Si la roue n’avait pas été inventée,
si le tigre aux dents de sabre rôdait,
si on montait dans les arbres,
si on marchait à quatre pattes,
si on était tout nu
et si on communiquait par gestes et par cris ?

Si on savait ce qui allait arriver,
si on avait réponse à tout,
si on ne pensait plus,
si on ne se souvenait de rien
et si papa n’avait pas connu maman ?

 

§

13:30 Publié dans étrange | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : si, conditionnel, fiction

23/11/2009

XIV- Nous sommes des dieux, puisque venus d'en haut

       

  Terrible. Je croyais connaître la nature humaine. Je me trompais. La nature humaine, la vraie, il faut la transporter sur une autre planète pour la découvrir. Là, on a tout le recul nécessaire pour la considérer. Je l'ai vue à l'œuvre. Dès notre arrivée. 

 Astrée est habitée. Dès l'approche des navettes, ils nous regardaient comme des dieux. Nous sommes des dieux, puisque venus d'en haut. Certains prosternés, d'autres levant les bras au ciel, ces ... comment les appellerais-je... ces sauvages ou plutôt ces indigènes sont nus, plus petits que nous, mais plus forts et couverts de poils sur les épaules et la poitrine, surtout les hommes. Ils n'ont pas l'air méchants. En nous voyant sortir de la carlingue, leurs premiers cris étaient plutôt d'allégresse. Aucun n'était armé. Femmes ou hommes portant des enfants dans les bras accouraient de partout. Certains prenaient la fuite, mais pour revenir portant des fleurs ou des sortes de fruits pour les déposer à quelque distance de la navette. Ils avaient un peu peur, ou était-ce la distance imposée par le respect pour ces êtres surnaturels que nous sommes ? Peut-être étions-nous les premiers venus du ciel ? Les gens du voyage qui nous avaient portés jusqu'ici ne s'y étaient probablement jamais arrêtés, ou comme à leur habitude y étaient-ils seulement passés. Bref, il y eut quelque chose de divin dans notre arrivée sur cette planète : la navette qui dut leur sembler gigantesque, le bruit infernal, le rougeoiement de l'air, la chaleur, la projection des poussières, et puis le silence, l'ouverture d'une porte, l'apparition d'un être bipède vêtu d'une combinaison d'argent, puis d'autres derrière lui, les reflets et les éclats de lumière sur les casques.

 De vieilles histoires me revenaient en mémoire.

 

« J'eus donc une vision : Du nord soufflait un vent impétueux, un gros nuage avec une gerbe de feu rayonnante, et du centre, sortant du sein du feu, quelque chose qui avait l'éclat du vermeil.

 Au centre, on distinguait l'image de quatre êtres qui paraissaient avoir une forme humaine. »

 

 Cette vision, pour Ezéchiel, c'était l'image de la Gloire du Seigneur. Car il fut un temps où des dieux un jour vinrent sur la Terre. Partout ils laissèrent des traces que ni la mer ni le vent ni le temps n'effacent, des traces prégnantes, dans les mémoires, les légendes, les sagas, les traditions, dans la mythologie, les livres sacrés. Le prophète les avait vus, il tomba face contre terre. Il entendit une voix :

 

« Fils d'homme, debout, que je te parle ! »

 

 Cette voix, pour Ezéchiel, c'était la voix du Seigneur.

 

Mais aujourd'hui sur Astrée, l'attitude des conquérants n'est pas divine, loin de là. Première réaction, dès l'arrivée des premiers indigènes : l'effroi. Il fut de courte durée. Les voyant nus, certains d'entre nous se mirent à glousser, à échanger des sourires entendus. On masqua les yeux des enfants. Des femmes rentraient précipitamment dans la navette, alertant les autres qui redoublaient alors de curiosité. Des hommes se bousculaient aux portes pour profiter du spectacle. Les natifs du lieu accouraient de partout, de plus en plus nombreux. Quand toutes les passerelles furent descendues, en quelques instants, des centaines de Terriens s'agglutinèrent au pied du vaisseau. Les plus hardis s'approchaient des sauvages, leur tendaient les mains, leur adressaient des mots ou plutôt des exhortations dans leur langue c'est-à-dire en germain, un langage incompréhensible pour ces gens, bien entendu.

 

 Je ressentais de la honte. Malheureusement, ce n'était qu'un début. Car les natifs d'ici se prosternaient, certains osaient s'approcher, portaient des présents et les déposaient à nos pieds. Et plus ils manifestaient leur gentillesse, plus évidente était la chaleur de leur accueil, certains dansant, d'autres accompagnant leurs chants de gestes plaisants, plus les rires se faisaient entendre au sein de notre attroupement. Pauvres de nous. Les siècles des siècles d'histoire de conquêtes et de cruauté, de colonisation, de mépris pour les gens d'ailleurs, d'une autre couleur de peau et porteurs d'autres coutumes, des siècles de xénophobie et de racisme n'auront donc servis à rien. Nous en sommes toujours au même point. Au-delà de nos frontières, les barbares.

 

 Pour un peu, je fermerais cet agenda. A quoi bon laisser à la postérité un témoignage aussi douloureux sur des actes lamentables ? C'est difficile pour moi de décrire ce que j'ai vu et entendu. Pensez donc : des amis, oui des amis de longue date, des gens très bien, qui avaient su éduquer leurs enfants, des gens très pieux, ou porteurs d'idées humanistes, en quelques heures, que dis-je en quelques instants se changèrent en brigands.

 

 Après réflexion, je ne m'accorde pas le droit d'oublier les actes odieux dont j'ai été le témoin et que nous n'avons pu empêcher. Si un jour ces lignes sont lues par des hommes, ils sauront qui étaient leurs pères.

 

 Tout commence par un mouvement de foule. Après avoir dévoré goulûment les fruits gracieusement offerts par les sauvages, plusieurs centaines de Terriens ayant repéré ce qui ressemblait à un village (ce n'étaient en fait que des huttes sommaires faites de paille et de boue séchée), se dirigèrent dans cette direction. Ayant entendu certains propos, il était facile de deviner leurs intentions : s'offrir à bon compte un gîte pour la nuit.

 

 Il ne resta au pied de la navette qu'un petit groupe de Terriens. Les indigènes étaient partagés, indécis, certains se lancèrent à la poursuite des conquérants -c'est bien ce que nous sommes- des conquérants donc qui, sans se soucier du reste, filaient bon train vers les huttes. D'autres restèrent avec nous, les plus hardis s'approchant jusqu'à nous toucher. Nos combinaisons étant devenues inutiles -l'air est parfaitement respirable sur Astrée bien qu'un peu riche en oxygène- nous nous en étions débarrassés, ôtant aussi nos casques. Je tendis le mien à un homme qui m'observait de pied en cape. Il fit un pas en arrière. Je ne bougeai plus, mon bras tendu dans sa direction. Il revint lentement et leva les mains dans la direction du casque. J'avais oublié que ce dernier était relié par des câbles à la combinaison. Il me fallait déconnecter les deux parties. Cette fois, mon vis-à-vis resta sur place. Il semblait avoir compris mon intention. Nous étions une vingtaine d'hommes de femmes et d'enfants civilisés, il y avait autant de sauvages, et tous les regards étaient fixés sur cet homme qui tendait les bras dans ma direction. Il prit délicatement l'objet dans ses mains, l'examina, le tourna puis le retourna à plusieurs reprises. Finalement il le souleva, aussi haut qu'il put, on eût dit qu'il portait un trophée. Le casque redescendit lentement jusqu'à se poser sur le haut de son crâne, ce qui déclencha les rires de ses congénères. Ces gens savaient rire. Cela décrispa ceux de notre groupe, on avait affaire à des êtres qui nous ressemblaient, peut-être même à des humains.

 

 Escortée par deux jeunes hommes, une femme s'approcha jusqu'à quelques pas de moi. Seule personne habillée parmi les indigènes, elle portait un ample vêtement sans manche qui l'enveloppait jusqu'aux pieds, ceinturé à la taille par une corde tressée incrustée de perles (en ambre ?) et fermé au niveau de la poitrine et des jambes par des fibules de  même couleur que les pierres qui décoraient ses bracelets. Son cou était ceint d'un torque en corde ornée sur le devant d'une grosse pierre centrale entourée de petites perles de même couleur que les autres éléments de la parure : bleues. Comme elle pliait les genoux dans une sorte de révérence, son visage se crispa trahissant la douleur. Elle semblait âgée, et tremblait de tout son corps. Elle posa quelque chose dans la main de l'un des deux hommes. Celui-ci s'agenouilla et plaça délicatement l'objet devant mes pieds. Polie, brillante, d'un vert turquoise, c'était une hache. J'entendis Jennifer me chuchoter à l'oreille : « jade... jade jadéite bleu ! »

 

 J'allais me baisser pour examiner ce joyau, quand des hurlements se firent entendre. Ils provenaient du village. Les indigènes étaient aussi surpris que nous, ils étaient même effrayés. Ils se mirent à courir dans tous les sens. La femme restait sur place, soutenue par ses deux accompagnateurs. J'aurais voulu rester auprès d'eux, mais ce fut plus fort que moi, je m'emparai de la hache et, laissant Jenny et les enfants sur place en compagnie de quelques autres, je courus en direction des huttes.

 

§

 

 

07/10/2009

IX- Les dieux n'existent pas... ou alors très peu

 

Cher ami,

 

 Pendant trois jours Zhu n’a pas rempli son agenda. On comprend pourquoi en lisant ses commentaires sur les jours suivants.

 

 

vendredi :

 

 Ingrid et Qian sont déçus de quitter l’hôpital, ils étaient choyés par le personnel de santé, et surtout ils s’étaient fait des amis de leur âge parmi lesquels les enfants de Boris que mon épouse avait réussi à faire admettre dans le Centre.

 Aucun vaisseau n’a encore quitté la stratosphère, les navettes, inlassablement continuent leurs allers-retours. Notre départ est prévu demain. Nous embarquerons dans Sesostris (1). Elle nous attend en Saxe, à l’aplomb de Dresden (trente miles au-dessus). Nous n’aurons certainement pas tout le confort, mais nous serons à l’abri des effluves radioactifs. Peu d’informations sur le voyage qui nous attend. Destination : un système composé de trois étoiles : Alpha du Centaure (combinaison de deux soleils) et Proxima du Centaure qui fait le tour d’Alpha tous les trente mille ans. Dans sa phase actuelle, elle est l’étoile la plus proche de la Terre. Plusieurs planètes telluriques tournent autour de ces « soleils » et sont enveloppées d’une atmosphère semblable à la nôtre. Ces Voyageurs venus à notre secours ne sont pas bavards, c’est tout ce qui a filtré des conversations qu’ils ont eues avec nos autorités. Durée du voyage ? En empruntant les « trous de ver », la durée du transport ne dépend pas de la distance à parcourir, ni de la vitesse des vaisseaux, ou très peu. On parle quand même de quelques années…

 

samedi :

 

On embarque, c’est la cohue, j’écrirai demain.

 

dimanche :

 

 Préserver notre intimité va être difficile. On a sauvé l’essentiel : avec deux enfants, on a droit à une cabine. Nous disposons de peu d’espace, mais d’un hublot, ce qui n’est pas le cas de tout le monde. Au moins, nous pourrons de visu dire adieu à notre chère planète.

 Ces Gens du Voyage sont vraiment extraordinaires, ils maîtrisent une technologie que nous ne connaîtrons probablement pas dans dix siècles, et je les vois qui se promènent –je devrais dire qui traînent- dans les couloirs du vaisseau, affublés de hardes multicolores, fredonnant des complaintes qui semblent venir du fond des âges, leurs bambins sales et mal fagotés les accompagnant en tapant sur des tambours. Ceux d’entre nous qui s’attendaient à voir surgir des phénomènes en redingote munis d’énormes lunettes, et coiffés d’un point d’interrogation en sont pour leurs frais. Aux commandes de ce vaisseau, pas de professeur Nimbus, pas non plus d’extraterrestre en scaphandre. Ces gens-là passent leur temps à flâner. Ils ne s’inquiètent de rien. Ils chantent, ils dansent aussi, les filles surtout dont la grâce attire tous les regards. Ils ont toujours le sourire aux lèvres. A se demander s’ils ne sont pas envoyés par les dieux. Voilà, c’est ça : le navire doit être piloté de loin par des Etres supérieurs, comme une marionnette, car je n’ai pas encore eu vent qu’il y eût un poste de pilotage. Trêve de plaisanterie. Dans ce navire, il n’y a que de l’humain. D’ailleurs, si nous sommes à l’abri des rejets radioactifs, la promiscuité aidant, les effluves ici sont bien d’origine humaine…

 

 C’est cela le plus étonnant. Je n’ai jamais imaginé que des extraterrestres puissent être humains, constitués comme vous et moi. Concernant les problèmes de sécurité et surtout le pilotage du vaisseau, entre deux vocalises, un Rom m’a soulagé, par gestes et accolade.

 

« On contrôle tout, monsieur, ne vous inquiétez de rien. »

 

Voulait-il en dire autant, en tout cas le sourire était rassurant.

 

 

lundi :

 

 Les navettes continuent leur va-et-vient. Sesostris se remplit. Il y a encore de la place pour les pauvres Terriens que nous sommes. Nous allons quitter notre bonne vieille Terre à qui nous avons fait tant de mal.

 A trente miles d’altitude, Jenny et moi, collés contre le hublot, nous contemplons notre belle planète bleue. Havre de l’humanité depuis des millions d’années, la couleur est trompeuse, elle n’est plus belle que pour les yeux.

 Je relis ce que j’écrivais hier. J’imaginais des dieux guidant ce grand vaisseau. Une hypothèse absurde puisque nous savons maintenant qui l’a conduit jusqu’ici et qui l’emportera.  Mais ces Gens justement, pourquoi sont-ils venus ? Comment ont-ils appris la catastrophe, mesuré notre détresse ?

 L’hypothèse des dieux permettrait de répondre à ces questions. Les dieux voient tout, entendent tout, mais surtout les dieux prévoient tout. Et voilà le hic : pourquoi viendraient-ils seulement aujourd’hui à notre secours, maintenant que tout est perdu, rasé, condamné contaminé sur cette planète ? Pourquoi ne nous ont-ils pas alertés par un moyen ou un autre, -et les dieux ne manquent pas de moyens- quand nous projetions la construction de ces centrales, et même avant, quand nous décidâmes de plonger nos cerveaux et nos forces dans la production de la seule énergie nucléaire, quand nous regardions de haut les écologistes et ricanions quand ils exposaient leurs projets alternatifs… pourquoi alors les dieux qui sont doués de tous les dons, en premier celui de prévoir, pourquoi ne nous ont-ils pas alertés ? Je ne leur en veux pas. En vouloir à des êtres qui n’existent pas ? En dépit de tous mes efforts, je n’y crois plus. Les dieux n’existent pas. Ou alors très peu, ils sont vieux, fatigués, ou pire, retirés à l’autre bout du monde dans une maison médicalisée, atteints de cette terrible maladie qui vous fait tout oublier, jusqu’au visage et au nom de vos petits enfants. Ou alors, dans leur volonté de tout régler, de tout contrôler, ont-ils été appelés trop loin, l’Univers est tellement grand et ils ont tant à faire.

 

§

 

 

 

(1) Sesostris est une arche (un vaisseau géant) ;