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23/06/2015

Sur l'art de s’accommoder de tout

 

Quand le vieux monsieur nettoyait le trottoir à quatre pattes et qu’autour de lui des hommes en uniforme lançaient des quolibets, tout en faisant ses courses, Elle se demanda ce que cet homme avait bien pu faire et se rappela soudain qu’Elle avait oublié le pain. Et c’était vrai, Elle avait oublié le pain. Et se mit à courir comme une folle car on était dimanche, et les commerces ferment tôt. 

 Elle resta chez Elle le jour du Grand Rassemblement, c’était très beau à ce qu’il paraît, mais alors, la musique était trop forte et aussi le discours, ce n’était pas tant ce que disait l’homme qu’elle ne supportait pas, mais le niveau sonore, du coup Elle ferma la fenêtre. Et c’était tant mieux d’abord pour les oreilles et puis, c’était pas un temps à mettre le nez dehors. 

 Quand ils ont monté l’escalier, qu’ils ont frappé à grands coups sur la porte des gens, qu’ils ont empoigné la femme, poursuivi le jeune homme au grenier, dévalé les étages avec les petits qui hurlaient, qui appelaient leur mère, Elle s’est cloîtrée chez elle, Elle n’a pas bougé, Elle a écouté les pas, les coups, les cris. Elle s'est glissée doucement dans la chambre des petits. Ils dormaient profondément. 

 Quand l’épicière a dit que c’était terrible ce qui arrivait à tous ces pauvres gens, surtout pour les enfants vous savez, surtout pour les enfants, Elle a dit que oui, c’était terrible, et que si Elle pouvait, Elle ferait quelque chose, mais que la vie était déjà très difficile et pendant toute la guerre Elle a dit que la vie était très difficile. Elle avait mille fois raison. 

 Quand les gens ne sont pas revenus, Elle ne l’a pas su, car Elle avait dû changer d’immeuble, cause un enfant de plus, un beau petit qui aurait sa chambre pour lui tout seul. L’épicière lui dit que c’était bien fini tout ça, et que tant mieux ce n’était pas trop tôt. Elle a répondu que oui ce n’était pas trop tôt. 

 Quand les étudiants descendirent dans la rue, qu’au péril de leur vie ils montèrent sur les chars d’assaut, que les soldats venus de loin de très loin fraternisaient avec eux, que les poètes déclamaient, que les chanteurs chantaient, que les journalistes écrivaient, que des milliers, des millions peut-être d’ouvriers, de paysans, de gens la main dans la main réclamaient le droit à l’espoir, Elle regardait par la fenêtre et pensait qu’ils ne devraient pas faire ça, que les choses allaient mal tourner. 

 Quand les étudiants descendirent dans la rue pour changer les choses, quand au-delà des frontières et des océans, des étudiants descendirent dans la rue pour changer la vie, Elle dit qu’ils avaient bien raison, mais qu’il ne fallait pas tomber dans les excès, que tout allait bientôt rentrer dans l’ordre, qu’Elle allait réfléchir et quand Elle aurait réfléchi, qu’Elle signerait la pétition. 

 Quand cet homme a traversé l’avenue et s’est planté là, devant un char, quand des milliards de gens ont vu cette image, Elle ne l’a pas vue, entre les enfants, le ménage, les courses, vous croyez qu’elle avait le temps ? Et même si Elle avait le temps qu’est-ce qu’Elle aurait dit ? Que cet homme dans un accès de folie avait cru pouvoir changer le cours des choses ? Voyons, un homme ne peut rien contre un char, se dit-Elle, encore une fois Elle avait bien raison, c’est une évidence, un homme ne peut rien contre un char..

 Quand la jeune fille du train a été défigurée par une projection d’acide Elle a été indignée dans son for intérieur, et très étonnée surtout qu’une jeune fille de cet âge prenne le train toute seule à une pareille heure. Et cette jeune fille était-elle aussi innocente qu’on a bien voulu le dire ? Rien n’est moins sûr pensa-t-elle. On n’est jamais sûr de rien. Les choses étant ce qu’elles sont. Et encore pas toujours. 

 Quand trois mille personnes périrent dans des tours en flammes, Elle ne s’en étonna pas, car les choses devaient bien finir comme ça. Quand on lui dit que les trois mille victimes n’y étaient pour rien, elle n’entend pas car plantée devant la télé, Elle regarde pour la millième fois les terribles images. C’est une dévoreuse d’images, Elle les regarde et les regarde encore en croquant le chocolat. 

 Que des femmes soient méprisées, battues, violentées, fouettées, lapidées, séquestrées, vêtues de noir des pieds à la tête, que des filles soient interdites d’école, qu’elles soient mutilées, que des garçons apprennent à lire sur un livre qui appelle à la guerre, manipulés par des brutes fanatisées avides de massacres et de sang, nostalgiques d’un temps où les bûchers et le gaz venaient à bout des hérétiques, non, tout cela la laisse froide, et puis c’est loin, très loin. Mais non, ça se rapproche. Allez, allez, il ne faut rien exagérer. On nous en raconte tellement.

  Avec Elle, ce n’est pas la semaine du blanc, c’est le Blanc éternel, le Grand Blanc –je veux dire le silence. Elle est la reine du silence, la déesse du néant. Quand on lui demande son avis, les assemblées ayant horreur du vide, Elle se tourne vers celle ou celui qui pourrait éventuellement répondre à sa place, ou admoneste ses enfants, ramasse un objet ou le fait tomber, attrape un gâteau ou mord dedans. Elle est maîtresse dans l’art de la pirouette. 

 Quand Elle sera devenue vieille, que ses enfants auront grandi, qu’ils auront un travail et fait des petits, Elle ne fera pas son examen de conscience car on ne peut examiner que ce qui existe, et n’éprouvera aucun respect pour celles et ceux qui se sont battus pour qu’aujourd’hui des femmes et des hommes vivent libres, pour celles et ceux qui ne l’ont pas connue. Oh non, ceux-là ne l’ont pas connue ! 

 Mais qui est-elle donc, Celle qui existe sans être, qui parle sans dire, qui marche sans avancer ? Qui est donc cette créature de partout et de nulle part ? Ce n’est pas une créature, mais elle s’incarne facilement. Vous le savez bien, vous qui un jour avez failli succomber à son charme, qui avez tenté de la toucher, de l’arrêter. L’arrêter ! Laissez-moi rire ! De corps, elle n’en a que les jambes, et elle court, et elle court. 

 La Fuite, mère de tous les dangers. 

 

§

 

 

 

 

09:47 Publié dans gens | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : engagement, désengagement

04/06/2015

La raison n'est pas nécessairement du côté qu'on croit

 

Les gens révoltés m'énervent. Je parle bien sûr de ceux qui le sont en permanence. Ils sont contre tout. Contre les aéroports, contre le diesel, contre les barrages, contre les centrales nucléaires, contre les éoliennes, contre les crèches dans les lieux publics, contre les inégalités sociales, contre les gouvernements, contre les oppositions, contre les étrangers, contre la viande de porc, contre la viande tout court, contre le gavage des oies, contre le mariage gay, contre le mariage, contre les corridas, contre l'acharnement thérapeutique et contre l'euthanasie, et le pire, eux qui en veulent au monde entier, ils sont contre la guerre. 

 Ils disent non à tout. Jean Amadou qui suivait le tour de France cycliste regardait en souriant la multitude de banderoles brandies par des mécontents tout au long de la route, "NON à ceci!", "NON à cela!", il avait même déniché sur une étape en Auvergne je crois, un calicot sur lequel était inscrit un seul mot: "NON !". Sacré Amadou, il nous manque. 

 S'ils m'énervent aussi, c'est qu'ils s'opposent à tout et à n'importe quoi, mais qu'ils ne le font qu'en paroles. Réunions de famille, entre copains, sur le zinc ou les gradins du stade, à la radio et à la télé aussi, nous avons dans notre pays un contingent inépuisable de révoltés, que dis-je? de révolutionnaires! A ceux-ci s'ajoutent les anciens combattants intarissables des années de guerre (1968...). Debout sur les barricades, ils étaient les Envoyés de l'Idée, chargés d'une mission globale: sortir l'Homme du vieux monde. Leur guerre a fait long feu, mais eux ont survécu et sont aujourd'hui professeurs, députés français ou européens, artistes, architectes, membres d'honneur d'associations humanitaires, écrivains, philosophes invités sur tous les plateaux, tous un peu bedonnants et sûrs d'eux-mêmes, peu avares de conseils sur toutes les situations qui se présentent car eux au moins ils ont vécu et pas qu'un peu. 

 Bref toutes ces grandes gueules m'énervent, mais pas autant que ceux qui la ferment à la moindre occasion. C'est facile de critiquer les soixant'huitards en leur assénant que leur révolte d'étudiants n'a servi à rien, oui facile. Mais quand cette critique ricanante vient de ceux qui n'ont jamais levé le petit doigt contre quoi que ce soit, cela m'énerve aussi. Ces bons pères et mères de famille qui ont contre vents et marées -alors que d'autres tentaient de changer le monde- poursuivi assidûment leurs études, préparé leurs diplômes et assuré leur carrière, cela m'insupporte qu'ils viennent marmonner aujourd'hui que puisque s'agiter n'a servi à rien, ils étaient les plus raisonnables et les plus sages. Bref, ils alimentent le vieil adage selon lequel, le bonheur consiste à rester assis et ne rien faire. 

 Vous leur présenteriez une pétition exigeant le maintien du statu quo, par peur de l'engagement ils ne la signeraient pas. Et le pire, m'entendez-vous? Le pire, c'est qu'ils ont raison. Ceux qui se planquent ou qui frôlent les murs quand l'avenir est incertain ont raison. Il ne faut pas se mettre en avant. Et puis attendez, il y a les risques qu'on fait courir à ses proches, ah ça des arguments ils en ont, et toujours inattaquables. La seule idée qu'ils ont retenu de la philosophie des Lumières, c'est qu'il faut cultiver son jardin. Ils fuient tout ce qui peut mener à l'aventure. L'aventure! Quelle horreur pour ces gens qui n'existent que sur papiers d'identité et feuille d'impôt. Je ne vais pas comparer les années soixante à celles de la guerre, la vraie, mais si des cinglés -ils ne l'étaient pas!- n'avaient pas fait sauter des trains au risque d'être fusillés, si des gens déraisonnables n'avaient pas mis à l'abri des enfants juifs au risque d'être déportés avec eux, si des femmes et des hommes n'avaient pas franchi la Manche afin d'en finir plus vite avec l'occupation de la France, si des gens simples, des gens de tous les jours, maires, instituteurs, ouvriers et paysans n'avaient pas caché ici un parachutiste, là un résistant, un enfant ou une famille entière, la situation aurait-elle été plus raisonnable pour autant ? 

 La raison n'est pas nécessairement du côté qu'on croit. S'il peut être déraisonnable de monter des barricades et de mettre en danger sa vie et celle de sa famille, il l'est tout autant de croire qu'en gardant son calme en toute occasion, les choses s'arrangeront. La passivité n'apporte pas nécessairement la paix, en tous cas pas celle de l'âme.

  

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08/01/2015

Hommages

 

 

Sous le choc, il faut surmonter sa colère, mauvaise conseillère. 

Respect pour les victimes, leurs proches qui sont dans la douleur. 

Hommage au journal, drapeau de la démocratie. 

Hommage aux artistes qui dessinent leurs idées avec talent et courage. 

Hommage à deux policiers qui ont perdu la vie dans l'accomplissement de leur mission. 

Hommage à ceux qui étaient là, invités. 

Hommage à ceux qui étaient là comme l'agent d'entretien hier. 

Hommage à ceux qui se battent, hommage au journal danois Jyllands-Posten, hommage au dessinateur Kurt Westergaard. 

Hommage à ceux qui s'étaient manifestés pour défendre la liberté de la presse quand Charlie Hebdo fut traduit devant le tribunal correctionnel de Paris en février 2007. 

Hommage à tous ces journalistes, ces dessinateurs, ces patrons de presse qui demain, après-demain, bientôt, publierons et à la une le dessin d'un prophète avec une bombe sur la tête en guise de turban. 

Je suis Charlie.

 

 

 

10:20 Publié dans gens | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : charlie hebdo