Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

09/05/2012

La distinction

 

 L’expérience invite à se méfier de ceux qui parlent au nom de tous. Le simple bon sens fait la différence entre un ouvrier qui défend son emploi et une personne qui défend l’emploi des ouvriers. Que le premier défende son emploi c’est dans la nature des choses, et s’il parle au micro, qui mettra en doute la sincérité de ses propos ? Le responsable syndical sera écouté avec circonspection, car s’il est parfois comme ouvrier en situation précaire, il est aussi engagé dans un autre combat, celui de sa crédibilité auprès des siens, et vis-à-vis de ceux qui l’interrogent, peut-être même de la France entière. Quand au responsable politique tenant un meeting devant la porte de l’usine en pleine période électorale, il faudrait être naïf ou membre du même parti pour croire en la sincérité de son discours.  

 Et c’est là un paradoxe : plus on s’éloigne de la vie réelle, plus les idées foisonnent et sont belles. Avez-vous déjà entendu un père ou une mère de famille réduits au minimum vital après la perte de leur emploi vous parler de nationalisation de l’industrie et des banques, de l’expropriation du capital, de socialisme, de droits de l’homme et de la société future d’amour et de partage ? Ce sont là des idées généreuses et magnifiques qui ne peuvent jaillir que d’un esprit libéré de tout souci matériel. Il faut vivre bien et avoir fait de longues études pour croire qu’on va sauver le monde. On peut comprendre le regard méfiant porté par l’ouvrière, le paysan ou le chômeur sur cet être venu d’ailleurs qui vole à leur secours. Trop distingué pour être honnête. Cela cache quelque chose. Distingué, distinct. Distinct. Voilà le mot.  

 Sur la planète Extrême Gauche il était de bon ton de dire –peut-être est-ce encore le cas- que l’avant-garde ouvrière doit accompagner la lutte de la classe du même nom, tout en étant distincte de celle-ci. Oui, forcément distincte car on ne peut pas confondre quelqu’un qui sait et quelqu’un qui ne sait pas. L’ouvrière licenciée, le petit producteur de lait, le chômeur longue durée ne savent qu’une chose : qu’ils sont dans la mouise et n’ont plus que leurs yeux pour pleurer. Le révolutionnaire lui, sait qu’un jour, comme la cuisinière de Lénine, ils seront au pouvoir réglant du même coup tous les problèmes de l’humanité. Gros bêta qu’il est le menu peuple ne sait rien de tout cela. Et encore il faut préciser. Pris individuellement, ces gens sont d’une ignorance crasse sur tout ce qui concerne leur avenir. En groupe, c’est différent et c’est là toute la force de la conception révolutionnaire : elle réside dans la notion de classe. L’ouvrier individuel n’est rien, c’est un niais incapable de comprendre la première ligne d’un programme politique. La classe ouvrière par contre –quand elle se réveille, et c’est le rôle de l’avant-garde de la stimuler- peut prendre conscience qu’elle est une force, et alors là… Vous allez me dire que les exemples historiques d’un tel réveil ne sont pas enthousiasmants, certes. Mais c’étaient des ballons d’essai, la prochaine fois tout va bien se passer. 

 J’étais au service militaire en 1971, sursitaire. Ceux dans mon cas étaient une minorité. Certains étaient des militants d’extrême gauche, encore tout émoustillés par le cataclysme de Mai 68. N’était-ce pas surprenant de voir ces antimilitaristes s’empresser de postuler pour les EOR (école d’officiers de réserve) ? Alors que le plus grand nombre des appelés, pour des broutilles, se faisaient sucrer leur permission, se tapaient les manœuvres, les rassemblements au coup de sifflet pour le seul plaisir d’un adjudant sadique ayant fait ses armes en Algérie on imagine comment. Des appelés qui, après avoir crapahuté dans la boue jusqu’à la tombée de la nuit, devaient encore nettoyer leur arme sous les yeux inquisiteurs de qui ? D’un troufion de notre âge déjà maréchal des logis après trois mois de classes, qui nous obligeait à rentrer de manœuvre en rang par deux et au pas parce que nous avions entonné des chants qui n’avaient rien de militaire. Il était instituteur dans le civil…  

 Si des liens d’amitié se sont créés dans cette caserne, ce ne fut pas nécessairement entre jeunes de même milieu social. Il y eut même quelques échanges intéressants entre des étudiants et de très jeunes engagés, enfants de mineurs qui depuis la fermeture des mines (on était en Lorraine) n’avaient pour tout avenir que celui proposé par l’armée. Mais le plus extraordinaire, ce fut James.  

 Pour toujours, l’image de ce jeune homme, esprit et corps, restera gravé dans ma mémoire. C’était un jeune ouvrier qui travaillait dans une usine d’emballages de la région parisienne. Le premier soir, on faisait connaissance. On avait étalé sur la table saucisson, camembert et une ou deux bouteilles, on commençait à peine à tartiner, accompagnés par des chansons de Brassens que certains connaissaient par cœur, et aussi parce que l’un d’entre nous était venu faire ses classes avec son arme, une guitare sèche. On commençait à peine. Soudain la porte de la chambre s’ouvre avec fracas. Un hurlement. En réalité, nous l’avons appris par la suite, c’était une injonction, dans une forme très exclamative : « Garde à vous ! ». En langage ésotérique, et aussi parce que c’est plus stimulant, on n’entend que « vououou !!! ». Nous eûmes à peine le temps de lâcher les tartines, il posa délicatement son avant-bras sur le bord de la table et le fit glisser jusqu’à l’autre bord. Bouteilles, saucisson, pain, fromage : tout était par terre. Je reviens dans trois minutes, tout sera en ordre. On était debout au pied de nos lits, sidérés. 

 C’est alors que tout commença. Pour sortir, l’individu posa sa main sur la poignée de la porte, quand on entendit une petite voix fluette mais claire et distincte prononcer ces quelques mots : « On n’est pas des bêtes pour nous parler comme ça. » 

 James n’était pas antimilitariste comme vous et moi, parce que ceci parce que cela, la guerre est une chose affreuse et tout le pataquès. Non. James était antimilitariste par essence. Son âme, son corps étaient antimilitaristes, ses fesses aussi malheureusement, le préhominien  chargé de l’élevage des bleus dans notre batterie le comprit bien vite, aidé par ses rangers. Notre copain, les larmes me viennent aux yeux d’en parler comme ça, notre copain avait un problème de coordination dans ses mouvements, je dirais dyslexie, mais on me dit que cela concerne l’écriture. Bref, il mettait un temps fou à nouer ses lacets, il fermait sa vareuse en décalant les boutons, en plus il lui fallait toujours un temps de réflexion avant de répondre à un stimulus. Dans la vie courante c’est un handicap, dans l’armée une mutinerie. Pour l’appel du matin au rassemblement, comme des moutons nous dévalâmes l’escalier de la caserne pour nous ranger en ordre sous le regard satisfait du gradé de service. James manquait à l’appel. Il apparut enfin, chemise sortant du pantalon, veste mal boutonnée, un lacet déjà défait et le béret dressé en cône au-dessus de la tête par une mèche rebelle.  

 Dès le premier jour, on sait qui est qui. Il y a ceux qui rient et ceux qui ne rient pas. On remarqua bien vite que ceux qui riaient des maladresses de James restaient, face aux pitreries lamentables de ceux qui donnaient des ordres et signaient les permissions, des spectateurs sérieux et attendris. Mais la solidarité de quelques soldats de la batterie fut indéfectible. Au coup de sifflet du matin, on ne descendait pas tant que notre copain n’avait pas lacé ses rangers. On l’aidait même. James, où es-tu ? Qu’es-tu devenu ? 

  Voyez, j’étais parti pour dire des méchancetés de ces intellectuels à la noix qui donnent des conseils au peuple, et me voilà entraîné dans mes souvenirs. Oui, j’ai fait de belles rencontres à l’armée, il y avait Ronan aussi. Bon j’arrête là. Et pendant que nous piochions dans la cour de la caserne, punis d’avoir signé une pétition contre les brutalités de l’adjudant qui avait poussé James dans l’escalier, d’autres menaient la vie de château, maréchaux des logis au bout de trois mois de classes, faisaient des comptes, grattait le papier dans les bureaux, et je vous prie de croire que parmi ces gens, il y avait de fameux révolutionnaires, avant-garde de la classe ouvrière, mais distincte. Je ne me rappelle pas tout, mais je doute que ces braves soldats aient mis un jour au cours de manœuvres un seul pied dans la boue.  

 On ne dresse pas les hommes à coup de grandes idées. Il y a des ouvriers, des cultivateurs, des pêcheurs, des instituteurs, des gens qui ont fait des études en usine, dans les champs ou en mer, ou dans les écoles en présence des enfants, qui en savent plus que d’autres qui n’ont fréquenté que les livres. Ce n’est pas un pamphlet contre la culture, celle des Grandes Ecoles, encore moins contre les systèmes philosophiques. C’est une constatation : ceux qui parlent le plus sont trop souvent ceux qui en savent le moins. Il leur arrive d’être dangereux, quand ils se font les porte-parole de ceux qu’ils ne connaissent que par les livres. Et bien que ces intellectuels se déclarent souvent athées, cette manie qu’ils ont d’intégrer les hommes dans leurs plans a quelque chose à voir avec le dogmatisme religieux. Contrairement à la statue sculptée avec amour par Pygmalion, qu’Aphrodite anima et lui donna comme femme, aucun ouvrier n’est jamais sorti vivant d’un manuel sur la théorie de la lutte des classes. Beaucoup de travailleurs ont souffert quand il s’est agi d’appliquer à la virgule près de grandes idées qui n’étaient pas aussi généreuses qu’on l’avait laissé croire. Des millions d’hommes, des peuples entiers ont souffert. A la tête de ces états une bureaucratie implacable car sûre de détenir la vérité montrait à tous que les sacrifices étaient nécessaires. Nomenclature instruite et avertie, elle profitait du travail du peuple, s’enrichissait, habitait des résidences de luxe, à l’écart, distincte. 

 

§ 

 

13/04/2012

Si la vie n'est qu'un passage

 

   

 C’est la recette du bonheur. Folâtrer de gauche, de droite. Ecouter les nouvelles d’une oreille distraite. S’inquiéter de ce qu’on mettra cet hiver. Penser à inviter untel ou une telle. Changer de traiteur. Tiens, une irritation. Ce n’est pas tous les jours. 

 Elle ne s’emporte jamais. Immortelle ? Non. Combattues sans relâche, les rides en témoignent. Elles sillonnent le visage. Mais s’infiltrent aussi à l’intérieur, dans les circonvolutions de l’esprit. Nuit et jour elle y pense, le vieillissement est quelque chose de terrible. Pire que toutes les catastrophes que la nature nous inflige. Celles-là : pluies diluviennes, tornades, sécheresse, séismes, elle ne les craint pas.  

 Car elle est protégée de Dieu. Il l’a déposée dans une région calme, tempérée, sans histoires, sans violence, sans pauvres qui vous collent aux fesses, sans les soucis qui rendent la vie difficile à tant de gens qu’elle plaint, sincèrement, elle l’a fait savoir dimanche entre gens de bonne compagnie. Adhérente à toutes les associations protectrices des animaux et des hommes, elle poste des chèques qui diminuent le quota de ses impôts mais elle ne le fait pas pour ça.  

 Elle est chrétienne, par héritage. C’est ce qui se fait de mieux dans ces milieux, on maintient la tradition. Petit assaisonnement pour donner du peps à une vie trop imprégnée de valeurs terrestres. Elle pâlit d’abord, puis s’indigne quand, du haut-parleur de Monoprix, elle apprend qu’un homme est mort de froid dans la rue. 

 Pour meubler ses jours, elle se met au crochet, tout en conversant avec ses amies sur le net. On parle du SDF et de toutes nos petites misères de tous les jours. On présente devant la webcam les couleurs chatoyantes de la dernière réalisation sur canevas. D’autres montrent leur bébé, la décapotable on ne peut pas, on la verra dimanche. Et tout ce petit monde rit et s’agite, après tout on ne vit qu’une fois. Pendu au mur, un poète le dit, la vie n’est qu’un passage. 

 Il est tard, le quartier s’endort. Sur l’écran de télé des personnages s’animent et chantent. C’est à l’autre bout du monde. Là-bas aussi on est heureux. On voit bien que les gens s’aiment et qu’ils font bon usage de ce que le Très-Haut nous a accordé. A quoi bon toujours voir le mauvais côté des choses ? 

 

§

19:14 Publié dans gens | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : insouciance, vacuité

09/04/2012

C'est un homme que j'ai rencontré

 

 Pourquoi se rendre à l’autre bout du monde pour rencontrer des hommes ? Il y en a là, tout près. Et des sévères. J’en connais un, immigré des pieds à la tête. Il est blanc avec des grandes moustaches, je soupçonne une origine picarde, je penche pour le pays de Bray. Je l’appelle le marcheur. Vous sortez de chez vous à n’importe quelle heure, vous le rencontrez, il marche. Et toujours sur le même trajet. De chez lui, d’ailleurs je ne sais pas où, jusqu’au supermarché. Ou le contraire, il porte un grand sac lourd avec marqué Leclerc dessus. Où il habite, c’est un mystère. D’ailleurs c’est mieux comme ça. J’imagine.  

 Une grotte, un abri sous roche ? Je penche pour une cabane au fond des bois avec des tôles et de la fumée qui sort de partout. Je vois des animaux, des poules c’est sûr, peut-être un ou deux chiens, des chats tout autour dans les arbres. Je ne vois pas de femme, je ne vois pas d’enfant. Je peux me tromper. L’homme qui marche je l’ai peut-être rêvé, et tout ce que je raconte, ce sont des balivernes, il ne vit ni sous une roche ni dans une cabane. Pourquoi pas un envoyé d’ailleurs, de Proxima du Centaure, venu étudier les hommes ? Non, un extra-terrestre se serait fondu dans le paysage, il aurait fait comme tout le monde, aurait pris sa voiture, une twingo bleue métallisée avec des jantes en alliage, abéesse et gépéesse, et je ne l’aurais pas vu. 

 L’homme qui marche existe j’en suis sûr. Je me rends au supermarché rien que pour le rencontrer, on se salue quand on se croise, et si par pur hasard nous marchons dans le même sens, moi devant, comme il est plus rapide, je sens sa présence et j’entends son souffle dans mon dos. Je me prépare, je joue franc jeu. Je m’arrête, me retourne. Il s’arrête. Un large sourire, nos regards se croisent. Nous échangeons des mots qui n’ont rien de banal, bonjour, bonsoir, ça fait du bien de marcher au soleil, on en a de la chance avec le temps en ce moment, oui, ce sont des mots qui n’ont rien de banal quand ils sont dits par un être qui des pieds à la tête sent bon l’humanité.  

 C’est un homme, un vrai, je le vois dans son sourire. Qu’il habite où il veut, une grotte, une caravane, une hutte, un sous-sol, un étage, c’est un homme qui m’a dit bonjour, et qui le pense. 

 

§