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24/11/2011

Cette race d'humains au courant de tout

 Nous visitions le musée de Descartes lorsque je tombai sur cette phrase d’Habermas:

 « La force libératrice de la réflexion ne peut être remplacée par un déploiement de savoir techniquement utilisable. »  

 Vous rendez-vous compte ? Cela fut écrit en 1919. Je n’en changerai pas un mot aujourd’hui. La technique qui était un art est devenu un procédé, une façon de faire, un mode de production. Elle nous apporte un tel confort, elle rend la vie tellement plus facile qu’il serait fallacieux de s’en prendre à elle, de clamer son inutilité –tout en profitant secrètement de ses avantages. Je suis à l’instant même assis devant un écran sur lequel apparaît ce que j’écris, disparaît instantanément ce que j’efface, écran planté sur un appareil qui garde en mémoire et pour l’éternité la quintessence de mes pensées brumeuses il est 8 heures du matin. Pour l’éternité ? C’est encore à prouver et ce n’est pas demain la veille, par définition. 

 Nous sommes envahis par la technique. Et le plus grave, c’est qu’on la confond avec le progrès. On oublie facilement qu’elle n’est qu’un moyen. Une commodité permettant de parvenir mieux et plus vite à ses fins. Si c’est pour libérer des personnes de l’esclavage domestique, si elle permet de secourir plus vite et jusqu’au bout de la terre des populations en péril, si c’est pour soulager, soigner, éduquer, certes. Mais elle permet aussi bien d’autres choses négatives.  

 Le déploiement du savoir, il est partout. De quelque côté que je me tourne, je rencontre des gens qui savent tout sur tout. Sur les taux de remboursement, les déclarations à faire aux assurances, le choix d’un avocat, s’il fera beau demain, si la crise va s’aggraver, s’il y a un dieu, si c’est le jour des poubelles, et de quelle couleur, si le prix du gasoil va encore grimper, si les centrales vont résister au prochain séisme, s’il y a de la vie ailleurs dans l’univers, si Josette sort avec Marc Antoine,  si untel vote pour untel, et tout cela est dit sur un ton qui ne supporte aucune contestation, même pas une question. D’ailleurs le temps pour répondre est passé, Jesaistout a disparu, retourné prestement à ses affaires de haute importance. Et vous restez planté là, ébaubi, vous demandant si toutes ces années passées sur les bancs de l’école vous ont servi à quelque chose. Oui, vous n’êtes qu’un ignorant, né trop tôt dans un siècle où les savants n’avaient pas encore pris le pouvoir.  

 Les savants ! Cette race d’humains qui sont au courant de tout. Au courant, cela leur va bien, car aujourd’hui tout fonctionne sur piles. Coupez le courant, il n’y a plus personne. Plus d’émissions abêtissantes radio et télé, plus de mercure dans les nappes phréatiques, plus d’électrocutions, les gens se remettraient au sport et pas seulement le dimanche matin, en allant pomper à la main chez Total pour ravitailler leur automobile, il y aurait moins de monde sur les routes.  

 Les petits métiers renaîtraient.  Celui de photographe. La jeunesse découvrirait la beauté d’un bromure, et même celle en négatif d’un cliché treize dix-huit, portrait, paysage, nature morte. Et peut-être se remettrait-on à peindre, à dessiner, à écrire. Oui, je me mettrais à écrire avec un crayon ou une plume. Et vous ne seriez pas devant cet écran, mais plongé dans la lecture d’un livre beaucoup plus passionnant que la ritournelle de mes élucubrations. 

 Quelle belle formule : « La force libératrice de la réflexion » ! Mais quand je vois ce chef de famille qui sait tout sur tout et qui impose le silence à sa femme, je ne me demande plus si le savoir est libérateur. Et pourtant, en réfléchissant, je me dis que la vie de Jesaistout est plus facile, et je l’envie. Pour elle aussi c’est mieux, car elle profite du savoir faire de son héros qui sait évacuer les problèmes, faire les bonnes démarches, à qui s’adresser et de quelle façon. Il sait où faire les courses, où c’est moins cher, où l’on est servi plus vite. Il a dans la tête la carte des radars et ne se fait jamais prendre. Il n’a pas travaillé mieux ni plus que les autres, mais touche sa retraite à taux plein. Il a déjà planifié ses obsèques. Rien, absolument rien dans sa vie ne ressemble de près ou de loin à une surprise. Il ne s’embarrasse pas de questions. Et c’est cela qui fait le malheur de tant de gens. Ils s’interrogent. 

 

§ 

Habermas (Jürgen) (Düsseldorf, 1929), sociologue et philosophe allemand. Continuateur de l’école de Francfort, il entend intégrer la théorie critique dans une théorie de l’action, orientée vers un réformisme radical (la Technique et la Science comme idéologie, 1968; Morale et Communication, 1986).

 © Hachette Multimédia / Hachette Livre, 2001

 

14/11/2011

Libération de trois français au Yémen

 

 

Trois personnes qui avaient été prises en otage au Yémen ont été libérées. Membres d’une ONG qui intervenait dans le cadre du développement agricole, elles avaient été enlevées le 28 mai par une branche yéménite d’Al-Qaïda. 

A condition de ne pas oublier Denis Allex, Thierry Dol, Marc Ferret, Daniel Larribe et Pierre Legrand, cinq ressortissants français encore en détention en Somalie (Denis Allex) et au Sahel, comment ne pas nous réjouir de cette nouvelle, quelques semaines après la libération de Gilad Shalit ? 

  Comment aussi ne pas être choqué par ces commentaires selon lesquels des sommes énormes (dont on ne sait pas le montant, ni même si elles existent) auraient été versées aux terroristes en échange de ces libérations ? Et alors ?

 On nous dit : ces sommes « énormes » auraient pu profiter à la France qui en a bien besoin… Ces contradicteurs tiendraient-ils le même langage si les personnes kidnappées avaient fait partie de leur propre famille ?

 Question sacrifice, si des sommes énormes ont été versées, c’est peu comparé à ce que les israéliens ont dû céder pour la libération de Gilad Shalit. A mon sens, c’est tout à leur honneur, car la vie d’un homme n’a pas de prix.

 Plus insidieux: le président français intervient pour libérer des otages chaque fois qu’une élection est en vue. Tiens donc, celui que ces éternels contestataires ne cessent de qualifier de guignol aurait un pouvoir tel à l’échelle du monde qu’il serait entendu par les pires des terroristes ? 

 Par contre, peu de commentaires sur les coupables, les vrais, ceux qui sèment la terreur pour imposer leur vision du monde.  

 Félicitons-nous du retour de nos compatriotes, et espérons que les démarches aboutiront pour la libération de Denis Allex, Thierry Dol, Marc Ferret, Daniel Larribe et Pierre Legrand. 

 

§

 

 

 

 

 

10:57 Publié dans gens | Lien permanent | Commentaires (0)

22/09/2011

Prendre encore plus à ceux qui n'ont rien

 

  Moins il y a de solutions pour résoudre la montagne des problèmes qui se posent à l’humanité, plus il y a de gros malins pour proposer des solutions. « Il n’y a qu’à… » : voilà le programme politique de toutes les oppositions du monde. Par exemple, il n’y a qu’à prendre l’argent où il se trouve. Une solution plébiscitée par la quasi-unanimité des pauvres, ce qui est normal, mais aussi par les riches… quand ils sont dans l’opposition. Parvenus au pouvoir, ils oublient tout.  

 Les pauvres, eux, n’oublieraient pas. Mais ils ne sont jamais au pouvoir. L’accès au pouvoir est conditionné par l’appartenance à un réseau, un parti, une association de bonnes œuvres, il est conseillé d’avoir suivi de longues études dans une grande école. Il faut être capable de tenir de longs discours pour ne rien dire, chose impossible pour un pauvre qui est plongé dans le nécessaire et qui exprime clairement et distinctement des faits réels. Jamais on n’entendra une ouvrière licenciée après vingt ans d’entreprise étaler en long et en large au journaliste, que « la conjoncture internationale et l’équilibre budgétaire rendent inéluctables certains sacrifices y compris malheureusement et je le déplore quelques compressions d’effectif dans l’industrie.» 

 Pour le riche, l’idéal du pauvre, c’est Job. Combien ce poème biblique a pu faire de mal dans les chaumières ! Jobard, facile à duper, fichu à la porte, laissant une famille sans autre ressource que la charité publique, prosterné, l’infortuné dirait aujourd’hui: « Le Seigneur avait donné, le Seigneur a repris ; que le nom du Seigneur soit béni ! » (Job 1,21) ?  Mais non, au vingt-et-unième siècle, l’infortuné ne dit rien de tout cela. Dieu est introuvable, et contrairement au héros biblique, le travailleur sans emploi ne retrouve jamais la prospérité, car à cinquante ans, aucune entreprise ne lui ouvre ses portes. 

 Et moins il y a de solutions, plus on vous en propose de radicales. C’est le danger qui guette les démocraties plongées dans la crise. Les démarcheurs en tout genre vont frapper à nos portes. Autrement plus dangereux que les Témoins de Jéhovah et les Scouts de France, les vendeurs de systèmes, les pros de la doctrine, les installateurs de clôtures, les marchands de canon, les fous de dieux, les messagers de puissances qui n’existent que dans les cauchemars sont là. Ces malfaisants n’existent et ne menacent que parce que la démocratie les tolère. Ils la montrent du doigt. Elle est coupable de tout. Ils lui collent des mots bien à eux, des mots qui font peur : capitalisme au bord de l’implosion, société occidentale dégénérée, impérialisme yankee, lobby juif international, franc-maçonnerie, des mots enrobés de mystère et qui font peur. Et les bons démocrates que nous sommes les laissons dire, car si les déclarations des droits humains interdisent le crime, elles ne donnent pas les moyens de faire taire ceux qui le préparent. 

 Aujourd’hui, sont réduits au silence ceux qui subissent la crise. Plus rien ne compte que les remboursements de dettes, le sauvetage de pays en perdition, la crise boursière. Ne parlez surtout pas de vos problèmes, ils ne sont rien par rapport aux dangers qui menacent la planète. Personne n’ose le dire, mais les grands de ce monde le savent, eux qui s’accordent des emplois fictifs et des indemnités à tire-larigot : il faut prendre encore plus à ceux qui n’ont rien pour que la machine redémarre. On fera appel pour cela aux cordes sensibles, on prendra les chômeurs par les sentiments : sagesse, raison, solidarité nationale, patriotisme. Finalement ces donneurs de leçons qui nous gouvernent accomplissent le vœu des Anciens : ils sont devenus philosophes. N’est-ce pas Epictète qui disait : 

 « N’essaie pas que ce qui arrive arrive comme tu veux, mais veux ce qui arrive comme il arrive, et tu couleras des jours heureux. » ?

 C’est au-dessus de nos forces. 

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