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11/05/2009

Silences

 

 Pardonnez-moi cette longue citation d’un texte de la LICRA publié le 28 juillet 2008. Il s’agit d’une pétition (dont je ne copie qu’un extrait) alertant l’opinion suite aux dérives inquiétantes de l’ONU, et surtout de son Conseil des Droits de l’Homme :

 

…« Par sa mécanique interne, les coalitions et les alliances qui s’y constituent, les discours qui s’y tiennent, les textes qui s’y négocient et la terminologie utilisée anéantissent la liberté d’expression, légitiment l’oppression des femmes et stigmatisent systématiquement les démocraties occidentales. Le CDH est devenu une machine de guerre idéologique à l’encontre de ses principes fondateurs. Ignorée des grands médias, jour après jour, session après session, résolution après résolution, une rhétorique politique est forgée pour légitimer les passages à l’acte et les violences de demain.

Une « triple alliance » composée de l'Organisation de la Conférence Islamique (OCI) représentée jusqu’à ce jour par le Pakistan, du Mouvement des Non Alignés où Cuba, le Venezuela et l’Iran ont un rôle central, et de la Chine - avec la complaisance cynique de la Russie – œuvre ainsi à la mise en place d’une véritable révolution prétendument « multiculturelle ». Ainsi, le Rapporteur spécial de l’ONU sur les formes contemporaines de racisme Doudou Diène déclare d’ores et déjà qu’énoncer une critique contre le port de la Burqa constitue une agression raciste, que la laïcité est ancrée dans une culture esclavagiste et colonialiste et que la loi française contre le port des signes religieux à l’école participe du racisme antimusulman, renommé « islamophobie occidentale ».

La confusion des esprits est à son comble quand est dénoncée comme une attitude raciste toute critique de la religion. C’est une menace radicale contre la liberté de penser qui est en train d’être cautionnée par l’ONU. En assimilant au racisme toute critique des dérives de ceux qui parlent au nom de l’islam, parce que supposée relever d’attitudes néo-colonialistes, les porte-paroles de cette nouvelle alliance serrent un peu plus le garrot qu’ils ont passé au cou de leurs propres peuples et sapent les fondements d’une civilité très chèrement acquise en Europe depuis les guerres de religion. »…

 

 Une rhétorique « forgée pour légitimer les passages à l’acte et les violences de demain » « ignorée des grands médias ».

 

 Certes, calme plat en France sur la conférence de l’ONU sur les Droits de l’Homme, ou presque. Beaucoup de commentaires du genre « people » sur les postures et les discours du président iranien (c’est tout juste s’il ne fait pas rire), quand au reste, le plus important : que plus de la moitié des pays représentés capitulent devant une offensive idéologique islamiste sans précédent et surtout sans scrupules, assimilant la critique des religions à du racisme, s’en prenant à la laïcité, aux démocraties, à l’Occident, à l’état d’Israël, sur nos ondes, rien, ni de la part de nos journalistes, nos consultants, nos sociologues, nos politiques de droite et de gauche, rien.

 

 Allons, messieurs, je crois qu’on s’est mal compris : Durban n’était pas une Conférence islamique. J’aurais admis votre silence, votre souci de ne faire aucune publicité pour des illuminés qui voudraient nous voir revenir aux âges farouches. Non, Durban était une Conférence de l’ONU, l’initiative en revenant à son Conseil des Droits de l’Homme ! Les propos qui s’y sont tenus, les résolutions qui en sont issues nous concernent tous : croyants, incroyants, occidentaux, orientaux, femmes et hommes. Alors pourquoi ce silence ?

 

 J’ai dit le mot, ce mot qui me chatouille depuis longtemps, même quand je prends connaissance de déclarations courageuses de certains (peu nombreux) de nos concitoyens révoltés par la propagation de cette nouvelle forme de fascisme, religieuse celle-là, qui voile les filles et les femmes, qui infiltre les associations, qui étend son emprise sur le net (1), qui pratique son culte jusque dans la rue et qui en demande toujours plus, ne reconnaissant d’autres lois que celles imposées par le coran, méprisant cette démocratie qui pourtant accueille ses adeptes, oui, quand je prends connaissance des déclarations courageuses de certains, jamais je n’ai réponse à la question : pourquoi ce silence ?

 

 Pourquoi les partis de gauche, si prompts à qualifier de « liberticide » tout projet de loi venant de droite, qui étaient il n’y a pas si longtemps encore les champions de la laïcité, qui prônent l’égalité des sexes et la plus grande liberté dans l’orientation sexuelle, pourquoi se taisent-ils ? Pire, pourquoi certains de leurs élus admettent-ils aussi facilement dans certaines métropoles, la nécessité de construire de nouvelles mosquées, en violant s’il le faut (mais discrètement par des moyens détournés, on est de gauche…) la loi de 1905 de séparation de l’église et de l’état ?

 

 Pourquoi les organisations d’extrême gauche, qui prônent toutes les formes de libération, et même celle de l’humanité, qui rassemblent des athées, des agnostiques, des libres penseurs, une extrême gauche souvent issue du marxisme pour lequel la religion était « l’opium du peuple », pourquoi ces militants si radicaux adoptent-ils la politique de l’autruche quand il s’agit de l’islam ? Pourquoi manifestent-ils aux côtés des fanatiques religieux derrière le drapeau du Hamas et du Hezbollah ? Pourquoi se taisent-ils, eux les pourfendeurs de toutes les formes de racisme -qui pour eux est une maladie véhiculée par l’idéologie bourgeoise- lorsque des lycéens ou des étudiants juifs se font agresser sur le chemin de l’école ?

 

 Pourquoi des associations réputées anti-racistes feignent-elles de confondre critique des religions et racisme anti-immigrés, alors qu’elles savent très bien que les religions n’ont rien à voir avec les races et à quel point les immigrés (une bonne partie d’entre eux) apprécient de vivre dans un pays laïque et démocratique, à commencer par les femmes ? Doit-on rappeler à ces bonnes consciences le sort qui est réservé aux démocrates, aux incroyants, aux adeptes d’une autre confession, aux filles et aux femmes dans les pays où cette religion fait la loi ? Pourquoi certaines de ces associations ont-elles franchi la ligne rouge, devenant –sous l’argument fallacieux d’anti-racisme- d’excellents propagandistes de l’islam ?

 

 Pourquoi les défenseurs des droits de l’homme, et les associations d’anciens déportés ne condamnent-elles pas publiquement –autrement que par de simples communiqués, des entrefilets dans la presse et de courtes apparitions sur les ondes- les propos infamants des négationnistes de la Shoah ? Des négationnistes qui ont de plus en plus pignon sur rue et sur le net, ajoutant leur pierre à l’antisémitisme déclaré des fondamentalistes islamistes et aussi ne l’oublions pas d’une extrême droite amusée par les facéties d’un pauvre clown qui ridiculise sur scène six millions de victimes de l’holocauste.

 

 Pourquoi la télévision si avide d’audience, donc de débats sur des sujets d’actualité brûlante n’invite-t-elle pas sur ses plateaux ces professeurs d’histoire, de philosophie, d’éducation physique confrontés chaque jour à des propos, des attitudes qui ne sont plus celles d’adolescents, mais de jeunes gens déjà sous la coupe d’une idéologie conquérante et qui s’annonce dévastatrice pour les consciences, pour la liberté et la démocratie ? Voici un témoignage qui a été diffusé récemment sur le site « Riposte laïque » :

 

« Les insultes à caractère raciste ou antisémite croissent et s’amplifient chaque jour davantage, nous sommes, nous enseignants, devenus coutumiers de la chose, des : « va manger ton halouf », « tu pues le français », « sale français, « tu écris en juif », « sale juif » et autres infâmes injures deviennent une manière d’afficher son islamité. Dans ce type d’établissement, être d’une confession autre que musulmane est en soi une abjection ; ces élèves-là, non musulmans j’entends, sont tout au plus tolérés, mais ils doivent faire profil bas, il n’est pas question de tenir tête aux Fofana bis. »

 

 Pourquoi les syndicats de ces enseignants font-ils la sourde oreille, voyant là des incidents dont le pouvoir est seul responsable, la « turbulence » de ces jeunes étant liée essentiellement au problème des banlieues : chômage, misère, désespoir, islam. L’équation est simple, qui a l’avantage de faire de l’islam une fatalité, donc de le dédouaner, et même de le justifier en prenant mille détours, dont celui-ci : il y aurait un islam doux, supportable avec lequel nous pourrons vivre en bonne entente, mais si, regardez ces foulards aux couleurs aguichantes avec lesquels de jolies filles très libérées se couvrent la tête… Une équation qui a aussi cet avantage: elle montre du doigt l’ennemi de classe: la droite, le gouvernement, le grand capital, la bourse, et pourquoi pas l’impérialisme américain. Attendons encore un peu, les prochaines élections vont tout régler. Amen.

 

 Et la droite dans tout ça ? Visiblement ses chevaliers ont la frousse. On les entend psalmodier avec la plus grande fermeté les principes qui fondent la laïcité, la démocratie, la République. C’est un peu ce qui m’inquiète, ces discours sont trop appuyés pour être suivis d’effets. Derniers mots avant capitulation. Ses élus font construire des mosquées à tour de bras. Créé par le président, le Conseil Français du Culte Musulman est un cheval de Troie. Les Frères occupent le terrain. On discute, on parlemente, on évite l’affrontement. Ce qui nous ramène à la vieille question : doit-on parler avec des ennemis de la démocratie, avec des individus qui, quand ils sont au pouvoir imposent par la violence leur conception du monde ? La droite répond : oui. Pourquoi ? Pour favoriser la signature de contrats avec les riches états théocratiques ? Il faut espérer que non, car nos libertés valent plus cher que ça. D’ailleurs elles n’ont pas de prix, nos libertés.

 

 Et l’église catholique, si influente à droite, a-t-elle intérêt à ce que la laïcité soit énergiquement défendue ? L’occasion est belle pour l’église, en se faisant œcuménique comme jamais, de prêcher la tolérance vis-à-vis d’une religion concurrente, car après tout, le terrain gagné par l’autre sur l’ennemi commun pourra justifier un nouvel équilibrage et une remise en question de la loi de séparation de l’église et de l’état.

 

 Ce silence des médias, du monde politique et syndical est très inquiétant. Pourquoi ne parlent-ils pas ? Pourquoi ne peut-on aborder ce sujet sans qu’aussitôt on nous fasse taire, sous des prétextes divers : anti-racisme, diversité culturelle, mixité sociale, tolérance, ne pas  mettre de l’huile sur le feu, ne pas nous tromper d’adversaire, il y a plus important, la crise sociale, l’effondrement de la bourse, la misère dans le monde, la drogue, le sida, la grippe mexicaine, les impôts, etc.

 

 Où sont-ils nos philosophes, nos libres penseurs, nos humanistes ? Je ne parle pas de ceux qui sont devenus consultants des radios et télévision aux ordres, dont les lisses paroles ont pour fonction de nous dire que tout va bien se passer, que tout le monde est gentil, que c’est dans l’ordre des choses. Je ne parle pas de ceux qui pensent librement parfois, quand ils sont assurés d’avoir le soutien de l’opinion.

 

 Mais les autres, ceux du pays de Montesquieu, de Voltaire et de Diderot, ceux-là savent. Ils ont vu le danger. Où sont-ils ? Rongent-ils leur frein dans leur coin en silence ? Jusqu’à quand ?

 

 Pourquoi tant de réserve ?

 

§

 

 

 

 

(1) Google France, pour islam 5 330 000 réponses ; christianisme 997 000 ; bouddhisme 917 000 ; judaïsme 714 000 ; catholicisme 366 000 ; protestantisme 243 000 ; islamisme 235 000 ;

Et encore, je distingue islam et islamisme… consultez les sites « islam », vous verrez que beaucoup d’entre eux sont tout sauf œcuméniques.

Conclusion : sur le principal moteur de recherche et pour la France, les sites islamiques sont une fois et demie plus nombreux que les sites relatifs à toutes les autres religions.

12:23 Publié dans étrange | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : islam, médias, propagande

09/05/2009

Marta

 

Tel est pris qui croyait prendre

 

 

 Quand Marta est apparue dans ma vie, les choses se sont bien passées pour moi. Ce serait trop de dire qu’elle fut ma bouée de sauvetage. Avant de la rencontrer, je ne savais faire autre chose que de traîner dans les rues, vivant de petits larcins, furetant à gauche et à droite à la recherche d’un bon coup. La seule chose que je ne recherchais pas c’était le travail et tout ce qui va avec : la femme, les gosses, bref, la vie honnête. Plus qu’une bouée de sauvetage, ce qu’il m’aurait fallu, c’était le paquetage complet du navigateur solitaire : canot de sauvetage, balise Argos.

 Tout a commencé le jour de notre rencontre devant la caisse d’un monoprix. Comme d’ordinaire, j’avais chouravé quelques babioles que j’avais planquées dans les poches de ma veste et de mon pantalon au rayon confiserie et dans l’allée des accessoires électriques parce que j’avais besoin de piles, qu’elles sont chères, et qu’on les dissimule facilement. Et me voilà devant la caisse, je sors les provisions de mon chariot le plus honnêtement du monde. Je n’étais pas trop rassuré quand même car j’avais déjà été fouillé une fois, mais le grand connard avec son chien policier n’avait pas eu de bol, car je n’avais pas trouvé ce que je voulais. Et au moment de hisser le dernier pack de lait sur le plateau roulant, j’entends une petite voix derrière moi, qui me fait :

 

-         Chéri, sors les piles et les chocolats de tes poches, sinon la dame va oublier de les compter !

 

Je ne sais plus si c’était de honte ou de rage, mais j’ai dû lui jeter un regard de feu car longtemps après, elle m’a avoué qu’à ce moment précis elle eut le coup de foudre pour moi. J’ai marmonné 

 

-         Ah oui, j’allais oublier ces trucs-là…

 

Et j’ai tout sorti de mes poches. Bien m’en a pris. A la sortie des caisses deux loubards en civil étaient sur moi, bonjour monsieur, si vous voulez bien nous suivre. Leur seul plaisir ce fut de me voir en slip, et encore j’exagère. Je sors de leur bureau la tête haute et qui je vois qui m’attend ? Ma secouriste.

 

-         Excusez-moi pour tout à l’heure, vous allez dire que je m’occupe de ce qui ne me regarde pas, mais vraiment il faut avoir l’œil sur vous…

 

Le parking. J’étais à pinces, elle nous dirigea vers sa voiture.

 

 Une jolie petite maison genre baraque de fête foraine avec tout ce qu’il faut et plein de bibelots dans tous les coins, des trucs parfaitement inutiles mais agréables à regarder et à tripoter. Avant d’ôter sa veste, elle commença à vider ses poches. L’opération demanda du temps. Il y en avait partout, surtout des petites affaires de maquillage, des tubes de crème, du dentifrice, trois ou quatre brosses à dents aux formes bizarres qu’on voit dans les pubs à la télé, qui vont chercher les saletés dans les coins les plus reculés. Voilà pour la petite veste en jeans. Du pantalon, le plus difficile à extraire, c’étaient les vis à bois. J’ignore encore aujourd’hui pourquoi elle piquait des vis à bois, peut-être seulement pour la beauté du geste, car autant que je m’en souvienne, je ne l’ai jamais vue avec un outil entre les mains. Pour la dernière elle demanda du secours : c’était une grosse en laiton bien accrochée tout au fond dans la doublure de la poche. En allongeant les doigts au maximum, je la touchais, sans toutefois parvenir à la faire pivoter. Marta comprit plus vite que moi qu’il fallait tourner la difficulté :

 

-         Puisque c’est comme ça, on va employer les grands moyens !

 

Elle ouvrit son jeans, et je lui donnai le coup de main pour le faire glisser jusqu’en bas. Là, un instant, je me sentis un peu perdu, je ne savais plus de quoi il fallait que je m’occupe, finalement et par galanterie, je ramassai le pantalon et décrochai la vis, je me souviens c’était du douze, un genre de gros tire-fond pour les charpentes. La petite n’avait pas perdu de temps, son chemisier était déjà plié sur le dossier d’une chaise, je trouvais curieux qu’il n’ait pas de poche, lui dis-je.

 

-         Non, vois-tu, c’est dans les manches.

 

Et elle me brandit fièrement, une dans chaque main, deux paires de bas nylon.

 Elle portait encore sa petite culotte, mais je n’osais rien soupçonner de malhonnête de ce côté-là, et le soutien-gorge. En réalité, et bien que ses petits seins n’en éprouvent nullement le besoin comme j’eus le bonheur de l’apprendre par la suite, elle en portait cinq, aux coloris assortis à ceux des slips que mon regard étonné avait croisés tout à l’heure au début du déballage chapitre veston. Elle ôta même le dernier, bien que celui-là elle ne l’ait pas volé, qu’est-ce que j’en sais après tout, et me fit visiter la maison.

 

 Je ne me souviens pas de tout, mais je garde un bon souvenir de la chambre, surtout de l’estrade. C’est le lit qu’elle appelait comme ça. En fait de lit, il n’y en avait pas. La mobilier, pour le chourer, c’est une autre paire de manches, et de toute façon, ils n’en proposent pas dans les monoprix. Non, un simple matelas en cent-quarante posé à même le sol, bien présenté. Couchage sans artifice, pas du tout tape à l’œil, mais agencé avec goût. Une immense couette de laine dont les reliefs se laissaient doucement modeler par la douce lumière filtrée par la dentelle des rideaux du soupirail. Elle appelait ça une estrade mais c’était pour rire, et avec moi, l’effet tombait à plat, j’avais quitté l’école depuis quelques années déjà, pourtant le mot me faisait encore peur. Mais chez Marta ce jour-là, quand pour la première fois je gravis cette marche, que je n’eus rien à réciter, ce n’était pas nouveau pour moi. Par contre j’appris beaucoup et vite, trois mois exactement, le bulletin trimestriel je le pris en pleine figure :

 

      -  Chéri, j’attends un bébé. 

 

§

 

 

 

Elle a fermé doucement la porte

 

 Ce n’est pas moi qui l’ai quittée. Elle a pris les devants :

 

-         Je t’aime comme jamais je n’ai aimé personne, c’est pourquoi je veux qu’on en reste là. Tu n’es pas fait pour ça. Et le petit je tiens à le garder. Je ne désire pas qu’il connaisse ce qu’on a vécu tous les deux. Tu m’as donné ce qu’il y avait de mieux en toi. Maintenant, reprends ta liberté. Je t’aime. Adieu.

 

 On ne s’est même pas embrassé. Adieu. Elle a fermé doucement la porte. Elle aurait sa mère à deux pas dans les nouveaux immeubles, pour s’occuper du bébé. Marta avait raison, ces choses-là ce n’était pas mon truc. Mais ces mots que j’avais entendus, ces mots prononcés sur un ton gentil, presque maternel, que j’avais donné ce qu’il y avait de mieux en moi, ces mots ressemblaient à ceux qu’on entend à la fin d’un film. Et quand je me suis retrouvé dans la rue, le pois chiche que je transportais là-haut et qui m’aidait quelquefois à penser, se lança dans un discours dont je ne compris pas tout, peu habitué que j’étais à l’entendre :

 

-         Accroche-toi aux branches, mon gars. C’est pas seulement Marta que tu as perdue, mais l’occasion de ta vie. Maintenant tu es seul et tu n’as pas la carrure.

 

 J’ai galéré dur. Je ne me souviens pas de tout. Un an ou deux après j’ai connu une femme gentille et un peu triste, elle travaillait beaucoup. Après ça, c’est le trou. Noir. J’ai quand même attendu dix ou douze ans avant de commettre l’irréparable, la grosse bêtise de ma vie. Les gendarmes me tenaient, ils m’ont poussé dans une voiture, je regardais partout autour, je ne comprenais pas ce qui m’arrivait et j’ai lu au-dessus de la porte :

 

« Maison d’arrêt »

 

 

§

 

 

 

« C’est moi.»  Et j’ai tourné les talons

 

 

 Quand on a été isolé du monde pendant vingt-trois ans, et bien qu’on ait commis un crime, le jour de votre libération il y a toujours des gens pour vous accueillir. Plus ou moins, certes. C’est tout de même rare qu’une mère ou une sœur ne soit pas là à vous attendre, son petit sac à la main sur le trottoir d’en face. Mais ça dépend du crime. Quand c’est une petite fille que vous avez assassinée, sur le trottoir d’en face, il n’y a personne avec un petit sac. Et quand vous retrouvez le chemin de la maison, il n’y a personne pour vous ouvrir la porte. La porte, vous la poussez tout seul, et vous restez planté là, au seuil de la cuisine, raide comme un coup de trique, vous dîtes :

 

-         C’est moi.

 

 Pour toute réponse les deux mots résonnent longtemps dans votre tête, car cela fait vingt-trois ans que vous n’avez dit à personne : c’est moi. La dernière fois c’était devant le juge. Et le juge avait quand même annoncé :

 

-         Trente ans !

 

Mais vous en avez mis sept dans votre poche parce que vous avez été sage. J’ai bien travaillé en prison. J’ai fait plus que ce qu’on me demandait de faire. J’aime travailler avec mes mains, les poser sur une varlope, manœuvrer le guillaume, caresser une planche dégauchie, chanfreinée ou moulurée. Alors j’ai dit : c’est moi, et ça a résonné. Je ne baissais pas la tête. Ma femme, debout les bras le long du corps, ne baissait pas la tête non plus. C’est comme ça que je remarquai qu’elle avait pris vingt-trois ans aussi, cernes sous les yeux, lèvre tombante, et puis les cheveux tirés en arrière qu’on aurait dit sa mère. Elle n’a pas bougé. J’ai entendu :

 

-         Va t’en.

 

Je voulais dire : c’est bon, en tournant les talons. Je me suis trompé, j’ai répété :

 

-         C’est moi.

 

Et j’ai tourné les talons.

 

 

§

 

 

Pour la première fois, c’était moi.

 

 

 Et j’ai tourné les talons. Une voisine m’a fait un signe. Mon premier signe. C’était gentil. Ou alors, elle aurait voulu me parler, me demander comment ça s’était passé. Mais bien, madame, bien. Je lui aurais dit ça. Ca se passe toujours bien en prison, si vous êtes réglo. C’est l’emprisonnement qui est triste. Mais une fois que vous y êtes, vous avez tellement à faire, tellement à penser, surtout. En pensée, j’ai fait d’énormes progrès. Avant le jour J, le jour de la condamnation, je n’avais pas appris à penser. Avec Marta, nous avions autre chose à faire. Quant à ma femme, elle pensait pour deux… quand j’étais à la maison. Je vivais selon mes sens, je ressentais un coup du plaisir, un coup de la peine. Je cherchais l’un et je fuyais l’autre, comme un chat. J’ai répondu à la voisine par un mouvement de tête, mes joues se sont arrondies, ma bouche s’est allongée, elle a dû remarquer un sourire, la voisine est très observatrice. Et j’ai marché. Là les choses ne se sont pas bien passées, je n’avais pas l’esprit à faire des démarches, je ne savais pas où aller. J’évoluais dans la rue avec ma brosse à dents, mais je ne me sentais plus exister. Comme si  la rue ne tenait pas compte de moi, ne supportait pas mon poids, n’entendait pas mon pas. Les gens me regardaient ou ne me regardaient pas, comme avant.

 

 La rue ne me reconnaissait pas, mais elle ne m’avait jamais vraiment connu. Avant, je venais pour manger et dormir, et encore pas toujours. J’étais un papillon. Je butinais à gauche et à droite. Pour quelques sous j’étais prêt à toutes les combines à condition d’être libre le lendemain. Je buvais un coup, le reste je le posais sur la table. Il n’y avait que deux bouches à nourrir. Elle avait un bon job, magasinière dans une boîte pas loin, en mécanique de précision. Je passais devant parfois, en allant butiner. Le gros type dans la loge me suivait du regard jusqu’à ce que je disparaisse. J’aimais ça. J’avais l’impression d’animer une marionnette. Sa tête pivotait, elle était automatique. Une fois, pour voir, je suis revenu sur mes pas. La grosse boule s’est arrêtée de tourner, après un moment d’hésitation, elle a repris son mouvement en sens inverse. Je n’ai pas insisté, c’est fragile ces choses-là. Bref, ma femme bossait là. Ca payait, mais heureusement pas assez pour être emmerdé avec les impôts et tout le tintouin. Et comme de mon côté je n’avais rien à déclarer, on se la coulait douce dans un logement trop grand pour nous, à part la poubelle tous les deux jours, on ne dérangeait pas l’administration du pays.

 

 Je ne fauchais pas vraiment, mais j’avais des combines. Et surtout des potes. Partout j’avais des potes. C’était bien rare si dans un coin perdu du quartier il n’y avait pas une ou deux connaissances plus ou moins historiques, un type avec lequel j’avais déjà glané une ou deux babioles. Ces gars-là papillonnaient aussi, mais en plus stable, en plus suivi. Ils butinaient en groupe si vous préférez, et souvent sur les mêmes fleurs. Moi, après deux jours sur un coup, je manquais déjà d’air. Ils insistaient :

 

-         Reste encore un peu, il y a trois mille litres à écouler, on va s’en mettre plein les poches !

 

Les litres, c’était de l’essence un peu trafiquée, mais pas trop, pour qu’elle marche encore dans les moteurs. C’est fou comme les gens, même ceux-là, ont besoin d’un point fixe. Ils craignent l’inconnu, se refusent à l’aventure. Ils me filaient un billet et j’allais retrouver un copain qui faisait honnêtement les greniers des citoyens de la grande rue. Je l’aidais à refourguer des carillons ou  des horloges qui marchaient un peu. C’est la seule fois où j’ai cru tenir le bon bout. Je veux dire où j’ai eu l’impression de servir à quelque chose par rapport à la situation économique et sociale. Je rentrais, je déballais le matériel sur la table et parterre. Je démontais tout ça, je nettoyais, jusqu’aux pièces les plus fragiles que je badigeonnais d’alcool dénaturé à la martre double zéro, j’astiquais, je graissais. Mon pote, il n’en  revenait pas de voir le changement d’allure des horloges le lendemain. On les avait récupérées presque gratos. Même complètement gratos, maintenant je peux le dire après vingt-trois ans de silence. Et on les revendait sur un marché ou une braderie. Ca, j’aimais. Derrière mon étalage, un homme était debout. Pour la première fois, c’était moi. Ces beaux objets qui brillaient de tous leurs feux, c’était mon laisser-passer. Des gens me disaient bonjour, c’est beau tout ça, mais c’est cher. J’aimais qu’on me dise : c’est cher. J’avais l’impression de grimper trois marches sur l’échelle sociale. Sérieusement je répondais :

 

-         Cher n’est pas le mot, madame. Disons : coûteux. Et, si je puis me permettre…

 

Je me penchais sur l’étalage et, l’air complice, leur glissais :

 

-         …des horloges comme celles-là, vous n’en retrouverez pas.

 

Souvent elles ajoutaient :

 

-         Malheureusement.

 

Et soupiraient.

 

 Le lendemain de l’installation du stand, alors que je n’avais rien vendu et qu’il fallait acquitter la patente, l’ennui commença à me gagner. Je ne pouvais même pas m’éloigner cinq minutes pour boire un coup, j’étais bien placé pour savoir qu’il faut surveiller un étalage. Quand j’y pense maintenant, je me dis que j’aurais mieux fait d’aller boire un coup, parce qu’à force de surveiller ce bon dieu d’étalage, au fil des heures mes horloges disparaissaient, la caisse restait désespérément vide, le cœur n’y était plus.

 

 Si j’ai insisté, c’est grâce à ma femme. Elle est passée et m’en a acheté une, pour m’encourager. J’ai fait durer la vente, paquet cadeau, ruban, un peu de baratin en parlant assez fort, histoire d’accrocher les indécis. Mais ce jour-là, les gens passaient d’un œil décidé. Son paquet sous le bras, elle posa sur moi un regard attendri et opina de la tête, comme pour me dire :

 

-         J’ai fait ce que j’ai pu. Reviens quand même demain.

 

 

§

 

 

 « Coucou !»

 

 

Et je suis revenu le lendemain. C’est elle qui m’a foutu dans le pétrin. Elle ne serait pas passée ce jour-là, sûr que je remballais tout, que pour cent balles je refourguais ces pendules qui me sortaient par les yeux. Mais non, il a fallu qu’elle s’en mêle.

 

 Je ruminais. Le marché était presque désert. Soudain j’entendis :

 

-         Coucou !

 

  Je n’avais jamais entendu ça. Une voix féminine, une intonation singulière, étrange, provocante. Provocante ! C’est ce qu’aurait dit l’avocat d’un pourvoyeur de jeunes filles, un professionnel de ta traite des blanches, un criminel, pire : un violeur. Moi, j’étais seulement un homme, un homme derrière une rangée d’horloges. J’aurais voulu les voir les justiciers, à ma place. Bien mis, conscience tranquille, bons maris, pères de famille honnêtes, j’aurais voulu les voir mes sages républicains, quand apparut entre deux balanciers une si jolie frimousse au regard canaille. J’aurais voulu qu’ils entendent le « coucou ! » modulé qui, le temps d’un éclair, a balayé en moi-même toutes les scories du monde policé, convenances et politesses. Combien auraient gardé leur masque ? Moi, de masque, la vie ne m’en avait pas protégé la figure, devant mon butin j’avais seulement indiqué les prix. S’il n’y avait pas eu le « coucou ! » peut-être aurais-je fini sagement dans le commerce, qu’avec le temps, l’usure du quotidien, les prix auraient été lisibles sur ma gueule, peut-être que les gens m’auraient adressé normalement la parole comme ils le font avec le charcutier, l’instituteur, le maire du village. Ils ont toujours leurs tarifs à portée de la main, ces gens-là. Alors, on a confiance, et les journalistes locaux prennent des pincettes avant de soulever leurs horreurs. Avec moi, c’était différent, la presse a joué son rôle librement, elle m’a pressé comme un citron :

 

-         C’est lui !

-         La piste était la bonne, voilà le monstre…

 

ou encore :

 

-         Il vivait d’expédients, de petits larcins, de recèle…

 

manchette accompagnée d’une photographie très sombre révélant confusément une silhouette humaine. Ou encore, la photographie du cadran d’une horloge indiquant le douze, cachant la moitié de ma figure, avec la mention :

 

-         Pour lui c’était l’heure du crime !

 

 J’ai lu tout ça pendant mes premiers jours de détention, en garde à vue. Moi qui ne lisais jamais à part un ou deux illustrés récupérés dans les greniers, j’ai fait en quelques jours des progrès fulgurants en lecture expliquée. J’étais le héros de l’histoire, j’avais le cœur battant, je passais avec une grande maîtrise de la une à la cinq, à la quatrième de couverture pour les derniers échos. Souvent, il n’y avait rien, plus les jours passaient, même dans les dernières pages, de moins en moins on parlait de moi. Une semaine après mon arrestation, mon nom n’était même plus cité, quant à ma trombine, elle n’avait plus besoin de la une pour rester gravée dans la mémoire publique. Les articles passionnés du début avaient fait place à des réflexions générales sur la criminalité, le sexe. Avec des phrases, des mots compliqués, il était question de psychose, de pulsions, de morbidité, d’agressivité, toutes choses dont j’ai horreur. Dans « Le Monde » c’était surtout la criminalité, dans « France-Soir » c’était le sexe. Avec des tableaux comparatifs, des graphiques, des témoignages de personnes outrées. Une chose n’apparaissait pas dans ces tableaux. C’était, comment dire… la part de la nature, l’acte lui-même. Trois ou quatre loubards dérangés qui attaquent une fille dans le métro, c’était une agression, un viol, un crime. Mais l’acte sexuel lui-même qui passionnait tant les journalistes et probablement les lecteurs, ne commence pas toujours par de la violence. Il ne commence même jamais par de la violence. Il y a l’attirance certes, mais aussi le besoin d’affection, et parfois mais plus rarement, l’amour. Il y a l’instant de la rencontre, le « coucou ! », les regards qui se cherchent, qui se croisent. Il y a la provocation des filles, leur façon de se comporter, de se dandiner. Et puis cette société mal foutue où le sexe s’étale partout et qui vous dit dans la rue, à la télé, dans les magazines combien la chose est facile et plaisante. On banalise le sexe comme s’il s’agissait d’une question courante. Entre les conseils pour maigrir, la rubrique jardinage et les mots fléchés.

 

 J’ai beaucoup pensé en prison, et j’en suis venu à la conclusion que l’acte d’amour n’est justement pas un acte ordinaire, banal. On nous apprend, on nous oblige même à respecter tout et rien, les dieux, les droits d’auteur, les passages pour piétons, les vieux, le tri sélectif, les enfants, les enseignants, les parents, les panneaux de signalisation, le silence, l’environnement, la République, les bonnes mœurs, et on banalise cette chose extraordinaire qui nous dépasse, cet acte ancestral mais inoubliable bien que ne figurant dans aucun manuel d’histoire, cet acte où l’humain s’efface, unique instant où les sens et l’esprit se confondent, divine bestialité. Moment d’abandon, occasion de tout oublier. Alors, comprenez-vous, pour ceux qui ont besoin d’oublier…

 

 

§

 

 

« Nous nous aimions tellement »

 

 

 Avec la petite, c’était divin. Peut-être trop. Et les juges n’ont feint de voir que le bestial. Peut-être étaient-ils sincères, et qu’ils ne pouvaient voir que cela. Alors, c’est par jalousie qu’ils m’ont condamné, ils enviaient la bête qu’ils n’ont jamais été. Par instants, pendant le jugement, le temps d’un éclair, n’ont-ils pas sans le vouloir, imaginé cette bestialité avec quelque délectation ? Se sont-il représentés, seulement uns seconde, dans la peau de la bête ? Et la petite, du fond du cœur, bien sûr qu’ils la plaignaient, mais au fond, au tréfonds d’eux-mêmes, la plaignaient-ils vraiment ? La « victime » qu’ils disaient…

 

 D’abord, ce n’était pas la « victime », c’était Stéphanie. Mais je l’appelais « Coucou » pour la faire rire, et ça sonnait plus vrai. Vivante, au tribunal, sûr qu’elle aurait plaidé en ma faveur. J’aurais payé cher pour voir la trombine des jurés, l’étonnement du public :

 

-         Bonjour Monsieur le Juge. Monsieur ne m’a pas agressée. C’est moi qui ai commencé. Je lui ai fait coucou. Nous nous aimions tellement que nous ne contrôlions plus nos mouvements. J’avais du mal à respirer. Je l’avais prévenu avant. Il a compris. Il s’est relevé. Il a eu peur. Il est parti.

 

La mère, se dressant derrière son avocat :

 

-         Mais voyons, ma chérie, raconte ce qu’il t’a fait, le monstre. Répète ce que tu nous a dit à nous !

 

Oui mais voilà. Coucou n’était plus là pour témoigner. Pour dire que son problème de cœur elle m’en avait pas touché mot. Non mais vous imaginez, au sublime instant de la rencontre, « vas-y doucement chéri, je souffre de cardiopathie » ?

 

 En fait de mère derrière son avocat, elle n’avait pas cru bon d’assister au procès. Le père non plus, à se demander si Coucou en avait un, les bons hommes de loi n’avaient jamais paru s’en inquiéter.

 

 

§

 

 

 

 « La petite était fragile, mais si belle »

 

 J’arpentais la rue. Elle débouchait sur un monoprix. Cette sacré Marta, c’est dans un truc comme ça que je l’avais rencontrée. Lui dirai-je la vérité ?  Pour les autres, je ne me posais pas la question. Tous ces gens honnêtes qui couraient les rues, je m’en foutais qu’ils sachent de quoi j’étais coupable. Marta, c’était différent. Je commençais à craindre son jugement. Elle passait son temps à faucher dans les boutiques, vivait hors des lois, profitait du travail des autres, et c’était la seule personne au monde dont je craignais le jugement. Pourquoi ? Pour ne pas abîmer notre courte mais belle histoire ? Parce qu’elle était belle ? Que j’étais resté sous le charme ? Que je ne voulais pas réapparaître trente ans après la tête basse, criminel repenti ? Non, rien de tout cela. C’était une fille pure, entière, directe. Ce qu’elle faisait, même quand pour les autres c’était mal, elle le faisait bien, elle se donnait complètement. Sa morale à elle, c’était de ne pas tergiverser. L’intention ne comptait pas. Marta n’existait que dans le geste, dans le présent. Elle n’était pas une de ces femmes actives qu’on voit sortir de leur voiture avec des paquets plein les bras, ou qu’on voit dans les pubs à la télé sapées et maquillées avec leur mec derrière en flou qui s’occupe des moutards. Marta n’était pas une femme active. Elle était l’acte lui-même, beau, franc, alerte, le geste sans retenue, et sans remords. Marta ne pensait pas, et tout le temps qu’elle ne perdait pas à penser, elle le gagnait en existant. Et je me rappelai l’estrade et le bonheur qui avait été le nôtre.

 

 Devant ce monoprix, en passant ma vie au peigne fin, je me dis que si j’avais peur de la revoir, ce n’était pas seulement par crainte de son jugement. Alors de quoi avais-je peur ? Je me rappelais ses paroles :

 

- Tu n’es pas fait pour ça. Et le petit, je tiens à le garder.

 

Peut-être avait-elle pressenti quelque chose. Elle m’aimait vraiment. Mais dès qu’il s’était agi du bébé, dès qu’on passa aux choses sérieuses, je devenais inutile, pire, je risquais d’être nuisible. La suite lui donnait raison, et j’en étais doublement blessé.

 

 Je voulais revoir Marta. Deux stations de bus, je choisis de marcher. Le quartier était rasé. A la place de la bicoque et des terrains vagues s’étalait une énorme maison des jeunes et de la culture. J’allai chez sa mère, qui occupait toujours le même logement, par bonheur les HLM on ne les rase pas si facilement. Je l’avais aperçue deux ou trois fois, après un quart de siècle elle n’avait pas changé. Je me présentai comme un ancien ami de sa fille, elle m’accueillit gentiment, mais elle était triste.

 

-         Marta ? Mon pauvre monsieur, il y a bien longtemps qu’elle nous a quittés…

 

Je n’aimais pas ces mots-là, mais je m’accrochais :

 

-         Elle a changé de coin ?

 

-         Oui. De ce coin-là on ne revient plus. Le chagrin. Elle est morte de chagrin. La petite était fragile, mais si belle. Un détraqué qui l’a violée. Il paraît qu’on l’a retrouvé. A l’heure qu’il est, ma main à couper qu’il est déjà sorti de prison. De toute façon, ça n’a plus d’importance. Même si on lui avait coupé la tête, ce n’est pas cela qui me l’aurait rendue, ma Stéphanie.

 

 

§

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06/05/2009

Mon ami

 Nous étions trois copains. Jean-Bernard avait abandonné les études générales après le passage du BEPC pour des études d’art graphique à l’école Estienne de Paris. Jeff (en réalité il se nommait René) et moi étions au lycée, à Pontoise. Lui était en maths élémentaires, doué au point de poser une colle à l’inspecteur de passage… J’étais en philo où j’eus la chance de suivre le cours de Monsieur Parisot.

 

 Nous étions de bons copains et pourtant nous n’avions –excepté notre âge- aucun point commun. Les parents de Jean-Bernard étaient de condition modeste, son père organiste et sa mère avait beaucoup à s’occuper avec ses quatre enfants. Les parents de Jeff, il ne nous en avait jamais parlé, à se demander même d’où il pouvait bien sortir cet oiseau-là ! Quand à moi, fils de fraiseur-outilleur P3 qualifié et d’une institutrice d’une conscience professionnelle sans limites, mon avenir était tout tracé : pas question de travailler en usine, direction école normale d’instituteurs, enseignement, MAIF, CAMIF, CASDEN, FEN, camps de vacances GCU, bref l’autoroute. Manque de pot, j’ai coulé une bielle et me suis donc retrouvé au lycée dont je parlais plus haut.

 

 Mais je parle beaucoup de moi, et j’ai tort. Car Jean-Bernard était un artiste. Un vrai. Fusain en main, il te dessinait un cheval de labour, une péniche, sa grand-mère à la broderie, comme ça, sur la table de salle à manger, en trois ou quatre mouvements du poignet. Je me suis d’ailleurs toujours demandé ce qu’il faisait à l’école Estienne. Il me disait qu’il avait un ou deux profs exceptionnels, et qu’avec eux il avait plus appris en philosophie qu’en dessin. J’étais éberlué par ses lectures. Alors que j’étudiais péniblement La situation de l’homme dans le monde de Max Scheler, et encore, en lecture dirigée, il débarquait chez moi le dimanche avec L’existentialisme est un humanisme,  L’être et le néant, et d’autres pavés du même tonneau, et attention, annotés page par page. J’étais scié.

 

 Quant à Jeff, il était plongé dans Bourbaki, les connaisseurs comprendront. Quand il en sortait la tête, hirsute, c’était pour mettre le pied dans les biscottes beurrées que j’avais gentiment préparées pour nous trois, sur une serviette devant la tente, au camping où nous passions nos étés. Nous mettions nos vélos dans le train, on les réceptionnait à la gare, et là-bas, on grimpait les cols de 300 mètres en se disant que c’était le Ventoux. Après quelques années, quand se défoncer sur une bicyclette laissa la place à d’autres préoccupations, nous descendions la Nationale 7 sur nos mobylettes (Motobécane modèle bleu, suspensions avant et arrière) équipées Variomatic, super dans les côtes. Quand je dis nos mobylettes, entendons par là celle de JB et la mienne. Lui gagnait déjà sa vie, et la mienne représentait le salaire d’un mois de travail chez Hachette à porter des spécimens commandés par des enseignants, fin juillet j’avais des bras gros comme ça. Jeff descendait tranquillement en train. Il nous retrouvait au camping, vêtu du blouson de cuir qu’il portait au lycée et en toutes saisons qu’il pleuve ou qu’il vente, ou sous la canicule de la ville la plus ensoleillée de France : Nyons, les mains dans les poches. J’exagère, il avait des bagages, une tente canadienne et une petite cuillère. Comment lui en vouloir ? Il nous apportait beaucoup plus que cela, son échiquier d’abord, un papier, un crayon. Tout le reste était là-haut, sous sa casquette de marinier. Attention, Jeff n’était pas un savant, il était d’ailleurs très attentif quand nous évoquions nos lectures car lui lisait très peu. Il surgissait, les cheveux en désordre en plein milieu de nos discours, il n’avait pas encore prononcé un seul mot, et nous étions –au pire- réduits au silence- au mieux interrogatifs. Cela nous faisait beaucoup de bien, car nos entretiens et controverses avaient tout à y gagner. Socrate au milieu des sophistes. Oui, il lui arrivait de parler, un mot ou deux, il nous remettait sur les rails ou mieux, s’interrogeait lui-même. Jeff, c’était la pensée en mouvement, inattendue, paradoxale, imaginative, subtile, créatrice.

 Dans la vie quotidienne, il n’était pas toujours marrant. Avec JB on se tapait la vaisselle, la préparation des repas, les courses. Et avec deux mobs pour trois, on devine la suite. Ca n’a pas tardé. Cons comme nous étions, et faute d’avoir été incapables de monter le Géant de Provence à bicyclette, nous tentâmes le coup à cyclomoteur. A fond dans la descente évidemment, côté Malaucène par la plus mauvaise route : nids de poule, gravillons, épingles serrées… Sans mentir, à Malaucène j’ai attendu JB pendant plus d’un quart d’heure. J’étais très rapide, et il était d’une prudence que c’en était énervant. Bref, le lendemain, Jeff a voulu battre mon record (j’avais bien sûr chronométré mon temps entre le sommet et le panneau « Malaucène »). Et le voilà parti avec ma mob qui était toute neuve, 800 km au compteur, la distance Andrésy-Nyons plus des broutilles. On l’a attendu jusqu’à la nuit. Vers 22h00 il arrive, marchant à côté de ma Mobylette, roue avant voilée, guidon et fourche faussés, peinture et chromes éraflés, et lui claudiquant, dans l’état d’épuisement qu’on imagine quand on sait qu’après la chute sur des gravillons dans un virage serré, il avait parcouru à pied la distance Malaucène Nyons. Résultat, engueulade, la mob dans le train direction Conflans pour remise en état. Le pauvre Jeff était accablé, moi aussi et je devinais le regard de JB posé sur moi, plein de compassion. Et c’est là, ce jour-là, que j’ai compris quelque chose d’essentiel que je vais essayer d’expliquer. Je disais tout à l’heure qu’entre nous trois il n’y avait aucun point commun -excepté notre âge. Et pourtant nous étions copains, plus : inséparables ! Quand j’ai vu Jeff revenir dépité avec ma mob cassée, bien sûr j’ai piqué une colère. Elle a vite tourné à vide. J’ai compris une chose : ce qui nous réunissait, c’était l’amitié.

 

 D’ailleurs, nous l’avons scellée cette année-là d’une façon originale. Dix-sept dix-huit ans, c’est l’âge des grands projets, des grandes promesses. Vous allez voir. On furetait autour de Nyons, il faisait chaud. Près de Rosans, un joli village typiquement provençal, je me souviens qu’on y vendait du miel, au détour d’un virage, en pleine campagne je sors mon appareil, un Mosquito en bakélite 6x9 chargé en couleur pour photographier une jolie villa un peu en hauteur au milieu d’un bouquet de pins. Le mas provençal typique, bon, restauré, résidence secondaire et tout et tout, mais quand même. Les volets étaient clos. Le jardin autour était bien ombragé, on avait chaud, on franchit le mur. Je me rappelle les battements de mon cœur. Pour la première fois de ma vie je violais la propriété d’un autre. Jean-Bernard était mort de trouille, en plus il manquait de souplesse, il nous fallut attendre une éternité avant qu’il passe le mur. Pour Jeff, aucun problème de conscience. D’ailleurs, incapable de causer du tort à qui que ce soit, incapable de vol, de violence, on avait l’impression que le monde lui appartenait. Il était partout chez lui. Je me dis que si tout le monde avait été comme lui, c’en aurait été fini de notre liberté, de la propriété, de notre intimité, mais je pense aussi qu’il n’y aurait jamais eu de guerre. Bref, il marchait d’un grand pas en direction de la maison… « Eh Jeff ! Arrête ! On est bien, dans le jardin… » Peine perdue « Venez les mecs, vous n’avez pas soif ? Il y a bien un robinet quelque part ! » Et le voilà qui fait le tour du mas.

 

 « Eh ! les mecs… ». Il était sur le toit. Fier de lui, il nous faisait de grands signes d’une main. Dans l’autre, il brandissait une tuile romaine. On était blêmes. Premier réflexe, un regard du côté de la rue. Dans ce genre de situation, on ne raisonne pas, la peur invente le danger quand il n’y en a pas. Cette jolie maison avait toutes les caractéristiques d’une résidence secondaire, ses propriétaires vivaient à des centaines de kilomètres, il y avait peut-être une chance sur un million pour qu’ils nous surprennent ce jour-là à cette heure-là. Il nous montra par où il était monté. Des jambes flageolantes nous portèrent sur le toit du mas. Il avait déjà détuilé une surface d’un mètre carré. Je m’attendais à ce que JB toujours soucieux d’avenir me demande comment on arriverait à replacer les tuiles, mais non. A quatre pattes derrière moi, il balbutiait. Je crois me souvenir de ses mots : « Ah ben alors… Ah ben alors… Ah ben alors…” Il était pâle et ses jambes tremblaient. Soyons honnêtes : les miennes aussi. Là, j’ai un trou, quelque chose que je ne saurais pas expliquer : Jeff réussit à descendre dans la pièce principale. Comment cela est-il possible ? Il n’y avait donc pas de plafond ? Pas d’isolation ? Bref je ne sais pas. Toujours est-il que nous nous retrouvâmes tous les trois dans la salle de séjour d’un coquet mas provençal. Jeff nous offrit à boire dans un verre à pied, il avait déjà trouvé le placard à vaisselle et le robinet de cuisine. Il se promenait dans les pièces, de loin on entendait ses commentaires : « Eh les gars, venez voir le plum’, ouah les bouquins ! Eh JB y’a des disques de Brassens… ». On se détendait un peu, on se mit à parler, à se demander quel type de gens pouvaient résider là. Chacun avait sa théorie, théorie vite remise en question quand Jeff nous montrait un objet inattendu, on changeait alors notre fusil d’épaule, comme d’habitude, j’arrondissais les angles « Si c’est un couple, l’homme n’a pas forcément le mêmes goûts que la femme… ».

 

 On n’aurait pas élevé la voix, je crois que Jeff aurait couché là. Je restais contracté, j’avais la peur au ventre. J’avais hâte de sortir, de voir les tuiles remises en place. Il s’est alors passé quelque chose d’extraordinaire. L’un d’entre nous –franchement je ne sais plus lequel- a proposé qu’on se retrouve ici-même dans dix ans. Le projet était intéressant, mais je n’étais pas très chaud à l’idée de violer une seconde fois un domicile. Jean-Bernard, la tête en arrière avait les yeux plantés sur le carré de ciel au-dessus de nous. Il était temps de sortir. Jeff lui fit la courte échelle, puis ce fut mon tour, on approcha une chaise et nous réussîmes à nous hisser sur le toit. Jeff maladroit comme pas deux (il était gaucher, on aurait dit qu’il avait deux mains droites) fit appel à nous pour replacer les tuiles romaines, ce qui nous prit un certain temps, car JB et moi étions des garçons méticuleux, nous voulions effacer toute trace de notre passage, et réparer correctement la faute commise. Nous sautâmes le mur. Jean-Bernard éclata de rire, un rire communicatif, on était pliés en deux. On nje rit jamais autant que quand on a eu peur. Nous étions libres. En réalité, Jeff n’avait jamais cessé de l’être. Oui, nous étions bien différents. Revenus en ville, direction papeterie, enveloppes et papier à lettre, puis camping. La rédaction nous prit peu de temps :

 

Rendez-vous à Rosans sur la route de Sisteron, en face du mas « …. » le 10 août 19..

 

Sur chacune des trois enveloppes était écrit :

 

à n’ouvrir que le 1° août 19.. (la même année)

 

Nous comprîmes ce jour-là que ce qui nous réunissait, ce n’était ni notre âge, ni la bicyclette, ni la Provence. Mais l’amitié, tout simplement.

 

Mais ce même jour nous ne comprîmes pas que cette promesse, ce contrat allait sceller une séparation. J’ai revu Jeff une fois en compagnie d’une jeune fille, puis il disparut à tout jamais. Jean-Bernard accomplit son service militaire, puis trouva un emploi dans l’industrie graphique. Il vint à mon mariage, à Maurecourt, d’ailleurs c’était là qu’il avait passé toute son enfance. Il fit donc connaissance avec Annick. A notre tour nous fûmes invités à son mariage. Jacqueline était du nord, d’ailleurs ils s’installèrent près de Tourcoing, à Wasquehal définitivement. Puis plus rien.

 

 Je rencontrai Jean-Bernard une vingtaine d’années après nos escapades provençales. Il était enchanté de voir nos enfants. Lui n’en avait pas. Il me montra ses dessins et ses toiles. Il nous offrit « Le feu ». Il était pensif. Sa femme l’observait, et dirigeait son regard sur moi, aussi. Comme s’ils lisaient dans mes pensées. Je n’avais que ça en tête, la promesse, le contrat, Rosans, le mas, Jeff, nos rigolades, ce rendez-vous. J’étais bloqué, je n’ouvris pas la bouche.

 

-         Je t’ai attendu, Michel.

 

 Sans mentir, je ne sais pas quelle fut ma réaction. Balbutiante, confuse, penaude certainement. Je mettais mes paroles en accord avec mes actes. Ce jour-là, je touchai le fond. Mais c’était un premier pas. Quelque temps après, quand progressivement l’envie de nous revoir prit le dessus sur ce douloureux passé, je me souviens avoir tenté d’expliquer qu’à l’époque du rendez-vous, nous avions deux petits enfants, et beaucoup d’obligations. Jean-Bernard buvait son whisky à petites gorgées sans rien dire. Il n’avait pas d’enfants et je ne pouvais exiger de lui qu’il comprenne le mot « obligations ». Au sujet des enfants, d’ailleurs, il m’écoutait toujours d’un air intéressé, amusé… mais distant.

 

 Je souffre aujourd’hui de n’avoir pas tenu une promesse. Celles ou ceux qui liront ces lignes pourront penser qu’il s’agit d’une tempête dans un verre d’eau, qu’il y a des cas de conscience beaucoup plus graves et que cette histoire ne méritait pas un laïus de quatre pages dactylographiées et postées sur Internet.

 

 Mon ami était une personne intègre au sens premier du mot, intactum, intact, entier. Impossible à faire plier, encore moins à corrompre, il fut probablement exploité dans cette entreprise au service de laquelle il avait mis ses talents de graphiste. D’ailleurs, quand les maudits appareils MacIntosch sont arrivés, il n’hésita pas à transmettre son savoir à ces jeunes stagiaires qui, un jour, en pianotant sur un clavier, devaient renvoyer les artistes dans leurs foyers. Son travail accompli, il fut remercié, définitivement. Les choses auraient pu se passer autrement, il avait largement de quoi monter dans la hiérarchie. D’autres savent le faire. Son savoir-faire était ailleurs. Au chômage, il se mit à peindre et dessiner à plein temps. Grâce à Pierre Mauroy maire de Lille il put exposer une fois ses œuvres dans la grande métropole du nord. Il réussit à en vendre quelques unes, suffisamment pour acheter des couleurs et de la toile. Nous nous voyions une ou deux fois par an. Il comptait beaucoup sur mon jugement, moi qui en matière d’art suis un béotien ou presque. Il le savait, mais ce qu’il attendait, ce n’était pas le jugement d’un artiste, encore moins d’un critique, mais le sentiment d’un ami. Car si Jean-Bernard était, comme je le laissais entendre plus haut, une forteresse, celle-ci n’était pas vide, mais bourrée à craquer d’intuitions, de sentiments, d’émotions. Je regardais la toile, appuyée contre le mur, là-haut dans son donjon, et je restais là, planté. Sa main appuyée sur la hanche, il jetait un œil par le vasistas, comme ça, décontracté. Mais je savais que le temps pour lui était suspendu. J’en tremble encore aujourd’hui. Se rendait-il compte de la responsabilité qui était la mienne ?

 

 Le Samedi 10 Juin 2006 mon ami ne s’est pas réveillé. Je ne sais pas comment conclure. Mais il n’y a rien à conclure. Il vaut mieux dire des choses très simples. Une photographie est suspendue près de moi dans ce labo. En couleurs, elle représente Jean-Bernard et Jacqueline côte à côte. Elle penche la tête sur lui. Les doigts en suspension sur le clavier, les larmes m’aveuglent. J’arrête.

 

§

 

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