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29/08/2020

Esclavage

 

 On sait qui étaient les colonisateurs et les marchands d’esclaves. On le sait. Mais il n’est pas toujours conseillé de le rappeler. Pour plus de détails, il vous faudra quitter la France, et vous rendre au Musée international de l’esclavage. Une exception qui confirme la règle : les Britanniques ne craignent pas de regarder leur passé en face. Le commerce des esclaves faisait escale à Bordeaux, à Nantes et dans ce port du nord de l’Europe : Liverpool. Un grand musée inauguré par l’UNESCO. La traite des noirs, la traversée de l’océan enchaînés dans des cales sombres et humides, la faim, les coups. Tout est dit. S’il fallait juger les auteurs de ce crime, il y en aurait du monde au prétoire ! Les marchands d’esclaves étaient européens, portugais, anglais, espagnols, français, américains du nord et du sud, et …africains. Les petits et grands potentats locaux échangeaient leurs frères de sang contre des armes et autres marchandises de première nécessité. Les uns n’auraient pas existé sans les autres.

 En outre, il faut s’entendre sur l’époque et la région concernées. Prenez la Bible, vous verrez qu’au Proche-Orient, le péché mignon de l’esclavage était l’affaire de gens très bien. Quand à nos Grecs « classiques » leur génie inventif n’a pas mis fin à ce fléau, fort bien justifié par le grand philosophe Aristote :

« Il est donc manifeste qu’il y a des cas où par nature certains hommes sont libres et d’autres esclaves, et que pour ces derniers demeurer dans l’esclavage est à la fois bienfaisant et juste. » (1)

Deux mille trois cent ans après, Engels examine l’esclavage antique :

« Etant donné les antécédents historiques du monde antique, spécialement du monde grec, la marche progressive à une société fondée sur des oppositions de classes ne pouvait s’accomplir que sous la forme de l’esclavage. Même pour les esclaves, cela fut un progrès ; les prisonniers de guerre parmi lesquels se recrutait la masse des esclaves, conservaient du moins la vie maintenant, tandis qu’auparavant on les massacrait et plus anciennement encore, on les mettait à rôtir. » (2)

 Selon le vieil adage « ni rire ni pleurer mais comprendre », le marxisme ne justifie ni ne condamne. Explication froide, examen de laboratoire : l’esclavage était nécessaire. Des mots qui font peur, sortis de l’éprouvette. Eprouvant. (3)

 Le Coran nous en raconte de bien belles aussi sur le sujet.

 Au cours de notre longue histoire, des millions de gens ont su exploiter des millions d’autres, prisonniers, métèques, étrangers, femmes, enfants, millions d’autres qui n’avaient d’autres moyens de survie que leurs jambes pour courir ou leurs bras pour ramer. Quand à la Renaissance, période des grandes découvertes, elle fut celle aussi de la confrontation avec ces êtres sans âmes, auteurs et victimes de sacrifices humains pour qui la soumission au « bon chrétien » fut probablement vécue comme une libération …

 Marchands d’un côté, esclaves de l’autre, arrêtez ! L’affaire est plus compliquée. Elle concerne aussi ceux qui n’ont rien acheté, rien vendu, rien dit. Elle concerne aussi nos pères en l’honneur de qui on pourrait ouvrir un grand musée sur le bon port de Nantes, gratuit, ouvert à tous, avec de grands panneaux explicatifs et des dépliants traduits dans toutes les langues, un musée qu’on pourrait jumeler avec celui que les souverains africains édifieraient sur cette petite île au large de Dakar, que des Hollandais achetèrent aux autochtones et qu’ils baptisèrent du joli nom de « Goede Reede » (La Bonne Rade), petit paradis des commerçants d’esclaves jusqu’au début du XIX° siècle.

§


(1) La Politique, Librairie philosophique J.Vrin, 1977, 1255a


(2) Anti-Dühring (M.E.Dühring bouleverse la science) Editions sociales, Paris, 1963, pp. 213-214


(3) A la décharge du « matérialisme historique », disons qu’il n’a pas le monopole des analyses froides de laboratoire. Jeune diplômé(e) sans emploi, employé(e) de cinquante ans licencié(e), chômeur(se) de longue durée, vous devez mal accepter les propos de ces analystes en chambre (froide) entendus sur les radios chaque matin : « Bien sûr la crise aura des conséquences, et bien évidemment en premier lieu il faut s’attendre à une montée en flèche du chômage… » C’est comme si c’était fait. On n’y peut rien. Il fallait s’y attendre. C’est la loi, la règle, le cours des choses, pourquoi pas la coutume ? C’est écrit. Le destin, la fatalité. Le sort en est jeté, il faudra nous y faire. En plus, il se croit honnête ce chroniqueur, c’est cela le plus révoltant : ce qu’il dit est vrai, tout le monde le sait. Lui le dit et l’explique en noir et en noir encore. Pour les couleurs, il nous faudra attendre la bonne volonté des dieux : un sourire de Wall Street, un bon geste des producteurs d’or noir, un OVNI gigantesque débarquant sur la Terre une montagne de réserves alimentaires (surtout des fruits et des légumes verts).

08/06/2019

75° anniversaire, dialogue

 


 Jacques : Je sais que je vais choquer certains d’entre nous, peut-être même tout le monde. Toi, moi, elle ou lui là-bas, bref : le citoyen français n’a jamais vraiment accepté d’avoir été libéré par un autre. La honte d’avoir été incapable de s’en sortir par soi-même s’est muée en dépit au fil des années. On est passé de la honte à la haine. On me dira «  mais cela fait 75 ans, c’est du passé ». Ah oui, vraiment ? Le passé, parlons-en : le nationalisme, c’est du passé. Jeanne d’Arc, c’est du passé, et pourtant, dans le cœur de l’extrême droite elle n’est pas oubliée, dans le cœur des Français non plus. Les Gaulois, c’est du passé, regardez le succès d’Astérix quand il résiste fièrement à l’envahisseur étranger. Le Premier Empire c’est du passé, la dictature, les guerres sanglantes aussi, et pourtant, pour notre Hugo national, même la retraite de Russie fut admirable, sondez les gens autour de vous… On retient les prouesses, on oublie les cadavres.

Alors 75 ans, comparés aux siècles des siècles… Non seulement le nationalisme n’est pas mort, mais il a fait des dégâts collatéraux. Entre autres, la xénophobie sous ses formes multiples et changeantes.

Imaginez un être absolument étranger à tout ce qui se passe ici-bas, un observateur impartial. Il regarde la France. On lui dit : voilà ce qui s’est passé au vingtième siècle, en dressant la liste de tous les drames qui ont frappé le pays, les guerres en premier lieu, bien sûr. On lui demande : Quels sont les étrangers les moins aimés ? Notre juge répondra : les Allemands. Il aura tort, certes dans certains milieux on les appelle encore les boches, il s’agit là d’une petite haine tout à fait supportable entre voisins de palier. Grave erreur de jugement, car la xénophobie touche principalement l’Anglo-saxon, sous ses formes américaine et britannique. Est-ce le fait du hasard si ce sont les deux peuples à qui l’on doit la libération de la France et de l’Europe?

 Olivier : N’oublions pas le peuple soviétique.

 Jacques : Je corrige mes propos : les forces de l’Axe ont été vaincues grâce aux efforts des Alliés dont l’Union Soviétique faisait partie et qui, au prix d’énormes sacrifices a libéré l’est de l’Europe. Quand à la France et à l’Europe de l’ouest, la libération a été le fait des forces britanniques et américaines. C’est ce dernier point qui est au cœur de notre problème. Personne n’aime contracter une dette, surtout quand il s’agit d’une question de vie ou de mort. On peut comprendre la honte, le dépit, la jalousie, la haine même. Quand à justifier ces sentiments, non.

 Rachid : Je remarque en passant que les Français ont la même attitude vis-à-vis de leurs libérateurs que vis-à-vis des algériens qui furent des alliés courageux de la France pendant la guerre d’indépendance. Les conditions dans lesquelles la France les a accueillis et hébergés, nous autorisent à dire que les Français méprisent les Harkis. Revenons à l’Amérique : pour toi, Jacques, militant socialiste, est-ce que les Etats-Unis sont toujours des alliés de la France ?

 Jacques : Oui.

 Rachid : Est-ce que tes compagnons de lutte, est-ce que les sympathisants, les électeurs socialistes dans leur majorité, est-ce que les Français en général considèrent que les Etats-Unis sont toujours des alliés de la France ?

 Jacques : Non.

 Rachid : Approuves-tu l’orientation politique actuelle des autorités américaines ?

 Jacques : Non.

 Rachid : Est-ce que les Français –dans leur majorité- l’approuvent ?

 Jacques : Non.

 Rachid : Contrairement à la majorité des Français, ton jugement n’est pas le même selon qu’on t’interroge sur les Etats-Unis, ou sur les autorités de ce pays…

 Jacques : Exact.

 Rachid : Le mode de vie des Américains du nord, la recherche sempiternelle du profit, la consommation sous toutes ses formes et sans limites, la méconnaissance des problèmes du monde, y compris sa géographie, la malnutrition et ses ravages dans le domaine de la santé, bref la société américaine ne t’effraie pas ?

 Jacques : Recherche du profit, consommation sans limites, méconnaissance du monde, malnutrition, ravages, voilà bien des mots qui m’effraient. Je les entends décliner chaque matin sur toutes les radios par les commentateurs, repris aussitôt avec complaisance par les humoristes, je les relève dans les quotidiens du soir et du matin, je les entends répéter avec insistance dans les réunions de famille, sur mon lieu de travail, dans les petits commerces de mon quartier, je les ai même entendus à la terrasse d’un MacDonald, jetés comme ça entre deux frites. C’est surtout cela qui m’effraie. Les mots. Les mots sans contenus. Répétés. Surtout quand c’est à la télé qu’on les entend, à l’heure de la becquée, des mots dits par un journaliste de grande audience sur un ton entendu, lui aussi. Des mots relayés par des images venues d’Amérique montrant des personnes obèses, disgracieuses, un gros cigare dans la bouche, et peut-être aussi manipulant des dollars. C’est surtout cela qui m’effraie. La manipulation calculée, préméditée des informations. Images à la Goebbels. On savait depuis longtemps tout le savoir faire de l’extrême droite dans ce domaine. Ce qui est insupportable aujourd’hui, c’est le colportage par des médias qui ont toutes les apparences de la respectabilité, le colportage et l’amplification, la mise en sons et en images des sentiments les plus primaires des individus.

 Quand le journaliste tout sourire nous montre les horreurs au-delà de nos frontières, c’est sur le métier de journaliste qu’il faudrait s’interroger. Pas si bête que ça d’ailleurs, le commentateur : en tapant sur l’étranger, il loue la France, flatte l’auditeur et élargit son audience. Calomniez, en profitant de l’ignorance des gens, il en restera toujours quelque chose, d’autant plus que ce que vous assénez sur son crâne, l’auditeur en est déjà convaincu. Le pauvre ne s’est jamais rendu au Royaume-Uni, mais il sait qu’on y mange mal. On y mange forcément mal pour deux raisons. Une, il n’y a qu’en France qu’on mange bien. Deux, les anglais ont brûlé Jeanne d’Arc.(1) Aucun rapport selon vous ? Vous pensez trop. Les sentiments primaires n’ont rien à voir avec la pensée. Ils ne jugent pas, ils condamnent. Croyez-vous que le xénophobe de base juge la gastronomie britannique en analysant le contenu de l’assiette ? Le dit contenu, il ne s’est jamais mis dans la situation d’en apprécier la qualité. Pour ça, il aurait fallu poser le pied en Angleterre, chose impossible, il y pleut en permanence, on n’y voit rien à cause du brouillard, et on y parle anglais.
Vois-tu Rachid, ce qui m’effraie, ce n’est ni la société américaine, ni le brouillard londonien, mais la rencontre -riche de tous les dangers- d’Ignorance et de Bourrage de crâne. Pour les dissocier ces deux-là, ça ne sera pas du gâteau.

 

§

 


(1) Il serait intéressant de savoir quelle est la part du religieux dans l’anglophobie à la française. N’oublions pas que les britanniques sont majoritairement sous l’influence de la Réforme… et le catholicisme a la dent dure...

09/06/2011

Où la violence fait un long détour par l'Amérique

 

Il y a 67 ans des jeunes hommes britanniques, canadiens, américains ont perdu la vie sur les plages normandes. Ils étaient venus pour libérer notre pays et l’Europe. C’est en pensant à eux que j’avais écrit ces lignes, en réaction aussi à ces propos xénophobes que j’entends encore ici ou là, et particulièrement ceux dirigés contre nos amis américains.

§

(Dialogue entre prisonniers, des femmes et des hommes, tous militants d’opposition. Extrait de « à 100.000 années des Lumières ») 

Rachid : Ces petites gens des classes moyennes, bien au chaud dans leur quartier protégé se dessinent un profil d’humanistes à cent sous : le racisme quelle affreuse chose, et les inégalités, ne m’en parlez pas, et le libéralisme à l’américaine, et la droite populiste, et la femme du président… Au « bourge » ça ne coûte rien de jouer les rebelles quand sa situation sociale ne le justifie pas. Rebelles ? Mon c… oui ! Haïr l’adversaire, ça leur forge une personnalité. Ca leur donne une contenance, une conscience, peut-être une raison de vivre. Le dimanche autour du barbecue, vous avez les beaufs qui cassent du juif et de l’arabe. Mais les autres, en « garden party », leur jus de pamplemousse avec une pincée de gin et verre à pied au bout des doigts, ils sont pires parce qu’ils font semblant. Des arabes, des beurs, du chômage en banlieue, ils n’en ont rien à f… mais ils pleurnichent. Ca les soulage. Le point commun avec les brutes rasées : ils n’ont aucun sens politique, alors il ne leur reste que la haine. La haine de l’autre. Pour les uns, l’autre c’est le chômeur, le jeune de banlieue, surtout si son nom n’a pas consonance française. Pour les humanistes à cent sous, l’autre, c’est… 

(Daniel intervient)  …celui qui n’a pas de lien historique avec leur mouvance. Dans le désordre : sur le sol national, toute personne qui s’abstient ou apporte son suffrage à la droite, ou qui n’a pas la chance de figurer dans leur almanach de Gotha : policiers, militaires, commerçants, professions libérales, dirigeants d’entreprises, mais aussi intellectuels, journalistes, ou personnalités publiques dont l’opinion n’est pas franchement marquée à gauche. En terre étrangère, l’anglo-saxon, l’américain (du nord), et par ordre décroissant les peuples nordiques des pays non catholiques. On peut même élargir le cercle et englober l’Occident. J’ajouterai, Rachid, avant de te rendre la parole, que ceux que tu appelles les brutes rasées haïssent aussi l’anglo-saxon et l’américain.

François :    Voyons, on ne construit rien sur la haine. Elle rend aveugle, elle rend sourd. Avant même qu’un seul mot soit prononcé par l’autre, il a tort. De l’autre on se fait un adversaire, on le construit comme adversaire, pire, mille fois pire que ce qu’il est en réalité… 

Raoul :  …pire ? Crois-tu qu’il est possible de faire pire que les Américains ? Extermination des Indiens, ségrégation raciale, tolérance accordée au Ku Klux Klan par les états du « Deep South », crimes de guerre en Allemagne et au Japon …

Olivier : …eh là, tu vas un peu vite ! Toute l’histoire américaine est une suite presque ininterrompue de massacres. Des autochtones, d’abord. Quand ils n’étaient pas exterminés, ils étaient déportés. En 1838, les Cherokees sont forcés de quitter leur territoire de l’est du Mississipi regorgeant d’or. Plus de 4000 d’entre eux n’ont pas survécu. Et ce héros, Buffalo Bill, après qu’il eut largement pris sa part dans l’extermination des Indiens, savez-vous ce qu’il fit ? Il fonda un cirque ambulant. C’est bien américain, ça : des crimes et des jeux…

Rachid : …bon, vous permettez, vous partez sur les Américains, je n’avais pas fini…

Alain : …il faut rendre aux Américains ce qui leur appartient. Ce sont de grands inventeurs : la machine à produire du chewing-gum, le fil de fer barbelé, le hamburger…

Olivier :   …le yo-yo.

Quentin intervient, un dictionnaire entre les mains (c’est la première fois qu’un livre entre dans la cellule):   Le 7 mars 1897 le médecin John Kellog sert des pétales de maïs à ses patients. Les corn flakes sont inventés. Le 30 juin 1859 le funambule Charles Blondin traverse les 330 mètres de cordes tendues au-dessus des chutes du Niagara sans filet ni harnais…

Olivier :  On s’en f… de ça, est-ce qu’ils parlent de Wounded Knee dans ton bouquin ?

Quentin : Oui, le 29 décembre 1890, massacre de Wounded Knee où près de 400 indiens Sioux, principalement des femmes et des enfants sont exterminés par les troupes nord-américaines. Et on a oublié un truc sur les Indiens : en 1886 Geronimo est déporté avec sa tribu vers la Floride. Je continue? Le 12 décembre 1897, publication de « The Katzenjammers », en français : « Pim, Pam, Poum »…

Olivier (s’empare du dictionnaire): Le Premier Mai 1886, les syndicats américains organisent une grève pour que la journée de travail soit limitée à 8 heures. Les affrontements entre les manifestants et les policiers font plusieurs morts. En 1892, la Cour Suprême adopte la loi  en faveur de la ségrégation raciale. Le 18 avril 1906, San Francisco est dévastée par un tremblement de terre. La catastrophe entraîne la mort de près de mille personnes.

Raoul :   Et Sacco et Vanzetti, ils en parlent ?

Olivier :  Le 23 août 1927 Nicola Sacco et Bartolomeo Vanzetti sont exécutés sur la chaise électrique. Le 20 septembre 1928 une petite souris fait son apparition dans un court dessin animé… Ah ! En 1929, bains de sang à Chicago. Et la même année, le 24 octobre exactement, la bourse de New-York s’effondre. Le monde entier en souffrira.

(D’autres détenus, qui depuis trop longtemps n’avaient pas tenu un livre, s’approchent, intéressés par cette leçon d’histoire. L’un deux continue la lecture)

…On en était en 29, la bourse s’effondre…Tiens, Olivier avait raison, le 1° avril 1929 à New-York, Louis Marx invente le yo-yo. Je lis sur la 2° guerre mondiale ?

Olivier :  Non, mais regarde en 45, s’ils parlent d’Hiroshima…

…Voyons voir… février 45, bombardement de Dresde par les anglo-américains, 250.000 morts… Ah ! Le 6 août 1945 à 8h15, l’avion américain « Enola Gay » lâche la première bombe atomique « Little Boy » sur la ville d’Hiroshima : 100.000 morts, et de nombreuses autres victimes souffriront pendant des années des séquelles de l’irradiation. Le 9 août 45 c’est la ville de Nagasaki qui est touchée : 70.000 victimes. 9 février 1950 début de la chasse aux sorcières menée par le sénateur McCarthy. La même année en pleine guerre de Corée, le général MacArthur souhaite étendre le conflit sur le territoire chinois, quitte à utiliser l’arme nucléaire ! Premier novembre 1952, explosion de la première bombe thermonucléaire mille fois plus puissante que celle d’Hiroshima ! 19 juin 1953 Ethel et Julius Rosenberg, 35 et 37 ans, meurent sur la chaise électrique. 27 juin 1954 au Guatemala, coup d’état fomenté par la CIA afin de permettre à une société américaine de développer la monoculture de la banane. 5 décembre 1955 arrestation d’une jeune femme noire qui, dans un bus, a refusé de laisser sa place à un blanc. Martin Luther King lance un boycott contre la compagnie d’autobus de la ville. 15 juillet 1958 débarquement des Marines américains à Beyrouth pour mater une rébellion. 25 septembre 1960 le USS Entreprise est le premier porte-avion à propulsion nucléaire. C’est aussi le premier à déployer des avions de chasse qui s’avéreront performants au Vietnam. 17 avril 1961, la CIA tente un coup de force à Cuba. Premier octobre 1962 le Mississipi refuse d’inscrire l’étudiant noir James Meredith à l’université réservée aux blancs. Emeutes sanglantes. 7 février 1965 l’US Air Force bombarde le Nord-Vietnam. Le 11 Août, le ghetto noir de Los Angeles se révolte : 34 morts et 800 blessés. 29 juin 1966 premiers raids aériens sur les dépôts de carburants au Vietnam du nord… je résume les événements du Vietnam, massacres, napalm, horreurs, crimes de guerre qui sont dénoncés lors de manifestations monstres à Washington entre 1969 et 1971, des milliers de pacifistes sont arrêtés…

Daniel : Bon, stop ! Même si l’on sait tout cela, il faut le dire, le ressasser, l’inscrire dans le marbre. La suite de l’histoire des Etats-Unis on la connaît, l’armée américaine est intervenue au Laos, au Chili, en Grenade, et la liste s’allonge, interminable : Liban, Libye, Salvador, Nicaragua, Panama, Irak, Bosnie, Somalie, Croatie, Soudan, Afghanistan, Yougoslavie. A nouveau Afghanistan, Irak et Somalie. Faut-il détailler ? 

François : Le dictionnaire ne mentionne pas la remise des Oscars du cinéma en 1973. Couronné pour son interprétation du « Parrain », Marlon Brando ne s’était pas déplacé et avait envoyé en son nom une jeune indienne Apache qui déclara que le comédien « refusait cet honneur à cause du traitement réservé aux Indiens dans les films, à la télévision et à Wounded Knee ».

Alain : Et le soutien apporté aux dictatures en Amérique du sud, dont la plus cruelle, celle de Pinochet, ce tyran porté au pouvoir par la Sainte Alliance des USA et du Vatican ? Et la peine de mort pratiquée encore par certains états, et la libre circulation des armes, et la concentration des richesses entre les mains de quelques milliardaires, et la misère, et la médecine pour les riches, et l’école à deux, à trois, à mille vitesses ?

(C’est alors que la représentante de la Droite Extrême, pour la première fois trouve une ouverture dans ce cénacle de gauche) :  A quoi sert votre déballage sur les Américains ? Vous n’expliquez rien. Grand silence sur les deux guerres mondiales. Croyez-vous qu’ils se sont déplacés par amour pour l’Europe ? Pour l’idéal démocratique ? Laissez-moi rire ! On sait très bien qui manœuvre les Etats-Unis, mais ça, il faut le taire, c’est taxé d’antisémitisme. Que n’a-t-on pas reproché aux jeunes revues d’avant-guerre (la deuxième) qui annonçaient que le cancer du monde moderne avait pris naissance bien loin des charniers, que la date fatale pour nous n’avait été ni Sarajevo ni Rethondes, mais 1913 quand les banques américaines se sont organisées. Un grand écrivain français avait très bien souligné les liens de Wilson avec la finance juive. Vous qui êtes si documentés, avez-vous lu « Les trois aspects du président Wilson » ? Dans un langage qui n’appartient qu’à lui, Charles Maurras ne voit le foudre de la puissance américaine tomber ni du Capitole, ni même de la Maison-Blanche, mais obéit aux décisions du Sinaï wilsonien.

Daniel : Bon. Le pays de Uncle Sam n’est pas mon Amérique à moi, et ce n’est l’Amérique de personne. Au fait, comment en est-on venu à parler de l’Amérique ?

Rachid : Avant qu’on me coupe la parole, j’avais tenté d’expliquer…je ne me rappelle plus…avec votre histoire d’Amérique, j’ai perdu le fil…

François : Oui, Rachid, c’est tout le problème. L’Amérique vous fait perdre le fil. Elle est suspecte cette insistance bien française à montrer du doigt, à toute occasion, l’Amérique. Mais je crois que dans votre déballage, pour reprendre le mot de Droite Extrême, vous n’avez pas dit l’essentiel : croyez-vous franchement que la haine de l’Amérique partagée par ces millions de Français d’un bout à l’autre de l’éventail politique suppose pour chacun d’eux la désapprobation ou même seulement la connaissance de ces méfaits que vous avez évoqués ? Je crois qu’on est loin de la vérité. L’anti-américanisme a bien d’autres origines. Il existait avant la guerre du Vietnam, avant même le massacre de Wounded Knee. Allons, les crimes de guerre d’Uncle Sam auraient à ce point bouleversé des âmes qui, il y a soixante ans ont peu bronché lorsque 70.000 hommes, femmes et enfants de France ont été livrés aux nazis ? Soyons sérieux !

Daniel : Attention, n’opposons pas à l’antiaméricanisme un américanisme tout aussi primaire. Ne répondons pas à la sottise par la sottise, disait le philosophe. A ce propos, j’ai été interloqué par une question que posait Bernard-Henri Lévy à peu près dans ces termes : est-il facile pour nous Français d’admettre qu’un état aussi prospère et devenu par surcroît la première puissance mondiale s’est construit et développé ex nihilo, sans autres racines que celles de migrants « communauté inorganique dressée sur le néant, érigée dans le sable » et d’une simple constitution ?  Méfiance éternelle de ces gens du terroir vis-à-vis des « sans racines », des « sans attaches ». Isabelle la catholique comparait déjà les trop peu fiables habitants de l’Amérique à ses arbres qui poussaient « sans racines ». Eternel refrain de la ballade des gens qui sont nés quelque part. Haine du migrant, Rachid ! Haine du migrant…surtout quand il réussit. « Haine brute, brutale, totale de l’Amérique en tant que telle », haine de l’américain, étranger pour nous, étranger partout, étranger même à son propre pays. Victime désignée d’une xénophobie mauvaise conseillère quand elle juge le passé des peuples. 

François : …oui, je disais, on se bâtit un adversaire…

Daniel l’interrompt: …j’ajouterais, et sur ce point, je trouve les philosophes peu loquaces, que l’immense événement qu’a été l’effondrement du monde soviétique a laissé des traces dont nous sous-estimons encore aujourd’hui l’importance. Parmi ces traces, le dépit de ces millions de gens, communistes ou pas, en tous cas dans la mouvance, qui avaient cru sinon au paradis, au moins à la possibilité d’un avenir plus riant pour l’humanité, dans un monde où l’homme aurait repris possession de lui-même, faisant plier Léviathan et son cortège de banquiers et de militaires hurlants. Et patatras, dans cette lutte entre forces du bien et forces du mal, c’est le capitalisme qui reste seul en course, avec l’Amérique en selle. Alors on oublie tout, l’Archipel, les procès de Moscou, de Prague, les occupations, l’écrasement sanglant des peuples hongrois, polonais, tchèque, roumain, bulgare. Et surtout, écoutez-moi bien, mes amis, surtout : on oublie ce triste et long silence qui a pesé sur la France, l’Europe, peut-être même sur l’ensemble du monde libre quand les déportés de l’Archipel, les innocents condamnés à Moscou et à Prague, les pays occupés, les peuples de l’est souffraient sous la botte. La capacité d’oubli d’un être humain moyen est fantastique. Alors quand s’y ajoute le dépit ! Silence de la gauche seulement troublé par le déploiement des missiles… quand ils étaient américains. Il faudra un jour non seulement se demander, mais aussi expliquer (ou alors, à quoi servent les philosophes ?) pourquoi il a fallu attendre l’année 1975 pour qu’à la Mutualité les forces de gauche (aux seules exceptions du PCF et de la CGT) organisent un meeting pour la libération d’un opposant au régime soviétique alors que des milliers de manifestants hurlent régulièrement leur haine de l’Amérique quand celle-ci est coupable de crimes. 

François : …on se bâtit un adversaire… Diaboliser, voilà le maître-mot. Montrer l’autre du doigt. Le désigner à la vindicte.

Daniel : C’est comme cela qu’on se dessine un profil, et qu’on rassemble des gens et pas seulement dans les meetings. Mieux : un regard entendu, une allusion, un toussotement, Le Monde, La Croix, Libé ou le Canard sous le bras, les amis se reconnaissent. Ils ont les mêmes lectures, ils tiennent les mêmes propos, ils habitent les mêmes quartiers. Calmes, en général. Voilà maintenant quelques années qu’ils ont pris le pouvoir un peu partout et aussi dans les médias. Oui, dans les médias, quoi qu’ils disent. « Et vous, Madame ? » (1)

Rachid : Halte à la violence, qu’ils clament, partout, dans les écoles, sur les ondes, les chaînes, sur calicots. Mais qu’est-ce qu’ils en connaissent de la violence ? Qu’ils finissent leur gin, et qu’ils aillent pleurnicher plus loin. Je connais deux ou trois catégories de personnes qui ont le droit d’en parler, de la violence. Les gens des quartiers, les chauffeurs de bus, les policiers, les pompiers. Point barre. 

Malika : Et les femmes.

 

§

(1) réponse du président de la république à une journaliste qui lui lançait qu’il pouvait difficilement comprendre les problèmes de la banlieue puisqu’il n’y résidait pas.