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22/05/2019

Réponse à tout

 


 On consultait les astres et les entrailles des animaux. Quand on ne savait pas expliquer quelque chose on attribuait le mystère aux facéties des dieux. Les plus téméraires se mirent à émettre de nouvelles hypothèses. Des gens courageux bousculèrent les idées reçues et transmises depuis des siècles. Certains le payèrent de leur vie, car ces idées convenables et conformes à l’esprit du temps ne devaient pas être mises en cause. Avec les Lumières et les révolutions, les découvertes scientifiques et l’instruction publique, aux forces obscures l’intelligence imposa sa loi. Certes l’école pouvait encore propager des idées fausses mais elle avait cet avantage en transmettant le savoir indispensable de permettre à la jeunesse de s’interroger, d’explorer des territoires inconnus. Si l’on ne trouvait pas la réponse en nous-mêmes, on questionnait un ami, un parent, un professeur. On cherchait dans un livre, un dictionnaire, une encyclopédie. Il n’y avait jamais réponse à tout pour la bonne raison que les humains que nous sommes n’ont pas la science infuse comme on dit, et que le progrès dans les connaissances ne va pas plus vite que la musique. Sans parler des questions fondamentales, celles qui sont la source de tout et sur lesquelles les grands savants de l’antiquité n’en savaient ni plus ni moins que nous.

 A ceci près, et c’est le but de mon propos, que les plus sages de nos ancêtres avouaient qu’ils ne savaient pas grand-chose et qu’il fallait au moins reconnaître cela. Il manquait à nos Anciens la technologie qui permet au premier quidam du troisième millénaire venu d’avoir réponse à tout. Dîtes-moi comment notre philosophe de l’âge classique aurait pu connaître l’horaire du ferry menant de son île d’Egine à l’aéroport du Pirée, s’assurer qu’il restait bien une place dans l’avion pour Olympie en classe touristes, que la météo lui permettrait de profiter pleinement du spectacle des Jeux, et une fois arrivé sur les lieux, dîtes-moi comment il aurait pu vérifier que l’alarme protégeant sa villa sur les pentes de l’Olympe était bien activée, en étant dépourvu de ce petit objet qu’on peut aujourd’hui à tout moment sortir de sa poche et qui nous renseigne sur tout cela et sur plein d’autres choses ? Dîtes-moi !

« Qui nous renseigne ». Un petit écran de 8 centimètres nous met au courant, et quand sa réponse n’a pas la précision attendue, au moins il nous tuyaute : partir après 9h pour éviter les bouchons, prendre un parapluie en fin d’après-midi, ne pas manquer d’allumer la télé à 20h pour ne pas louper l’événement du jour, bref ce n’est pas un objet mais un véritable cerveau d’appoint. Il renseigne. Le mot est approprié. Où ? Quand ? Qui ? Et parfois : Comment ? Le savoir contenu dans cette merveilleuse petite boîte est sans limite sur le lieu, le moment, la personne et même la manière. Il y a une question toutefois à laquelle il ne répond jamais : Pourquoi ? Il n’examine jamais la cause. Il dissertera avec force détails sur le déroulement de la nuit du 4 août, mais ne vous dira jamais pourquoi un beau jour une révolution mit fin au régime monarchique. S’il le fait, c’est en reproduisant des pages de textes déjà existant ailleurs sur le bon vieux papier. Avec pour vous une difficulté supplémentaire de lecture vu la petite taille de l’écran.

 On me dira que les livres n’ont pas non plus réponse à tout. Je leur vois toutefois un premier avantage : ils n’interrompent jamais la conversation. Les rapports entre les personnes sont plus directs, sans objet interposé. Plus apaisés aussi, sans la menace de voir notre propos contredit par le premier wikipédien venu, qu’on n’avait d’ailleurs pas invité à notre table.

 Si tout le savoir est contenu dans une boîte, cela évite de chercher une réponse en nous-même, de penser, de réfléchir. Cela dispensera un jour peut-être de questionner un ami, un parent, un professeur. Dans les trains, sur les trottoirs, dans les réunions de famille, sur les bancs de l’assemblée et les plateaux de télévision, au cinéma même et jusque sur les gradins des stades des millions de femmes et des hommes s’effaceront, s’inclinant devant une nouvelle idole certes minuscule, mais toute puissante car omnisciente et portable.

 Mais le pire, et j’y vois une incidence inquiétante sur le comportement de nos contemporains : ils pourraient croire avoir réponse à tout. Nos Anciens disaient qu’il fallait reconnaître ne pas savoir grand-chose. De cette élégance nous sommes incapables aujourd’hui.


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15/04/2019

Violence

 


 Ces ostalgiques qui prétendent, vingt ans après la chute du mur de Berlin et l’ouverture des archives que là-bas des conquêtes sociales sont remises en cause, de quel droit se permettent-ils de faire l’éloge de ce dont ils n’ont pas souffert ? Qu’ils relisent London, Plioutch, Soljenitsyne, Chalamov, qu’ils se demandent ce que sont devenus les Imre Nagy, les Dubcek, et tous ces militants sincères restés fidèles à leurs principes !

 Qu’on ne me réplique pas qu’à mon tour je n’ai pas d’yeux pour voir ici la misère, le chômage, la difficulté de vivre pour des millions de gens, la délinquance, l’incompétence des gouvernants. Mais je ne suis pas un communiste à l’envers. Je ne prétends pas que nous vivons au paradis, ni que le capitalisme est un objectif à poursuivre. Au moins, je me rends compte que je suis en liberté, que les adversaires du régime en place ne seront ni rééduqués ni internés en hôpital psychiatrique. Je vois aussi que les chars ne sortent pas des casernes pour écraser les manifestations des enseignants, des postiers et des travailleurs licenciés. Que pendant cinq mois tous les samedis des manifestations violentes sont tolérées en plein Paris et dans les villes de province. Qu’on peut impunément brûler l’effigie du président. Je constate que le pire des délinquants dispose d’un avocat pour sa défense, que des journaux à fort tirage publient des caricatures du plus haut magistrat de la république sans être poursuivis.

 Il fut un temps où le socialisme à l’est faisait tourner à plein régime l’idée révolutionnaire. La faillite du communisme a tout remis en cause. En manque d’un idéal crédible et mobilisateur à proposer, l’extrême gauche est en errance. Il y a le dépit, même la rage, d’avoir perdu la guerre contre le Grand Satan, mais aussi ces casseroles que les révolutionnaires encore actifs traînent derrière eux. Après le goulag, aller convaincre les peuples que le socialisme peut encore aujourd’hui être une perspective pour l’humanité ? La violence des manifestations avec la présence quasi permanentes de casseurs, peut s’expliquer par ce trou béant laissé dans la mémoire collective. A court d’arguments les esprits s’échauffent, c’est humain. Quand il n’y a plus rien à croire, c’est désespérant.

« …mais que feriez-vous donc sans « ennemis » ? Mais vous ne pourriez plus vivre, sans « ennemis » ; la haine qui n’a rien à envier à la haine raciale, voilà l’atmosphère stérile que vous respirez… »

Soljénitsyne, lettre au secrétariat de l’Union, le 12 novembre 1969


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29/03/2019

Madame Martin


 La pensée contemporaine -au moins en occident- s’est laissée infiltrer par la sociologie. Plus précisément par ce qu’on nomme maintenant le « sociologisme ». Quand on dit « tout s’explique », on sous-entend que tout s’explique par des causes sociales. Il n’est pas de problème qui ne puisse être élucidé par ce moyen. Il y a quelques jours des gens du voyage ont été agressés et même chassés violemment par d’autres habitants suite à une rumeur propagée dans les réseaux sociaux selon laquelle ils kidnapperaient des enfants (ce qui n’est pas sans rappeler la sombre histoire de l’antisémitisme, mais c’est un autre sujet). Lors du débat qui s’ensuit, après avoir déploré les faits, le député concerné aborde la question de la misère sociale et du manque de crédits alloués à l’administration pour remédier à ce fléau. L’équation est connue et développée par tous les partis de la gauche à la droite : misère > désespoir > violence. La gauche approfondit et pose une équation de « second degré » : violence < désespoir < misère sociale < capitalisme. Ainsi tout s’explique.

 L’ingénu qui demanderait, regardant ces scènes terribles qui tournent en boucle sur toutes les chaînes, s’il vous plaît arrêtez l’image…là : qui est cet individu, pourquoi frappe-t-il, quel est son métier, qu’est-ce qui fait qu’il est maintenant ici, comment l’histoire de sa vie passe-t-elle par ce moment tragique ? L’ingénu qui poserait ces questions pourtant essentielles n’aura pas de réponse, même si sur le plateau tous les experts possibles sont réunis.

 Cette pensée sociale, sociologique, globalisante ne conjugue jamais l’être humain au singulier. Pour elle, madame Martin qui habite au 34 rue de la paix à St Gilles n’existe pas. Pour qu’elle existe, il aurait fallu que son nom fût associé à une activité publique, une cause, une association, un parti, un combat, une affaire, ou même un crime. On aurait rangé alors madame Martin dans la catégorie « directrice de quelque chose », épouse d’une personne célèbre, femme de conviction, militante, combattante, délinquante, ou pire : criminelle. Mais l’identité, la singularité, l’être même de cette femme, sa sensibilité, ses convictions profondes ou ses doutes, ses désirs ou ses souffrances, sont pour le sociologisme autant d’épiphénomènes, spécificités certes dont personne ne peut nier l’existence mais qui souffrent de ce défaut : elles ne sont pas constituantes d’une conception du monde, d’un plan général susceptible de situer la place et de définir le rôle de l’être humain dans le monde, et son devenir. La personne « madame Martin », autant que la personne qui l'autre matin est allé molester des gens du voyage échappent à tous les systèmes possibles qu’ils soient philosophiques, politiques ou religieux.

 Ce qu’on sait de madame Martin n’a rien à voir avec ce qu’elle est en réalité, ce qui pour elle est le plus important, l’essentiel : son intimité. Ce que les systèmes de pensée connaissent de cette dame est encore plus superficiel que ce qu’un interrogatoire policier pourrait révéler. Car ce dernier, même s’il ne remonte jamais aux sources, s’il n’explique jamais complètement les raisons d’un acte, s’il faut des mois d’entretien pour qu’une analyse aboutisse à quelque connaissance de la psychologie humaine, les informations recueillies ne sont pas « de surface » et ne s’interdisent pas de violer quelque jardin secret. Preuve qu’il y en a un. Mais dans ce jardin, la pensée qui ne pense l’humain que comme membre d’une catégorie, d’une classe, d’une ethnie ou d’une nation, qui pense l’homme exclusivement comme un-être-dans-le-monde, dans ce jardin cette pensée ne pénètre pas. Le portillon lui est fermé. Private. No entry.

 Par goût du paradoxe, on pourrait dire qu’une pensée qui explique tout (totalitaire) n’envisage pas cette femme comme une totalité singulière.

 En quoi cette manière de penser est-elle totalitaire ? Regardez l’artisan qu’on appelle pour réparer ou pour installer quelque chose. Avant de partir, il fait le tour de son atelier, choisit les outils dont il pense avoir besoin selon l’idée qu’il se fait du travail à accomplir. Il opère une sélection, et le meilleur ouvrier est celui qui dispose des bons outils certes, mais surtout des outils appropriés. Pour revenir à cette façon de penser « qui explique tout », elle prend de l’être humain ce dont elle a besoin pour construire et maintenir la cohérence de son système. Autant elle ignore la singularité (l’intériorité) des individus, autant elle est d’une perspicacité étonnante quand à discerner ce qui dans le comportement de l’individu peut alimenter son hypothèse. Autrement dit, ce qu’on nomme communément le « prêt à penser » ne découvre dans le monde réel que ce qu’il veut y découvrir. Cette construction idéologique dont la première qualité est la cohérence totale, non fractionnable, non questionnable et non discutable met évidemment hors de cause l’imprévisibilité du comportement humain, bref sa liberté.

 Les systèmes de pensée qui affirment que « tout est économique », « tout est social », « tout est politique » rencontrent dans notre société un certain succès dans la mesure où il est plus facile d’expliquer un acte par une cause connue (surtout si elle confirme une thèse à défendre) que par un long cheminement dans les circonvolutions compliquées de tous les comportements possibles propres à la nature humaine. Si l’on refuse de voir en chaque être humain un être unique, on se dispense de toute réflexion sur la responsabilité, la conscience de soi, le libre arbitre. Tout s’explique alors facilement, sans discussion possible, par des causes sociétales qui conduisent – car l’idée de responsabilité est prégnante et ne peut être écartée- à nous perdre en conjectures avant de livrer à la Justice la dernière découverte du sociologue à la mode qui a défriché une zone de laquelle la personne humaine est exclue.


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