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14/08/2011

Moi aussi j'ai cru au matin

 Chaque année au mois d'août je pense à mes amis Michel et Jean-Bernard, nos vacances à Nyons, nos randonnées à bicyclette, et tout le reste.  

 

 Si c’était à refaire, tu parles. Ce n’est pas à refaire. Jamais. Ce qui est fait est fait. Le passé est passé. Il y a prescription. J’en avais touché un mot à Jean-Bernard, que j’aurais voulu recommencer ma vie, tout reprendre à zéro, retour au point de départ, quand j’avais quinze ans. C’est à quinze ans que les ennuis ont commencé. A lui j’en avais touché un mot, à personne d’autre je n’aurais osé faire cette réflexion qu’on aurait jugé sotte, puérile. 

Il avait posé sa main sur mon épaule. Il reprend sa main et s’empare du verre posé sur la table basse. Il s’enfonce à nouveau confortablement dans le fond du canapé, boit une gorgée. C’est du Bourbon. L’alcool préféré de Jean-Bernard. Jean-Bernard est un sage. Il ne parle que de ce qu’il connaît, mais il l’exprime mal, sans effets. Moi, c’est le contraire, je parle bien de ce que je ne connais pas. Nous sommes complémentaires, d’où les liens qui nous unissent et les discussions interminables.  

 Jacqueline était assise à l’autre bout du canapé. Elle consultait les programmes de télé. Quand son mari a posé sa main sur mon épaule elle a laissé tomber le magazine, maintenant elle me fixe, je crois déceler une pointe de compassion dans son regard, aussi une interrogation. Habituellement, elle s’amuse de moi « Il est très fort, Michel ! ». Il faut dire que j’en rajoute « Quoi ? vous vous arrêtez toutes les deux heures sur l’autoroute ? Moi, Nyons-Conflans je t’avale ça en 7 heures et sans pause ! » Ca les fait bien rire tous les deux, d’autant que je participe de bon cœur, plus ils rient, plus je cherche à me rendre ridicule. Mais aujourd’hui, l’attitude de Jacqueline, sa position dans le canapé et son regard, surtout son regard, trahissent l’inquiétude. Ce n’est pas comme d’habitude. Il se passe quelque chose.  

 La pièce est décorée des tableaux de Jean-Bernard, plus loin dans le hall en fait c’est une verrière, il y a des photos d’arbre, des troncs noueux, il s’est mis à la photographie, il sait depuis quelques mois ce que c’est qu’un diaphragme, un temps de pose, une profondeur de champ, et encore il vaut mieux ne pas trop creuser, et il réalise déjà des tirages à faire pâlir de jalousie Weston, Ansel Adams et toute l’école américaine de la « Pure Photography ». D’où je suis j’aperçois le portrait de sa grand-mère qu’il avait réalisé au pastel quand il était encore chez ses parents à Maurecourt. La pièce est sombre, les lumières parviennent de la fenêtre et des œuvres accrochées au mur, surtout de ce portrait de femme dont le voile délicat n’a pu être tracé que par un maître flamand de l’école des grands, Van Eyck ou peut-être Memling ou Van der Weyden. 

Le sage pose son verre. Il me regarde, son œil rit déjà, puis il éclate : 

-         Allez, Michel, avoue, tiens en attendant, bois un coup ! 

Jacqueline sourit seulement, elle m’interroge du regard. 

-         Vous ne me croirez pas. De toute façon, j’ai déjà gâché ce bon moment que nous aurions pu passer ensemble… 

Le sage : 

-         Allez, arrête, tu ne gâches rien du tout, tu nous surprends, c’est tout. Alors ? (il prend l’accent allemand) J’ai les moyens de te faire parler !

-         Je… J’ai… 

 Chez Jean-Bernard, nous sommes souvent interrompus par des causes très diverses, l’eau qui bout et qui déborde sous le couvercle de la casserole, Jacqueline qui allume la télé car c’est l’heure des jeux de midi, alors que nous sommes en train de parler, les deux chihuahuas qui s’accrochent à mon pantalon ou qui se mettent à aboyer quand une ombre passe derrière la fenêtre. Aujourd’hui précisément, ce sont les chiens. Cela m’énerve au plus haut point, il le sait, il les prend sur ses genoux, les caresse, ils se calment. Mes deux amis, installés face à moi dans leur canapé, mes deux amis sont à l’écoute. On dirait un homme d’état une seconde avant la conférence de presse à la veille de la déclaration de guerre. Derrière moi, pas de drapeau, ni de France ni d’Europe. Pas de micros, et deux auditeurs! Les pires, ceux qui savent, qui me connaissent, qui devinent, au timbre de ma voix, mes pensées les plus intimes.  

-         J’ai cru au matin. 

Jacqueline rit modérément, Jean-Bernard aussi, mais d’un rire que je connais bien, le rire à problème, celui qui sonne faux, qui trahit l'embarras. 

-         Tout le monde a cru au matin, Michel ! 

Jacqueline en rajoute : 

-         Tu étais jeune. En prenant de l’âge on devient réaliste, raisonnable. 

Et elle saisit la télécommande. Jean-Bernard bondit : 

-         Ah non, pas maintenant. On parle, Jacqueline ! 

Elle est fâchée et disparaît vers la cuisine. C’est bon signe, elle a compris qu’il n’y avait pas urgence, Michel va très bien, il nous joue son numéro habituel, il est temps de mettre le gros sel et les pâtes dans l’eau. Tant pis pour les jeux de midi. 

 J’en avais trop dit. Il fallait en finir. J’ai tout déballé. Mars, avril, mai, juin 1968. Juillet, août et toutes ces années terribles, lourdes, de plomb. Tous les espoirs déçus. La droite bras dessus bras dessous à l’Etoile, les staliniens rayonnants, il faut savoir terminer une grève, les chars qui écrasent le Printemps de Prague, la dissolution des organisations révolutionnaires, les dissidents expulsés d’Union soviétique qu’une petite poignée de français accueillent à l’aéroport. Mes études sacrifiées, adieu concours, adieu CAPES. Pas pour tout le monde, je l’ai constaté par la suite. Beaucoup ont cru au matin. Moi, c’était matin, midi et soir, même la nuit. Au point de faire l’impasse sur les choses essentielles, ma femme par exemple que j’oublie, un soir, à Paris. Et mes enfants, ah oui, mes enfants, ils étaient moins importants que la Révolution Mondiale, mais quand ils seraient grands ils connaîtraient le paradis communiste, les derniers seront les premiers, sur terre, sur cette bonne vieille terre où tous les problèmes seront résolus par une bonne dictature pour commencer, attention, une dictature sympa, celle de la classe ouvrière, les capitalistes au pilori, des soviets partout, partout, partout jusqu’aux Galapagos où c’est les Galapagos ? Jean-Bernard et Jacqueline ne buvaient plus, ils étaient prostrés les pauvres, ah j’aurais dû me taire, garder ces horreurs pour moi, et faire semblant de croire encore à l’avenir, d’aborder la question des élections municipales, la coupe du monde de foot chez les colonels argentins, que sais-je encore, les chihuahuas vautrés sur leurs genoux feignaient de dormir, par moment ils ouvraient un œil quand j’élevais la voix. Ah j’y allais de bon cœur. Et puis il y a eu l’armée, quatre mois seulement, même pas les EOR, je restai avec le peuple, le vrai, celui des appelés et des engagés de base, commandés par une petite crapule d’appelé déjà maréchal des logis, instituteur dans le civil ! Qui nous obligeait à marcher au pas au milieu de la nuit après une journée de manœuvres dans la boue, la bonne boue de Lorraine au mois d’octobre. Puis il y a eu cet accident, allez hop, hôpital militaire, des mois, des greffes osseuses, des mois encore, les béquilles. De tous les grands révolutionnaires parisiens, il y en a eu un, un seul pour venir me voir à Bar-le-Duc, un seul. C’est Michel Laurent. Je savais qu’il était parmi les plus sincères, j’appris qu’il avait un cœur. Michel est mort quelques années après, emporté par une septicémie à l’hôpital Foch. Après j’ai galéré, maître auxiliaire, payé au mois de janvier après trois mois de travail, une prof syndiquée qui me sort : ras le bol des MA, ils n’ont qu’à passer le CAPES. J’en ai encore froid dans le dos. Des apparatchiks on en a ici aussi, et des sévères, des bien dans la ligne, de gôche. Pouah ! Non Jean-Bernard, je ne généralise pas, il y a aussi des candidats au goulag, rassure-toi, à gauche et à droite, d’ailleurs j’ai le tournis, gauche, droite, tout ça c’est de l’esbroufe, des discours, du carriérisme. A la première alerte, il n’y a plus personne. Si, des gens bien, des justes. A ce qu’on m’a dit, ils n’étaient pas nombreux dans les années quarante, et beaucoup n’en sont pas revenus. Les autres sont toujours là, à nous faire chier, à donner des leçons au peuple. Après j’ai arrêté la politique, en tout quinze ans, mais à temps plein. Après je suivais tout ça de loin. Quinze ans décisifs, quinze ans perdus, pas tant pour moi, car j’en ai retenu des leçons, mais pour mon épouse et pour mes enfants, et pour tous les autres, pour toi Jean-Bernard, toi qui m’attendu à Rosans, près du mas abandonné, au rendez-vous des dix ans, au carrefour de notre jeunesse, toi que je savais là-bas à attendre. Je ne suis pas venu. J’ai cru au matin. J’ai sacrifié notre amitié sur l’autel de la révolution mondiale que nous ne verrons jamais nos enfants non plus. Heureusement. Prenons le temps de respirer, de vivre. Ma vie, c’est un grand trou noir qui a tout aspiré, ce qu’il y avait en moi de meilleur. Ma vie, il est six heures du soir, bien tard, trop tard.

 

§ 

 

03/07/2011

Le fait est que la raison intervient souvent trop tard

 

 

 Les faits sont têtus ! disait, je crois, Lénine. Mais qu’est-ce qu’un fait ? Si quelque chose s’est passé, pour l’élever au rang d’un fait, il faut que les esprits s’accordent. Or les esprits sont loin de toujours s’accorder. Ce qui est un fait pour Dupont ne l’est pas nécessairement pour Dupond. Quant aux grandes théories, systèmes de pensée et croyances, l’omniscience dont ils se croient investis leur permet d’inventer une réalité qui les arrange. Méfions-nous quand leurs messagers nous parlent de faits avec tant d’assurance. Parmi les millions de gestes, d’actions, de rencontres, de conflits, de catastrophes ou d’heureux événements qui ont lieu le même jour, peu sont élevés au rang de faits. Nous n’accordons d’importance qu’à ce qui nous intéresse. En termes moins aimables, le mot est dit, l’intérêt. Si je ferme les yeux –et les oreilles- à certaines occasions, c’est que le sujet m’indiffère, ou me dérange. D’autres font pire. Pour éviter de mettre en cause un édifice idéologique construit laborieusement au cours des ans, la politique de l’autruche s’impose à des gens très respectables, qui malheureusement disposent d’un pouvoir, dont l’aveuglement risque de fermer les yeux à beaucoup d’autres. (1) 

 Il y a donc les faits qu’on cache, mais aussi ceux qu’on oublie, parce que c’est commode, reposant. Haro sur les commémorations ! C’est vieux tout ça ! A quoi bon ressasser éternellement ces « détails » de l’histoire ? Et ce sont les mêmes qui célèbrent le baptême de Clovis, l’héroïne nationale Jeanne d’Arc livrée à l’ennemi anglo-saxon, ou des cocasseries complètement improbables comme la résurrection d’un homme. Mais que six millions d’innocents périssent dans d’atroces souffrances, il faudrait l’oublier. 

 Plus que les faits, ce sont les préjugés qui sont têtus. Costumes prêts-à-porter, tout faits. Ce fut mon cas il y a quelques jours quand j’ai cru à l’innocence d’une personne parce qu’elle en avait l’apparence. C’était une femme, d’origine africaine, sans beaucoup de ressources, employée d’un hôtel, et sans histoires. Innocence ? Ni d’un côté… ni de l’autre sans doute. Cela m’apprendra qu’en toutes choses, avant de prendre fait et cause pour quelqu’un, il faut raison garder. Et surtout se taire tant que l’événement n’est pas avéré. Les faits bâtis trop vite s’effondrent comme des châteaux de cartes.  

 Mais les cartes sont restées sur la table. Elles nous rappellent qu’il y a dans notre pays des gens : notables, journalistes, politiciens ayant suivi de longues études et dont les discours s’entendent sur toutes les chaînes, qui ne voient dans le harcèlement, et peut-être le viol d’une femme, qu’un simple troussage de domestique, et qui se rassurent en affirmant qu’il n’y a pas mort d’homme. Leur humanisme apparemment ne dépasse pas les limites du sexe qui est le leur, le fort. Et cette jeune femme, si ses mensonges sont avérés, leur aura rendu un grand service, ainsi qu’aux brutes épaisses qui justifient les violences faites aux femmes au nom d’une idéologie réactionnaire, donc par bêtise.

 

 §

 

 (1) Il m’est impossible de ne pas rappeler le silence criminel qui fut celui de nombre d’entre nous quand des millions de soviétiques étaient déportés dans les camps sibériens. Il fallut attendre les premières traductions du Samizdat, les déclarations courageuses de Sakharov, l’exil de Leonid Plioutch, l’œuvre de Soljenitsyne pour que nous sortions la tête du sable. Et pourtant, quarante et cinquante ans après, n’est-on pas en droit d’élever au rang d’un fait l’assassinat de millions d’hommes et les traitements inhumains infligés ? Un fait accompli, malheureusement. Et la raison est intervenue bien tard, trop tard. S’il faut des guerres, des dictatures, de la souffrance pour rendre les hommes raisonnables, c’est à désespérer. En 1989 des larmes coulaient de Berlin à Prague à Varsovie et Budapest. Larmes de joie, larmes. L’effondrement du mur de Berlin, tous les esprits l’accordent, est un fait historique. Mais un fait en cache un autre, plus encore, des millions d’autres, tragiques, s’étalant sur des dizaines d’années, et touchant des millions d’hommes, quand la police politique dans la nuit enfonce une porte et transforme la vie d’une famille en cauchemar, n’est-ce pas là un fait ? Le même jour, la venue à Paris des chœurs de l’Armée rouge faisait l’événement.

 

   

 

09/06/2011

Où la violence fait un long détour par l'Amérique

 

Il y a 67 ans des jeunes hommes britanniques, canadiens, américains ont perdu la vie sur les plages normandes. Ils étaient venus pour libérer notre pays et l’Europe. C’est en pensant à eux que j’avais écrit ces lignes, en réaction aussi à ces propos xénophobes que j’entends encore ici ou là, et particulièrement ceux dirigés contre nos amis américains.

§

(Dialogue entre prisonniers, des femmes et des hommes, tous militants d’opposition. Extrait de « à 100.000 années des Lumières ») 

Rachid : Ces petites gens des classes moyennes, bien au chaud dans leur quartier protégé se dessinent un profil d’humanistes à cent sous : le racisme quelle affreuse chose, et les inégalités, ne m’en parlez pas, et le libéralisme à l’américaine, et la droite populiste, et la femme du président… Au « bourge » ça ne coûte rien de jouer les rebelles quand sa situation sociale ne le justifie pas. Rebelles ? Mon c… oui ! Haïr l’adversaire, ça leur forge une personnalité. Ca leur donne une contenance, une conscience, peut-être une raison de vivre. Le dimanche autour du barbecue, vous avez les beaufs qui cassent du juif et de l’arabe. Mais les autres, en « garden party », leur jus de pamplemousse avec une pincée de gin et verre à pied au bout des doigts, ils sont pires parce qu’ils font semblant. Des arabes, des beurs, du chômage en banlieue, ils n’en ont rien à f… mais ils pleurnichent. Ca les soulage. Le point commun avec les brutes rasées : ils n’ont aucun sens politique, alors il ne leur reste que la haine. La haine de l’autre. Pour les uns, l’autre c’est le chômeur, le jeune de banlieue, surtout si son nom n’a pas consonance française. Pour les humanistes à cent sous, l’autre, c’est… 

(Daniel intervient)  …celui qui n’a pas de lien historique avec leur mouvance. Dans le désordre : sur le sol national, toute personne qui s’abstient ou apporte son suffrage à la droite, ou qui n’a pas la chance de figurer dans leur almanach de Gotha : policiers, militaires, commerçants, professions libérales, dirigeants d’entreprises, mais aussi intellectuels, journalistes, ou personnalités publiques dont l’opinion n’est pas franchement marquée à gauche. En terre étrangère, l’anglo-saxon, l’américain (du nord), et par ordre décroissant les peuples nordiques des pays non catholiques. On peut même élargir le cercle et englober l’Occident. J’ajouterai, Rachid, avant de te rendre la parole, que ceux que tu appelles les brutes rasées haïssent aussi l’anglo-saxon et l’américain.

François :    Voyons, on ne construit rien sur la haine. Elle rend aveugle, elle rend sourd. Avant même qu’un seul mot soit prononcé par l’autre, il a tort. De l’autre on se fait un adversaire, on le construit comme adversaire, pire, mille fois pire que ce qu’il est en réalité… 

Raoul :  …pire ? Crois-tu qu’il est possible de faire pire que les Américains ? Extermination des Indiens, ségrégation raciale, tolérance accordée au Ku Klux Klan par les états du « Deep South », crimes de guerre en Allemagne et au Japon …

Olivier : …eh là, tu vas un peu vite ! Toute l’histoire américaine est une suite presque ininterrompue de massacres. Des autochtones, d’abord. Quand ils n’étaient pas exterminés, ils étaient déportés. En 1838, les Cherokees sont forcés de quitter leur territoire de l’est du Mississipi regorgeant d’or. Plus de 4000 d’entre eux n’ont pas survécu. Et ce héros, Buffalo Bill, après qu’il eut largement pris sa part dans l’extermination des Indiens, savez-vous ce qu’il fit ? Il fonda un cirque ambulant. C’est bien américain, ça : des crimes et des jeux…

Rachid : …bon, vous permettez, vous partez sur les Américains, je n’avais pas fini…

Alain : …il faut rendre aux Américains ce qui leur appartient. Ce sont de grands inventeurs : la machine à produire du chewing-gum, le fil de fer barbelé, le hamburger…

Olivier :   …le yo-yo.

Quentin intervient, un dictionnaire entre les mains (c’est la première fois qu’un livre entre dans la cellule):   Le 7 mars 1897 le médecin John Kellog sert des pétales de maïs à ses patients. Les corn flakes sont inventés. Le 30 juin 1859 le funambule Charles Blondin traverse les 330 mètres de cordes tendues au-dessus des chutes du Niagara sans filet ni harnais…

Olivier :  On s’en f… de ça, est-ce qu’ils parlent de Wounded Knee dans ton bouquin ?

Quentin : Oui, le 29 décembre 1890, massacre de Wounded Knee où près de 400 indiens Sioux, principalement des femmes et des enfants sont exterminés par les troupes nord-américaines. Et on a oublié un truc sur les Indiens : en 1886 Geronimo est déporté avec sa tribu vers la Floride. Je continue? Le 12 décembre 1897, publication de « The Katzenjammers », en français : « Pim, Pam, Poum »…

Olivier (s’empare du dictionnaire): Le Premier Mai 1886, les syndicats américains organisent une grève pour que la journée de travail soit limitée à 8 heures. Les affrontements entre les manifestants et les policiers font plusieurs morts. En 1892, la Cour Suprême adopte la loi  en faveur de la ségrégation raciale. Le 18 avril 1906, San Francisco est dévastée par un tremblement de terre. La catastrophe entraîne la mort de près de mille personnes.

Raoul :   Et Sacco et Vanzetti, ils en parlent ?

Olivier :  Le 23 août 1927 Nicola Sacco et Bartolomeo Vanzetti sont exécutés sur la chaise électrique. Le 20 septembre 1928 une petite souris fait son apparition dans un court dessin animé… Ah ! En 1929, bains de sang à Chicago. Et la même année, le 24 octobre exactement, la bourse de New-York s’effondre. Le monde entier en souffrira.

(D’autres détenus, qui depuis trop longtemps n’avaient pas tenu un livre, s’approchent, intéressés par cette leçon d’histoire. L’un deux continue la lecture)

…On en était en 29, la bourse s’effondre…Tiens, Olivier avait raison, le 1° avril 1929 à New-York, Louis Marx invente le yo-yo. Je lis sur la 2° guerre mondiale ?

Olivier :  Non, mais regarde en 45, s’ils parlent d’Hiroshima…

…Voyons voir… février 45, bombardement de Dresde par les anglo-américains, 250.000 morts… Ah ! Le 6 août 1945 à 8h15, l’avion américain « Enola Gay » lâche la première bombe atomique « Little Boy » sur la ville d’Hiroshima : 100.000 morts, et de nombreuses autres victimes souffriront pendant des années des séquelles de l’irradiation. Le 9 août 45 c’est la ville de Nagasaki qui est touchée : 70.000 victimes. 9 février 1950 début de la chasse aux sorcières menée par le sénateur McCarthy. La même année en pleine guerre de Corée, le général MacArthur souhaite étendre le conflit sur le territoire chinois, quitte à utiliser l’arme nucléaire ! Premier novembre 1952, explosion de la première bombe thermonucléaire mille fois plus puissante que celle d’Hiroshima ! 19 juin 1953 Ethel et Julius Rosenberg, 35 et 37 ans, meurent sur la chaise électrique. 27 juin 1954 au Guatemala, coup d’état fomenté par la CIA afin de permettre à une société américaine de développer la monoculture de la banane. 5 décembre 1955 arrestation d’une jeune femme noire qui, dans un bus, a refusé de laisser sa place à un blanc. Martin Luther King lance un boycott contre la compagnie d’autobus de la ville. 15 juillet 1958 débarquement des Marines américains à Beyrouth pour mater une rébellion. 25 septembre 1960 le USS Entreprise est le premier porte-avion à propulsion nucléaire. C’est aussi le premier à déployer des avions de chasse qui s’avéreront performants au Vietnam. 17 avril 1961, la CIA tente un coup de force à Cuba. Premier octobre 1962 le Mississipi refuse d’inscrire l’étudiant noir James Meredith à l’université réservée aux blancs. Emeutes sanglantes. 7 février 1965 l’US Air Force bombarde le Nord-Vietnam. Le 11 Août, le ghetto noir de Los Angeles se révolte : 34 morts et 800 blessés. 29 juin 1966 premiers raids aériens sur les dépôts de carburants au Vietnam du nord… je résume les événements du Vietnam, massacres, napalm, horreurs, crimes de guerre qui sont dénoncés lors de manifestations monstres à Washington entre 1969 et 1971, des milliers de pacifistes sont arrêtés…

Daniel : Bon, stop ! Même si l’on sait tout cela, il faut le dire, le ressasser, l’inscrire dans le marbre. La suite de l’histoire des Etats-Unis on la connaît, l’armée américaine est intervenue au Laos, au Chili, en Grenade, et la liste s’allonge, interminable : Liban, Libye, Salvador, Nicaragua, Panama, Irak, Bosnie, Somalie, Croatie, Soudan, Afghanistan, Yougoslavie. A nouveau Afghanistan, Irak et Somalie. Faut-il détailler ? 

François : Le dictionnaire ne mentionne pas la remise des Oscars du cinéma en 1973. Couronné pour son interprétation du « Parrain », Marlon Brando ne s’était pas déplacé et avait envoyé en son nom une jeune indienne Apache qui déclara que le comédien « refusait cet honneur à cause du traitement réservé aux Indiens dans les films, à la télévision et à Wounded Knee ».

Alain : Et le soutien apporté aux dictatures en Amérique du sud, dont la plus cruelle, celle de Pinochet, ce tyran porté au pouvoir par la Sainte Alliance des USA et du Vatican ? Et la peine de mort pratiquée encore par certains états, et la libre circulation des armes, et la concentration des richesses entre les mains de quelques milliardaires, et la misère, et la médecine pour les riches, et l’école à deux, à trois, à mille vitesses ?

(C’est alors que la représentante de la Droite Extrême, pour la première fois trouve une ouverture dans ce cénacle de gauche) :  A quoi sert votre déballage sur les Américains ? Vous n’expliquez rien. Grand silence sur les deux guerres mondiales. Croyez-vous qu’ils se sont déplacés par amour pour l’Europe ? Pour l’idéal démocratique ? Laissez-moi rire ! On sait très bien qui manœuvre les Etats-Unis, mais ça, il faut le taire, c’est taxé d’antisémitisme. Que n’a-t-on pas reproché aux jeunes revues d’avant-guerre (la deuxième) qui annonçaient que le cancer du monde moderne avait pris naissance bien loin des charniers, que la date fatale pour nous n’avait été ni Sarajevo ni Rethondes, mais 1913 quand les banques américaines se sont organisées. Un grand écrivain français avait très bien souligné les liens de Wilson avec la finance juive. Vous qui êtes si documentés, avez-vous lu « Les trois aspects du président Wilson » ? Dans un langage qui n’appartient qu’à lui, Charles Maurras ne voit le foudre de la puissance américaine tomber ni du Capitole, ni même de la Maison-Blanche, mais obéit aux décisions du Sinaï wilsonien.

Daniel : Bon. Le pays de Uncle Sam n’est pas mon Amérique à moi, et ce n’est l’Amérique de personne. Au fait, comment en est-on venu à parler de l’Amérique ?

Rachid : Avant qu’on me coupe la parole, j’avais tenté d’expliquer…je ne me rappelle plus…avec votre histoire d’Amérique, j’ai perdu le fil…

François : Oui, Rachid, c’est tout le problème. L’Amérique vous fait perdre le fil. Elle est suspecte cette insistance bien française à montrer du doigt, à toute occasion, l’Amérique. Mais je crois que dans votre déballage, pour reprendre le mot de Droite Extrême, vous n’avez pas dit l’essentiel : croyez-vous franchement que la haine de l’Amérique partagée par ces millions de Français d’un bout à l’autre de l’éventail politique suppose pour chacun d’eux la désapprobation ou même seulement la connaissance de ces méfaits que vous avez évoqués ? Je crois qu’on est loin de la vérité. L’anti-américanisme a bien d’autres origines. Il existait avant la guerre du Vietnam, avant même le massacre de Wounded Knee. Allons, les crimes de guerre d’Uncle Sam auraient à ce point bouleversé des âmes qui, il y a soixante ans ont peu bronché lorsque 70.000 hommes, femmes et enfants de France ont été livrés aux nazis ? Soyons sérieux !

Daniel : Attention, n’opposons pas à l’antiaméricanisme un américanisme tout aussi primaire. Ne répondons pas à la sottise par la sottise, disait le philosophe. A ce propos, j’ai été interloqué par une question que posait Bernard-Henri Lévy à peu près dans ces termes : est-il facile pour nous Français d’admettre qu’un état aussi prospère et devenu par surcroît la première puissance mondiale s’est construit et développé ex nihilo, sans autres racines que celles de migrants « communauté inorganique dressée sur le néant, érigée dans le sable » et d’une simple constitution ?  Méfiance éternelle de ces gens du terroir vis-à-vis des « sans racines », des « sans attaches ». Isabelle la catholique comparait déjà les trop peu fiables habitants de l’Amérique à ses arbres qui poussaient « sans racines ». Eternel refrain de la ballade des gens qui sont nés quelque part. Haine du migrant, Rachid ! Haine du migrant…surtout quand il réussit. « Haine brute, brutale, totale de l’Amérique en tant que telle », haine de l’américain, étranger pour nous, étranger partout, étranger même à son propre pays. Victime désignée d’une xénophobie mauvaise conseillère quand elle juge le passé des peuples. 

François : …oui, je disais, on se bâtit un adversaire…

Daniel l’interrompt: …j’ajouterais, et sur ce point, je trouve les philosophes peu loquaces, que l’immense événement qu’a été l’effondrement du monde soviétique a laissé des traces dont nous sous-estimons encore aujourd’hui l’importance. Parmi ces traces, le dépit de ces millions de gens, communistes ou pas, en tous cas dans la mouvance, qui avaient cru sinon au paradis, au moins à la possibilité d’un avenir plus riant pour l’humanité, dans un monde où l’homme aurait repris possession de lui-même, faisant plier Léviathan et son cortège de banquiers et de militaires hurlants. Et patatras, dans cette lutte entre forces du bien et forces du mal, c’est le capitalisme qui reste seul en course, avec l’Amérique en selle. Alors on oublie tout, l’Archipel, les procès de Moscou, de Prague, les occupations, l’écrasement sanglant des peuples hongrois, polonais, tchèque, roumain, bulgare. Et surtout, écoutez-moi bien, mes amis, surtout : on oublie ce triste et long silence qui a pesé sur la France, l’Europe, peut-être même sur l’ensemble du monde libre quand les déportés de l’Archipel, les innocents condamnés à Moscou et à Prague, les pays occupés, les peuples de l’est souffraient sous la botte. La capacité d’oubli d’un être humain moyen est fantastique. Alors quand s’y ajoute le dépit ! Silence de la gauche seulement troublé par le déploiement des missiles… quand ils étaient américains. Il faudra un jour non seulement se demander, mais aussi expliquer (ou alors, à quoi servent les philosophes ?) pourquoi il a fallu attendre l’année 1975 pour qu’à la Mutualité les forces de gauche (aux seules exceptions du PCF et de la CGT) organisent un meeting pour la libération d’un opposant au régime soviétique alors que des milliers de manifestants hurlent régulièrement leur haine de l’Amérique quand celle-ci est coupable de crimes. 

François : …on se bâtit un adversaire… Diaboliser, voilà le maître-mot. Montrer l’autre du doigt. Le désigner à la vindicte.

Daniel : C’est comme cela qu’on se dessine un profil, et qu’on rassemble des gens et pas seulement dans les meetings. Mieux : un regard entendu, une allusion, un toussotement, Le Monde, La Croix, Libé ou le Canard sous le bras, les amis se reconnaissent. Ils ont les mêmes lectures, ils tiennent les mêmes propos, ils habitent les mêmes quartiers. Calmes, en général. Voilà maintenant quelques années qu’ils ont pris le pouvoir un peu partout et aussi dans les médias. Oui, dans les médias, quoi qu’ils disent. « Et vous, Madame ? » (1)

Rachid : Halte à la violence, qu’ils clament, partout, dans les écoles, sur les ondes, les chaînes, sur calicots. Mais qu’est-ce qu’ils en connaissent de la violence ? Qu’ils finissent leur gin, et qu’ils aillent pleurnicher plus loin. Je connais deux ou trois catégories de personnes qui ont le droit d’en parler, de la violence. Les gens des quartiers, les chauffeurs de bus, les policiers, les pompiers. Point barre. 

Malika : Et les femmes.

 

§

(1) réponse du président de la république à une journaliste qui lui lançait qu’il pouvait difficilement comprendre les problèmes de la banlieue puisqu’il n’y résidait pas.