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09/04/2011

On appelle l'Occident à l'aide. Dont acte.

 

 

 Les peuples se soulèvent. Une lame de fond. Des dictatures s’effondrent, les tyrans s’enfuient, des millions de gens s’informent, se rassemblent, discutent, s’expriment, manifestent, revendiquent. Certes, l’histoire nous enseigne que les mouvements de foule n’ont pas toujours produit l’effet attendu, qu’ils ont même enfanté des systèmes totalitaires. Faut-il pour autant bouder notre plaisir de voir destituer des monarques ? Il faut croire en la vigilance des insurgés. Ils sauront mettre de côté les usurpateurs, s’il y en a.  

 S’il y en a. Car jamais on n’entend d’appel à la guerre, pas la moindre trace d’intolérance ou de fanatisme parmi les revendications des manifestants. Mais une aspiration à la liberté, aux libertés, à des constitutions, à la démocratie. Un rejet sans appel de la corruption, du détournement des richesses, des systèmes oligarchiques, népotiques.  

 Pour chasser les despotes, on appelle l’Occident à l’aide. Traditionnellement coupable de tous les maux, le monde libre prend quelques responsabilités, volant au secours d’un peuple révolté mais désarmé. Et ceux qui trouvent à redire, clamant que « c’est au peuple lui-même de décider de son avenir » (sous les bombardements de la dictature…) devront expliquer au monde le bien-fondé de leur pacifisme. Les mêmes auraient sans doute crié « A bas la guerre ! » le 06 juin 1944 quand les alliés au prix de milliers de victimes se préparaient à libérer l’Europe du nazisme.  

 Certes l’entreprise est dangereuse, surtout connaissant les méthodes de l’adversaire qui, lui, n’a de comptes à rendre à personne, avec des médias aux ordres, et des armes lourdes qu’il n’hésite pas à utiliser contre les populations civiles. L’entreprise est dangereuse aussi, rappelant –bien que je ne l’espère pas, mais alors pas du tout- le soutien apporté par les Américains et d’autres démocrates dont j’étais à l’époque, aux insurgés afghans dans leur combat contre l’occupant soviétique. Insurgés qui se révèleront plus tard être les pires ennemis du monde libre.  

 Je poserai le problème autrement. Si un devin avait prédit la Terreur, le peuple se serait-il lancé dans l’aventure révolutionnaire ? Si les esprits russes éclairés, les socialistes, les démocrates avaient pu prévoir l’enfer stalinien, ils se seraient bien contentés d’un régime parlementaire. Mais les devins n’existent pas et, n’en déplaise aux idéologues dont les pistes mènent aux pires catastrophes, l’histoire n’est jamais écrite par avance. Ce sont les hommes qui font l’histoire, et bien heureusement parfois, les peuples. Ne boudons pas notre plaisir de voir destituer des monarques. 

§

30/03/2011

La propagation d'une religion justifie-t-elle qu'on change de république ?

 

 

 Les uns ne veulent pas débattre, car pour eux la cause est entendue : au nom du multiculturalisme, comme on accommode un gigot à l’ail, il faut accommoder la France aux circonstances, il faut s’accommoder de tout. Si cinq millions de français croyaient que Jupiter déclenche les tempêtes, il faudrait lui élever un temple.  

 Les autres veulent débattre. Mais de quoi ? Si ce n’est pour remettre en cause la loi. La propagation d’une religion justifie-t-elle qu’on change de république ? Et débattre avec qui ? Des succédanés d’inquisiteurs médiévaux ? Des retardés mentaux qui croient que l’homme est apparu par la grâce d’un Saint Esprit il y a cinq mille ans, et la femme quelques minutes après ? Des individus qui –parvenus au pouvoir- tirent sur tout ce qui bouge, lancent des fatwas contre les dissidents, fouettent et pendent, interdisent les cultes autres que le leur, voilent et sous-traitent femmes et filles au nom de paroles marmonnées par un ange ? 

 Ce n’est pas aux religieux de définir ce qui est laïque et ce qui ne l’est pas. Les républicains de la troisième république l’avaient bien compris. Mais on oublie vite, et la calotte redresse la tête. A trop jouer les bateleurs, au lieu d’un débat, on risque d’accorder à l’adversaire une raison d’être, une honorabilité.  

 A l’adresse des bien pensants : mes propos ne mettent nullement en cause les fidèles. Encore que, on peut se demander parfois… Ce ne sont pas tellement les hommes qui sont en cause, que le troupeau dans lequel ils ont tendance à se complaire. Et de voir ces milliers de postérieurs rangés comme les oignons en travers d’une rue de la capitale peut amener d’honnêtes citoyens à préférer l’application stricte de la loi à un hypothétique débat. 

§ 

 

bateleur, euse n. Vieilli Personne qui, en plein air, amuse le public par des tours d’adresse, de passe-passe, mêlés de pitreries.

 © Hachette Multimédia / Hachette Livre, 2001

 

16/02/2011

Convictions et mensonges

 Le pasteur, Monsieur Belmont, venait me prendre avec sa Dauphine, il conduisait nerveusement et venait de loin, de la grande ville la plus proche, Poissy à dix kilomètres, et faisait le « ramassage » du jeudi, nous étions trois enfants dans le canton à suivre l’éducation religieuse de l’Eglise réformée ! Dans ma classe, le mercredi après-midi, les copains se donnaient rendez-vous pour le patronage (catholique) du lendemain. Ils me sollicitaient et ne comprenaient rien à ce que je leur racontais : pasteur, Poissy, goûter, chocolat chaud, tartines, confiture, sans parler de la lecture suivie de la bible, pour eux c’était de l’hébreu. Il y en avait un autre qui n’allait pas au patronage, il était juif. Bon, on n’était pas proscrit, mais dans ma vie, j’ai vérifié ça, que je le veuille ou non, je n’ai jamais été dans le sens du courant. Je n’en garde aucun ressentiment à l’égard de quiconque, et surtout pas la moindre gloriole, car je n’y suis pour rien, le hasard en a décidé, c’est comme ça. J’avais une admiration sans borne pour le pasteur et le chocolat chaud de son épouse, je sais que je vais faire sourire, chaque fois que mes petites filles touillent le chocolat dans leur bol, ce sont des paraboles de Jésus qui me reviennent à l’esprit ! Pour revenir au pasteur, cet homme intègre aurait remué ciel et terre pour transmettre sa foi à un enfant, quand je dis sa foi, c’est au sens large, le respect, l’honnêteté, la fidélité, l’amour du prochain. C’était un homme de confiance plus que de conviction, plus que ses paroles, c’était son art de vivre, sa façon de s’adresser à sa femme, à ses enfants, la vie paisible, harmonieuse de cette famille qui m’enchantaient, m’enjôlaient.

 Conviction certes, il en faut pour enseigner le catéchisme. Il faut être convaincu pour convaincre. Ce mot ne convient pas pour qualifier les gens qui prêchent d’une façon et agissent autrement. Dans les milieux religieux et politiques, je constate que pour beaucoup c’est la règle. Les dogmes, quels qu’ils soient, sont totalitaires, ils n’admettent pas le moindre questionnement, et autorisent tous les écarts. La formule de Nietzsche selon laquelle

« Les convictions sont des ennemis de la vérité plus dangereux que les mensonges. » (1)

 est certes ramassée, mais très pertinente car elle signale un danger lié à une façon d’être et d’agir qui a toutes les apparences de la sincérité, de l’honnêteté. La force de la conviction est telle que les faits avérés, vérifiés ne pèsent pas lourd face à elle. Je me rappelle les premières réactions des gens lors de la traduction des premiers livres de Soljenitsyne (Une journée d’Ivan Denissovitch) : l’incrédulité, la méfiance. Je ne parle pas des dirigeants politiques qui savaient ce qui se passait dans les bagnes soviétiques et qui s’interdisaient de le révéler. Je pense à ces personnes pour qui à l’est de l’Europe une société d’un type nouveau était en train de naître, et pour ces gens plein d’espoir, pour la plupart ouvriers, fonctionnaires, étudiants, la déportation et la persécution de dissidents politiques était inenvisageable, ils n’en démordaient pas. Et là, on voit le travail de sape exercé par la « conviction » : on ne jugeait pas les révélations du samizdat, de Soljénitsyne, de Martchenko ou d’autres d’après le contenu de leurs témoignages (d’ailleurs leurs livres étaient tellement brocardés qu’ils étaient peu lus), mais en fonction des conclusions induites par leurs témoignages. Ils remettaient en question les postulats fondateurs de la doctrine.

 Pourquoi revenir sans cesse sur ce passé, le mien (la forte personnalité d’un pasteur) et celui de millions d’autres qui ont vécu dans les sociétés communistes ? Je vais faire un détour pour m’expliquer.

 C’était à propos du commentaire de texte en classe de philosophie. Cette réflexion du professeur reste à jamais gravée dans ma mémoire : avant d’analyser le texte, avant de le comprendre, et même de le lire, demandez-vous : QUI écrit ? QUI parle ? D’où écrit-il ? D’où parle-t-il ?

 Sur le coup, j’ai trouvé pertinente cette attitude. Après tout, il est important de savoir QUI s’adresse à vous. Et plus généralement, au nom de qui, au nom de quoi, et cette façon de s’interroger permet bien souvent de mieux comprendre ce qui est dit, ce qui est écrit. N’est-ce pas d’ailleurs l’attitude du magistrat qui, devant juger l’auteur du délit, examine le passé de la personne, son curriculum vitae, son casier judiciaire, recueille les témoignages de ses proches, des témoins, des voisins ? A rapprocher de la méthode psychanalytique qui accorde tant d’importance à l’histoire de la personne, à son enfance en particulier. Bref, on pourrait disserter longtemps et noircir des milliers de pages sur les rapports entre la personnalité de l’auteur et son œuvre. La controverse récente sur le cas de l’écrivain Céline nous le rappelle. On reconnaît à Céline des talents littéraires indiscutables. On se pose même la question de rendre un hommage officiel à son œuvre. Mais alors la question se pose : à partir de quel degré d’inhumanité  doit-on s’interdire de faire d’une personne (artiste, écrivain, philosophe, scientifique, musicien) un membre fondateur de la culture nationale ? Imaginez qu’en Allemagne un grand philosophe ait adhéré au parti de Hitler (2). Les professeurs de philosophie allemands devraient-ils s’interdire de commenter ses textes dans leurs classes ? Pire, imaginez qu’Hitler fût un artiste peintre de talent, une chose certaine, ses toiles se vendraient à prix d’or. Mais les musées s’interdiraient-ils d’exposer ses œuvres sous prétexte qu’il fut un dictateur sanguinaire ? On vous dira qu’on ne peut pas comparer Céline et Hitler. Mais qui vous dit que l’antisémitisme affiché de cet écrivain de renom n’a pas apporté du crédit à l’antisémitisme populaire, et favorisé la délation, la persécution, la déportation d’innocents dans ce pays dirigé moitié par les nazis, moitié par des collaborateurs zélés ? Pour lui la question ne se pose pas, il est antisémite dans son œuvre (3).

Mais revenons à nos moutons. Le professeur posait la question : Qui parle ? D’où parle-t-il ?

Plus qu’une question, il s’agit d’une méthode, d’une façon de penser. Comparable à la démarche policière, à l’enquête. Qui et .  Le lieu du crime est lié à son auteur. Ne dit-on pas que le coupable revient toujours sur le lieu de son crime ? D’ailleurs peu malin le policier qui accorderait du crédit à ce que dit le suspect. Pour l’enquêteur, le plus infime détail, deux grains de sable, un cheveu, une empreinte de pas, une tache de sang ont infiniment plus d’importance que tous les discours de la personne incriminée. Et ne seront retenus dans le discours que les éléments qui confirment, expliquent l’existence des détails matériels relevés. Imaginez le peu de poids du discours d’un opposant politique dans un pays sous dictature ! Avant même la plaidoirie de la défense, s’il en a une, il est désigné coupable. Certains régimes ont fait mieux encore : en menaçant de s’en prendre aux proches, à la famille, on extorque des aveux pour des crimes qui n’ont pas été commis.

 Et puis une autre question se pose : Qui lit ? Qui est à l’écoute ? Un discours, un texte ou un tableau, une symphonie, une chanson, un film, n’ont pas le même sens, le même impact pour toutes les personnes. Là aussi on pourrait évoquer le passé, l’histoire, la personnalité, la mentalité de chacun. Finalement, la seule constante dans ce fatras de considérations, d’impressions, de présupposés, de non-dits, c’est l’œuvre elle-même : le discours, le texte, le tableau, la musique, le film. Et c’est bien souvent ce qu’on oublie aujourd’hui. On vous parle d’un auteur sans l’avoir lu. On critique un film sans l’avoir vu. On dit qu’on n’aime pas l’opéra, sans jamais s’y être rendu. On ne juge pas les gens pour ce qu’ils font, mais pour ce qu’ils sont. Attitude qui en son temps aurait été associée à du racisme, mais qui, les vents ayant tourné, revient à excuser les pires délits s’ils ont pour auteur des individus qu’il faut ménager, en prétextant par exemple la pauvreté, l’enfance malheureuse, l’origine étrangère, etc. Plus personne n’est responsable de rien. Tout s’explique par l’origine, l’histoire, les circonstances, pourquoi pas l’ambiance, l’air du temps.

 Avec l’instauration de la sainte irresponsabilité, c’est la liberté qui disparaît. Il n’y a pas plus bavards que les conférenciers dans les musées de peinture. A force d’explications, après le passage du groupe des auditeurs, du chef d’œuvre il ne reste qu’une barbouille copie conforme d’une époque, d’une mentalité ou d’une anecdote et d’une technique. A se demander si… Rimbaud et Van Gogh n’ayant pas eu une vie aussi tourmentée, le bateau ivre et l’homme à l’oreille coupée auraient eu autant de succès. Pas plus que Phidias, Polyclète, Platon ou Jérôme Bosch, Rimbaud et Van Gogh ne sont de simples témoins d’une époque. Ce qui fait leur génie, c’est justement de s’être distingués par leur art ou la profondeur de leur pensée de l’opinion ambiante, bref d’être libres. Et tous les Marx et Freud réunis ne pourront expliquer par la lutte des classes ou le rôle de la sexualité dans la formation de la personnalité comment des hommes comme vous et moi ont pu faire ou écrire de si grandes choses.

 C’est aussi pourquoi, bien que je ne sois pas croyant, je garde une profonde estime pour mon bon pasteur, cet honnête homme qui parlait comme il vivait, dont la sincérité et la profondeur de la conviction –mais je voudrais dire la confiance, car dans confiance il y a foi- pourraient jeter le trouble sur la célèbre maxime de Nietzsche.

 

(1)   Humain, trop humain

(2)   C’est le cas de Heidegger

(3)   Les textes sont connus, mélange incroyable de méchanceté et de vulgarité.