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09/01/2012

Ces gens qui dérangent

 

 Avez-vous déjà fait du camping ? Peut-être pas l’hiver. Vivre sous la tente ou dans une caravane, une expérience que nous sommes des millions à avoir tentée. C’est bien agréable de vivre quelques semaines de printemps ou d’été en pleine nature. C’est encore possible aujourd’hui à condition de s’éloigner de certains lieux que le tourisme à tout prix, le commerce et les promoteurs ont défigurés. C’est encore possible pour ceux qui ont le choix, qui peuvent se retirer en Auvergne, dans les Alpes, ou dans le nord de la France. Oui, dans le nord. C’est très beau le nord, contrairement à la rumeur qui ne colporte que des présupposés complètement faux sur le temps gris, les terrils. Ces gens-là ne connaissent pas Arras, le musée des Beaux-arts et les vieux quartiers de Lille, les hortillonnages de la vallée de la Somme. Bref, choisir où planter sa tente, c’est encore possible quand il s’agit d’un simple problème de vacances. 

 D’autres ne l’ont pas ce choix. Dans les campings, ils vivent. Eté comme hiver. Et encore pas tous. On leur demande parfois de quitter les lieux à l’arrivée des beaux jours. A une époque, pour mon travail, je campais pendant l’hiver. J’ai fréquenté les campings de Coutances, de St-lo, de Carentan, les seuls ouverts à l’année en Basse-Normandie. Campings municipaux. Je me souviens d’un jeune homme, on a fait connaissance au petit matin, au bloc sanitaire. Toilette à l’eau froide, ça réveille, surtout après une nuit passée dans la voiture. Lui, sous la tente. Il faisait autour de zéro. On échangea des sourires. A côté des lavabos, sur une planche il avait posé son bleuet, de l’eau chauffait dans une casserole. Je fis de même. Après une tasse de café, on se mit à parler. Il était travailleur saisonnier, je me demandais bien ce qu’il fabriquait dans l’agriculture l’hiver. Il bricolait dans les fermes sur les machines, dans l’entretien. Mais comme je ne pose jamais de questions, je n’en sus pas plus. Je crois qu’il avait fait deux trois connaissances dans le camp, peut-être aussi des saisonniers. Moi je ne restais qu’une nuit, le temps de faire des démarches pour vendre des photographies, et j’allais ailleurs. A St-Lô, les sanitaires étaient très propres, et les emplacements bien délimités, l’herbe bien verte, un camping très agréable et bien entretenu. Je me fis un copain de l’employé municipal qui veillait sur ce domaine. Le soir sur le siège avant, je lisais pour faire venir le sommeil. Pris par ma lecture, je sursautai quand on frappa à ma vitre. Excusez-moi monsieur, vous n’avez pas été ennuyé par le type là-bas dans la caravane ? Quand il a bu il est dangereux. Je lui répondis que non. Je n’avais même pas supposé qu’il y eût quelqu’un dans cette caravane. Il me conseilla de faire attention. Je revins plusieurs fois à St-Lô, de la caravane je ne vis jamais quelqu’un sortir. Cet épisode me revient maintenant, depuis que j’ai entendu cet interview du député. J’y reviendrai. Dans certains campings, il y avait encore à l’époque des gens du voyage. Le premier qui me demande, soupçonneux : « Mais de quoi vivent-ils ces gens-là ? », je lui demanderai de quoi vivent ceux qui campent dans des yachts de cinquante mètres à Monaco. Avec les gens du voyage, je n’ai jamais eu de problème sauf une fois une tentative de cambriolage à la maison. Des problèmes j’en ai eus avec des gens bien de chez nous, et qui ne campaient pas, eux. 

 Dernièrement, je l’ai déjà évoqué sur ce blog, nous avions échangé quelques mots avec un homme qui vivait seul dans un mobil home, près du bassin d’Arcachon. Un mobil home comme on en voit beaucoup avec des bacs à fleurs sur la petite terrasse. Des plastiques pendent qui protègent des intempéries. L’homme est sur le pas de sa porte. De petite taille, il s’appuie sur la rambarde, il m’interpelle.  

- Je ne vous vois pas mais je sais que vous êtes là. J’ai l’ouïe fine, je vous ai entendu passer.  

 Je lui dis bonjour, mais je ne sais pas quoi lui dire d’autre. Je n’ai pas envie de parler de la pluie et du beau temps. Il vient à mon secours.  

- C’est le retour du beau temps, les soirées deviennent agréables. Foutu hiver. Pas d’eau. 

- Ah ? 

- Les canalisations du camp ont gelé. Pas d’eau. Tout l’hiver. Ca ne fait rien.  

Il sourit dans sa barbe, et tape sur la rambarde.  

- Il y a pire, allez ! 

Moi je ne sais pas quoi dire. Parler des canalisations ? Du froid qui frappe les uns et pas les autres ? Je reste muet.  

- C’est le printemps, cette fois-ci pour de bon. Le problème, c’est les yeux. Parce que je ne suis pas tout seul. J’ai un compagnon. Je l’emmène partout avec moi. Il m’a pris les yeux. Le cancer, il est généralisé. Je vous regarde, mais je ne vous vois pas.  

 Il sourit dans sa barbe.  

- Lui, là-haut, il a oublié d’inventer la marche arrière. La marche arrière pour nous. Allez, c’était une belle journée. Passez une bonne soirée monsieur dame.  

 Un homme sur le pas de sa porte devant son mobil home a perdu la vue, il a passé l’hiver sans eau, pour tout compagnon il a le cancer. Il ne demande rien. A personne. Il salue l’arrivée du printemps. 

 Et ce député ? Content d’avoir obtenu l’unanimité à l’assemblée. Les élus du peuple ont donc décidé qu’il était dorénavant interdit de vivre dans les campings. Elus d’un peuple dont ils ne savent rien. On lui demande le pourquoi de cette nouvelle législation. Parce que, parce que… l’argument est tellement frappant que je ne m’en souviens plus. Un problème de budget il me semble.

  Ces personnes qui sont démunies, qui n’ont pas les moyens de s’abriter sous un toit en dur, qui sont exclues au point de ne pouvoir prétendre postuler un logement dans un HLM de banlieue, qui n’ont jamais brûlé la moindre voiture, qui ne font du mal à personne, qui luttent contre le froid, ces personnes sont mal-aimés car elles ont un tort. Elles ne cassent rien, elles ne parlent pas dans le poste, elles sont les oubliées des associations humanitaires. 

 

§

 

 

27/12/2011

"Fêtes de la Nativité endeuillées au Nigéria: 40 personnes en mal d'être"

 

C’est-y pas là un titre politiquement correct ? Car savez-vous…

 

On ne doit pas dire :

 

« Des attentats meurtriers ont été commis au Nigeria par des islamistes qui ont lancé des explosifs dans une église au moment où les chrétiens étaient rassemblés pour assister à  la messe de minuit. »

 

On doit dire :

 

« Des tensions intercommunautaires ont gâché les fêtes de Noël au Nigéria. »

 

C’est là toute la finesse de la langue pratiquée par les estafettes de Sainte Diversité Culturelle.

C’est là aussi l’image de notre propre lâcheté, habitants d’un pays à majorité chrétienne, incapables que nous sommes d’appeler les choses par leur nom : un crime un crime, un innocent un innocent, un musulman un musulman, l’intolérance l’intolérance, un islamiste un abruti. Incapables que nous sommes de manifester notre solidarité avec ceux qui, à deux France d’ici, sont persécutés à cause de leurs croyances religieuses. 

 Nos chrétiens à nous pourront-ils un jour regarder dans les yeux un copte, un catholique de Syrie, un évangéliste nigérian ?

 

18/12/2011

Au village sans prétention...

 

 

  A la sortie de l’école, tous les jours il était là. Il n’avait pas l’air normal. Il était louche, a dit une mère de famille. 

 L’autre fois, appuyé contre un poteau, il mangeait un yaourt  avec une cuillère. Il avait une attitude suspecte. Il n’était pas net. On n’avait pas confiance. Il regardait les enfants. Moi je cachais ma fille derrière moi. J’avais peur pour mes enfants. On avait appelé la police. Elle n’est jamais venue. Le directeur est sorti une fois ou deux pour lui parler, lui demander de s’en aller. Toujours il revenait, a dit une autre, mais personne ne s’en approchait.

 Une fois, il a été vu tenant par la main une fillette qui avait dû s’égarer. Il l’a ramenée à l’école, et l’a rendue à un membre du personnel. Les parents de la fillette ont porté plainte au commissariat.

 Cela ne pouvait plus durer. Il en va des enfants. On n’en pouvait plus d’avoir peur. L’homme a été poursuivi par des passants et rattrapé à l’entrée de son immeuble. Après, la police est arrivée. Ils l’ont menotté, ils l’ont embarqué, et dans la voiture il a fait un malaise.

 Une mère de famille a dit : Il est mort, je n’ai pas de réaction. Je pense que c’est un mal pour un bien. Maintenant je suis tranquille.  

 La voisine de l’homme dans la petite tour grise de six étages a dit qu’il n’était pas méchant du tout, qu’il était différent, que les gens étaient durs avec lui parce qu’ils avaient peur. Il ne savait pas se défendre. Il parlait mal, on ne comprenait pas ce qu’il disait. Les gens l’agressaient dans la rue, surtout les jeunes. Ils l’insultaient. Il ne méritait pas ça. Il a été effrayé par la police. 

 Il y a des milliers d’hommes qui meurent chaque jour. Et pour nombre d’entre eux sans que cela soit mérité. Je pense aux personnes qui n’ont pas de logis, qui passent l’hiver dans la rue. Certains ne voient pas le printemps, ils ne résistent pas au froid. Mais l’image de cet homme-là, dont on ne sait rien, même pas le nom, l’image de cet homme restera gravée dans ma mémoire. C’est l’Injustice. Il faudrait un Le Nain pour la peindre, un Victor Hugo pour l’écrire, un Vittorio De Sica pour la présenter au public, à cette femme qui n’a pas de réaction, qui pense que la mort d’un innocent est un mal pour un bien, et qui maintenant dort sur ses deux oreilles. 

 La voisine dans la petite tour grise a dit des choses bien. Le genre humain existe encore.

  

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